Il y a quelques mois je vous expliquai que Barcelone offrait régulièrement d'excellentes affiches de vieilles légendes du Post-Punk ou de la scène Indus. Et à dire vrai, j'ai déjà vu la même combinaison Interfront-Front 242 il y a quatre ans au même endroit, et les Belges étaient repassés deux fois dans l'intervalle, pas plus même qu'au Primavera en mai dernier. C'est le souvenir qui m'a donné envie de revenir moi aussi, alors que je les avais raté de peu lors de mon passage à Bruxelles (pendant ce temps la moitié du gouvernement d'ici est d'ailleurs parti là-bas…). Et de toute façon, ça tombait pile le jour de l'EBM day, le 24.2, impossible de se défiler !

Par contre je n'ai pas l'habitude de venir dans la cité comtale en plein hiver, où le climat est appréciablement plus doux que dans la France méridionale. Et jamais je n'avais remarqué à ce point le nombre de compatriotes expatriés ici.

Je vous avais déjà emmené il y a quelques mois dans la sala Apolo, le plus ancien lieu nocturne d'Espagne en activité continue depuis soixante-quinze ans cette année. Pour l'occasion ils ont fait des travaux depuis la dernière fois, avec un grand vestiaire aménagé à l'entrée et l'enlèvement des tables en alcôve sur le côté qui rapetissaient l'espace du public, mais laissaient un petit charme désuet à la salle.


Le public arrivait peu à peu quand le duo Californien YOUTH CODE attaquait son set. Ce couple à la ville comme à la scène a très vite fait la hype en cinq ans d'existence, au-delà même de la scène Industrielle. Et comme ça se comprend ! Ils dégagent une explosivité difficilement résistible avec leur Indus-EBM hyper rythmique et imprévisible. Les compositions sont totalement disloquées et virent dès que l'on a capté le plan. Et la chanteuse ! Son timbre hurlé en remontrerait à bien des groupes de Black, tout en communiquant entre les titres d'une voix normale par un espagnol tout à fait correct. Cependant les quelques parties de son homme, chargé surtout de la programmation, étaient largement sous-mixées. Tous deux dansaient n'importe comment par des gestes secs, à l'unisson de leurs morceaux, dont le son primaire et brut n'a pas besoin d'être bien varié. Ce serait totalement superflu. Tel déchaînement aux racines incontestablement Punk a quelque chose du vieux Nitzer Ebb, au moins visuellement, même si cela sonne autrement pour des connaisseurs du genre. Et cela justifie le respect obtenu des mêmes vieux ayatollahs du style. La débauche d'énergie se communiqua sans peine à une partie de l'assistance, quelques passages plus longs rappelaient des transes à la Skinny Puppy voire Hocico sans les fards. L'un des titres planta malheureusement, mais il suffit de passer au suivant après un bref moment de gêne, sans que le charme ne se rompe.

Brisant les articulations mais aussi quelques codes pour mieux revenir aux sources, tout en apportant enfin un peu de nouveauté, les Américains ont convaincu et sont certainement là pour un moment. Un métalleux ne resterait pas indifférent à leur agressivité.


La salle était remplie à bloc à présent, chose qu'on ne voit plus partout pour ce style. Le public était quand même largement quadra en moyenne, toujours les mêmes que les dernières fois sans doute, souvent aux couleurs de la tête d'affiche. Cela faisait voler en éclats, une fois encore, quelques clichés tenaces sur l'EBM soi-disant musique de Teutons blonds et pâles…

La grande affluence s'était calée logiquement sur le passage d'INTERFRONT. Cet autre duo (masculin et purement musical) originaire de Valence est une gloire nationale des années 90, qui avait aussi officié sous le nom de Megabeat (ne riez pas !) et reste encore populaire. On passait dans un univers beaucoup plus amène et festif avec leur Techno rôdée aux mélodies simples et efficaces, conçue pour danser autour de 120 BPM. En clair, c'était la replongée grave dans l'esprit des clubs de la côte l'été il y a environ vingt-cinq ans. Leur répertoire qui se ressent de l'influence de la New Beat et de l'Italo Disco a emballé tout un public conquis d'avance. Il n'y a évidemment pas de paroles, juste parfois des samples inspirés notamment de Twin Peaks. Ce set reprenant d'évidence tous leurs succès était la copie de la première fois. Avec ces airs faciles, délayés et mis en boucle dans lesquels on rentre même sans les connaître, il aurait été maso de rester stoïquement planté au milieu de la masse en mouvement. C'est tellement immédiat que j'ai même reconnu une paire de morceaux alors que je n'ai pas réécouté depuis la dernière fois ! Mais j'assumerais l'anathème pour défaut de pureté d'attitude true Metal intégriste car malgré la légèreté des titres, Interfront conserve la saveur de la musique indépendante, en tant que pionnier en son temps resté soigneusement à l'écart de la Dance putassière. Eux n'ont pas eu besoin de se cacher derrière des tonnes d'effets entendus partout, il leur suffit d'un seul et d'une ritournelle maison. Je vois dans cette sobriété constante la trace décisive de Kraftwerk (qu'ils avaient repris naguère), dont le modèle (!) les aura certainement préservés de bien des errements. Bref, loin des territoires habituels j'ai passablement communié le temps d'un set, comme à l'automne 2013.


Bien que l'EBM ancienne ne soit pas retournée dans l'oubli quasi-total d'il y a quinze ans, la vague du revival old-school pure et intégriste sur laquelle FRONT 242 surfait les dernières fois que je les ai vus est bel et bien retombée. Je m'attendais à ce que le son ait évolué en conséquence et ce fut sensiblement le cas.

Patrick Codenys et le batteur Allemand Tim Kroker s'installèrent en premier dans le halo des spots, fumigènes et intro à plein volume, suités de Jean-Luc De Meyer et Richard 23 en gros blousons noirs et treillis, les visages dissimulés également sous des masques noirs jetés juste avant les premières paroles, montrant de grosses lunettes noires qu'ils gardèrent par contre toute la soirée. Esthétiquement, ils restent clairement accrochés à leur tradition !

La set list s'équilibra un peu plus qu'avant entre les vieux classiques fondateurs EBM ("Take One", "No Shuffle", "Lovely Day"), les grands tubes ("Headhunter" et sa chorégraphie à quatre doigts reprise par tout le monde jusqu'au fond, "Masterhit" en version courte, "Im Rythmus Bleiben"), et des bons titres de la période plus expérimentale et Technoïde ("Tragedy for You", "Moldavia", "7Rain"). Le mixage, à mon sens, était plus favorable aux effets parfois même accumulés en plusieurs couches, conformément à l'esprit de la dernière période plutôt qu'aux rythmiques binaires sèches et dominantes des années 80. La puissance y gagnait un peu plus, et avec les projections visuelles derrière la scène je peux vous dire que le trip était complet. Daniel B., le dernier membre plus âgé toujours planqué à la table de mixage au fond de l'assistance, devait se régaler un peu plus à balancer des sons. Pour autant, le collectif n'a rien perdu de son énergie à la cinquantaine allègrement passée, Jean-Luc et Richard faisaient la danse bionique comme dans leur jeunesse, chacun laissant la scène entière à l'autre pour les titres interprétés par un seul chanteur. La batterie, bien qu'elle serve surtout à doubler la BAR, s'entendait distinctement dans l'ensemble. Tout cela à la fois, vous l'aurez compris, formait une grosse performance live comme Front 242 en donne depuis toujours…

La communication était pourtant rare comme de coutume, d'abord en castillan de base puis en anglais. Le public était de toute façon à nouveau en communion, chacun dansant sur un espace très réduit en faisant attention à ses voisins. "Circling Overland" qui donnait son nom à la tournée actuelle, plus mid-tempo, ne laissait pas ramollir la masse en tant que grand classique exhumé. Et quand les premières images de la célèbre scène des hélicoptères Walkyrie d'"Apocalypse Now !" apparaissaient au fond de la scène en même temps que les premières notes du bon vieux "Commando Mix !", c'est bassement jouissif. Cette facette sarcastique prenait le dessus en fin de set avec les incontournables "Funkadhafi" et "Welcome to Paradise", entrelardés par l'antique "Operating Tracks" repris avec son clip original projeté derrière, Post-Punk à mort. En fin de compte, les sensations du spectateur sont proches d'un concert de leurs copains de Ministry ou d'autres grosses pointures du Metal Indus, malgré la parfaite absence de guitare, et il n'y a rien de plus logique. Sans l'EBM il n'y aurait probablement eu ni Ministry ni Rammstein ni tout le reste. La filiation redevient tangible et évidente par la scène.

Le rappel fut un peu plus court que naguère, raccourcissant le set à une heure dix environ, le groupe disparaissant tout de suite en coulisses en laissant ses fidèles retomber peu à peu vers la réalité, tout en conservant de larges sourires jusqu'au vestiaire et sur le parvis de l'avenue Parallel. J'ai vite filé vers une adresse pas trop loin de l'hôtel où je savais qu'on servirait encore des tapas à minuit, mais sans laisser aucun regret d'être venu jusqu'ici pour (re)vivre cela. Le retour fut un peu plus dur avec le coup de froid à la descente du train…

À très bientôt pour une soirée plus Metal et réchauffante. Nous en avons besoin.


par RBD le 03/03/2018 à 07:51
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