Eleventh Hour

Novena

06/03/2020

Frontiers Records

Je connais des tonnes de groupes de Rock Progressif, peut-être un peu moins de groupes de Metal Progressif, genre qui me voit sous un jour plus exigeant. Des groupes anglais, français, américains, des artistes en solo, des sextets, des trios, des musiciens influencés par la Pop, le Jazz, le Jazz-Rock, l’expérimental, l’avant-garde. Et Dieu sait si je sais moi-même que le style peut être pénible de démonstration : c’est même le reproche majeur que les réfractaires utilisent la plupart du temps. Il faut dire que le piège est facile : avec des compositions qui tournent parfois autour de la demi-heure, l’ennui est difficile à contourner, et l’humilité pointe parfois aux abonnés absents. Mais lorsque le Progressif se veut intelligent, humain, doué d’empathie et redistribuant ses richesses musicales, il est inégalable. Personne n’irait échanger un Trespass ou un Tarkus contre une vulgarité Rock de base. On pourrait rester là à digresser des heures sur la portée émotionnelle d’un ELP, d’un KING CRIMSON, ou même d’un ATOLL chez nous, mais parlons plutôt de l’actualité du genre, qui peut se prévaloir d’un jeune représentant aux dents longues, NOVENA. Groupe originaire de Londres et formé en 2013, NOVENA a allumé une première étincelle avec son EP Secondary Genesis il y a quatre ans, proposant une sorte de brouillon de son exposé longue-durée. Il aura fallu quatre ans aux musiciens pour enfin trouver la formule exhaustive parfaite, qu’ils exposent sur cet Eleventh Hour. Et cette onzième heure est à l’image d’une impossible vingt-cinquième heure, bien loin de l’œuvre de Virgil Gheorghiu, et plus proche d’un moment magique et improbable, hors du temps, au-delà des limites, là où seules les âmes les plus libres peuvent s’aventurer. Cette prose poétique peut surprendre de sa folie, mais ce premier LP est de ces instants uniques qui réveillent les sens et altèrent la perception usée par une routine musicale trop probable. Car il se permet de revisiter les codes d’un genre vieux comme la dextérité dans le Rock, tout en leur apportant un éclairage mélodique novateur.

NOVENA avant toute chose, ce sont six musiciens Ross Jennings et Gareth Mason (chant), Harrison White (guitare/claviers), Dan Thornton (guitare), Moat Lowe (basse) et Cameron Spence (batterie). Des musiciens aguerris et expérimentés, membres d’autres formations et ensembles (HAKEN, SLICE THE CAKE, BLEEDING OATH, NO SIN EVADES HIS GAZE, RAVENFACE, HAARP MACHINE), qui connaissent donc les rouages complexes du Progressif et de ses dérivations en métissage majeur. Car Eleventh Hour, comme tout album de Progressif noble qui se respecte, n’est pas que Rock, distorsion et démonstration technique, loin de là. Il profite de tous les éléments à sa portée pour accoucher de morceaux aux ambiances distinguées, racées, parfois musclées, souvent nuancées, spécialement lorsque le chronomètre oublie d’arrêter sa course. Car comme toute œuvre traditionnelle, ce premier album fait la part belle aux longues progressions en proposant quatre titres dépassant les huit minutes, dont une atteignant le quart d’heure. Solution d’usage certes, encore faut-il avoir les idées pour meubler ces longs timings. Les anglais les ont, sans conteste possible, et selon les humeurs, leur musique ressemble à un mélange entre la scène traditionnelle de Canterburry, au mouvement du Berklee College of Music, aux impulsions Jazz-Rock des années 80, le tout sous couvert d’une exploration sans tabou des possibilités harmoniques de ce nouveau siècle. En gros, un survol d’un panorama riche, dense, qui jusqu’au bout garde ses surprises et ses découvertes, avant de les exhiber lors d’une observation plus complète en profondeur. En substance, et en restant à la surface des choses, Eleventh Hour n’a rien de fondamentalement choquant ou surprenant : là n’est pas le parti-pris. L’album préfère développer des arguments personnels à base de fluidité rythmique et de pluralité thématique, osant l’hispanisme du Flamenco si cher à Al Di Meola (« Corazón ») et le radicalisme puissant d’un Metal sans concession, celui-là même que notre cher Devin explore à longueur de concept (« 22:59 »). Entre ces deux extrêmes, un peu tout ce que vous voulez, du Rock plus abordable, de la Pop déguisée, et surtout, des choix culottés, comme cette dualité entre chant clair et lyrique et growls Deathcore dans un contexte complétement hors propos.

La voix a d’ailleurs un timbre assez prenant, se mouvant entre Neal Morse, Steven Wilson et Steve Hogarth. Les guitares quant à elles, se souviennent parfois conjointement des exploits de John Petrucci, des sinuosités de Steve Howe, mais aussi des riffs massifs de PERIPHERY, et des explorations avant-gardistes d’Allan Holdsworth. Avec un tel front, le backing-band pourrait se contenter du strict minimum, et pourtant, la section rythmique étonne de sa complexité dans la sobriété. Laissant passer les plans les plus équilibristes, le duo Lowe/Spence redonne à l’exercice de la performance faussement humble ses lettres de noblesses. Spence, n’hésite pas à maltraiter sa grosse caisse en doublant ses croches, mais sait aussi caresser sa caisse claire pour en extraire du plaisir de notes fantômes, suivant les traces de Jeff Porcaro. Résulte de cette confrontation de talents majeurs des chansons qui osent le Metal le plus viril cajolé par des mélodies Pop qu’on pense suintantes de la discographie de YES ou même IQ (« Sun Dance », que Steven Wilson ne renierait pas sur un EP de qualité), ou qui au contraire forcent le Hard-Rock à accepter la souplesse d’un beat totalement Power-Pop pour accoucher d’un bébé hybride MARILLION/DREAM THEATER (« Disconnected » à la dualité vocale sublime de pureté). L’amateur de sensations fortes rompu à l’exercice du Progressif ne manquera pas de se jeter bien évidemment sur les pistes les plus longues. Il appréciera à juste titre la première, déjà décrite, « 22:59 », mais loura les mérites de la juxtaposition clavier éthéré/riff boosté de « Lucidity », que PORCUPINE TREE aurait pu composer pour le DREAM THEATER des années 2000. Il saura aussi que le plus traditionnel « The Tyrant » se joue d’arrangements typiquement eighties pour séduire les fans de lignes de chant évanescentes, savourant sa montée en puissance et son crescendo à juste titre, en avalant goulument un solo d’anthologie au passage.

« Prison Walls » avec ses quinze minutes, ose à peu près tout en final, et transforme tous les essais. Entre les passages harmoniques faussement classiques (cette guitare en écho/delay sur le couplet est étonnante de malice), les samples judicieusement insérés qui font monter la pression, et ces contretemps sur le break, le rendant un peu pataud mais réellement Heavy, les idées s’accumulent, assombrissant le ciel avant de l’éclaircir en chassant les nuages des mélodies spatiales. Je le disais en préambule, je connais des tonnes de groupes de Progressif. Mais ça ne m’empêche nullement de reconnaître les qualités d’un nouveau venu qui fait montre d’un certain culot, et d’un panache incroyable dans sa gestion de la composition. Et de fait, NOVENA est bien plus qu’un excellent groupe de Progressif. Il est un excellent groupe tout court.  

                                               

Titres de l’album :

                         01. 22:58

                         02. 22:59

                         03. Sun Dance

                         04. Disconnected

                         05. Sail Away

                         06. Lucidity

                         07. Corazón

                         08. Indestructible

                         09. The Tyrant

                         10. Prison Walls

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par mortne2001 le 14/03/2020 à 14:27
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