Le classique a finalement beaucoup de points communs avec le Metal, et à fortiori, avec le Metal extrême, aussi incongru soit ce parallèle. On le sait, beaucoup de musiciens de la galaxie Hard-Rock sont fascinés par les compositeurs du 18ème et 19ème, tandis que d’autres comme Yngwie Malmsteen s’avouent influencés par Paganini, alors même que Morgan de MARDUK voue une admiration sans borne à Wagner.

Verdi a aussi trouvé un héritage inattendu dans les digressions néo-classiques de groupes de Power Européens, tandis que les Allemands de MEKONG DELTA se complaisaient il y a quelques années dans des relectures du Néo-baroque Russe de la fin du siècle avant-dernier, avouant à notes pleines leurs obsessions pour Modeste Petrovitch Moussorgski.

Mais dans tous les cas de figure, cette fascination se concrétisait dans un cadre Rock balisé d’arrangements classiques. Ces derniers servaient souvent de prétexte à une grandiloquence de surface, et peu de groupes étaient à même de les exploiter pleinement, en franchissant la barrière qui les séparait du classicisme, préférant rester dans les limites rassurantes du Metal en les repoussant de volutes d’arrangements symphoniques, parfois synthétiques, rarement organiques.

Quelques groupes ont parfois tenté des choses plus osées, à des degrés divers évidemment, des ludiques jeux de piste au violoncelle des APOCALYPTICA, en passant par le Post Metal sombre et tragique de nos ELEND franco-autrichiens.

Mais rarement projet aura ouvertement admis l’importance du classique au point de lui consacrer le cœur de son inspiration, sans pour autant tourner le dos au Metal, mais en l’incorporant cette fois-ci dans un contexte plus allusif. En gros, inverser la balance, et imposer une trame classique de base, soumise à un traitement Metal uniquement focalisé sur le chant, ou un accompagnement lointain quelconque.

Un homme s’est lancé dans cette folle aventure, et son premier album s’en veut le témoignage. Cet album éponyme, qui verra le jour au mois de juin et sera distribué par I, Voidhanger Records, est un disque aussi étrange et envoutant qu’il n’est formel et grandiloquent. Il est le fruit d’une réflexion tout à fait personnelle de son auteur, Hazard, qui s’est chargé de tous les instruments mais aussi du chant, et qui a donc gardé un contrôle absolu sur son œuvre. Et admettre que l’homme aime le risque et se montre aussi ambitieux qu’essentiel est un doux euphémisme qui nous renvoie à la définition même de la musique. Provoquer, oser, et finalement, repousser quelques idées préconçues dans les cordes de la certitude déchue.

Le but de Hazard, à la gestuelle musicale aussi risquée que son sobriquet d’artiste, était d’introduire dans des compositions placées sous l’égide de Modest Mussorgsky, Sergej Prokofiev et Richard Strauss, des éléments de BM incarnés par un chant manipulé à la ULVER, EMPEROR ou VED BUENS ENDE. On pourrait douter de la viabilité du résultat, un peu comme si on provoquait une grossesse chez une femme cryogénisée au 19ème siècle par la semence d’un leader de BM ultra fertile, et pourtant, à l’écoute de Les Chants du Hasard, une seule constatation s’impose, l’homme a réussi son expérience, aussi folle fut elle, et nous offre donc un des albums les plus mystérieux et envoutants du Metal depuis au moins…les premiers EMPEROR ou ELEND. Sauf que pour une fois, l’équilibre est parfait, et les ambiances aussi mortifères que fertiles et séduisantes. Chapeau l’artiste.

Il faut dire qu’en sus de sa musique, l’homme s’est donné les moyens littéraires et graphiques de sa réussite. Avec des textes formulés selon les structures des fameux Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont, et une pochette au trait superbe signée de la main du talentueux Jeff Grimal (THE GREAT OLD ONES), Hazard a mis tous les atouts de son côté pour offrir au public une œuvre complète, qu’on dissèque comme le libretto d’un opéra maudit, qui n’aurait jamais vu le jour, scellé dans la pierre d’une crypte ou dans un coffre jeté à la mer.

Mais les malédictions refont toujours surface, et celle proférée par ces Chants du Hasard trouvera un écho très profond chez les plus aventureux d’entre vous, qui trouveront justement l’expérience suffisamment unique pour la rendre tangible dans les faits.

La tentative opératique est scindée en six mouvements, assez homogènes évidemment, et si la grandiloquence est digne des meilleures pièces BM s’étant permis de traiter de cas hors de leur portée (THERION, etc..), la production honnête révèle toutes les faiblesses d’un orchestre synthétique qui parfois atteint les limites de sa propre technologie.

Il est évident que Hazard s’est débrouillé avec ses propres moyens, sans bénéficier du soutien d’un véritable orchestre symphonique baroque, mais son album n’en garde pas moins une force incroyable, ce qui nous laisse entrevoir un avenir assez brillant pour peu que l’artiste soit épaulé par les bonnes structures.

Orchestre virtuel donc, qui rapproche ce premier effort d’une BO de film gothique, ou d’un travail à la John Williams, plus que d’une pièce classique à proprement parler, mais qui se permet quand même des allusions franches à la musique liturgique et sacrée, via des chœurs un peu plus purs que d’ordinaire sur « Le Dieu », morceau le plus immaculé et onirique de l’ensemble.

Si les voix strictement BM s’intègrent parfaitement à l’instrumental orchestral, elles restent parfois en retrait, et l’équilibre en pâtit d’un pur point de vue Metal prosaïque. Mais la plupart du temps, la complémentarité des mélodies anciennes et des arrangements vocaux contemporains est bluffante, et le voyage nous emmène aux confins d’une imagination qui n’admet aucune limite, et qui traite le BM de la même façon que les compositeurs russes traitaient le classique, en le malmenant et le distordant pour lui faire prendre des formes nouvelles.

Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’un disque qui gravite dans la nébuleuse du Black moderne, mais plutôt une réalisation à part, qui se sert de l’essence de la violence de l’extrême pour la confronter à celle de la musique du 19ème.

Mais la progression est cohérente, et le cheminement logique. Si le premier mouvement, « Le Théâtre », prend son temps pour introduire les éléments de la quête et laisse les ténèbres s’installer sans les précipiter, le dernier, « La Vieillesse » se veut plus mélodique, mais aussi plus torturé et malmené. On atteint une sorte d’apogée dans la violence, avec une voix de plus en plus écorchée qui semble subir la brutalité de nappes synthétiques agressives, tandis que ces chœurs désincarnés semblent hésiter à nous indiquer le chemin du paradis ou de l’enfer…

Au final, l’écurie Italienne I, Voidhanger peut se targuer une fois de plus d’avoir mis la main sur un artiste (membre de WAY TO END) qui vient enrichir leur cheptel de façon décalée et probante. Certes, LES CHANTS DU HASARD aura encore besoin de quelques mises au point pour améliorer certains aspects de ses thématiques (et notamment quelques sons encore trop dématérialisés pour sonner organiques), mais les ambitions sont là, et le talent aussi.

Des chants perturbants se voulant l’écho d’un passé grandiose, et qui ne doivent rien au hasard…


Titres de l'album:

  1. Chant I - Le Théâtre
  2. Chant II - Le Soleil
  3. Chant III - L'Homme
  4. Chant IV - L'Enfant
  5. Chant V - Le Dieu
  6. Chant VI - La Vieillesse

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par mortne2001 le 21/06/2017 à 14:14
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