Dissociation

The Dillinger Escape Plan

14/10/2016

Party Smasher Inc.

« Mon amour, il est temps je crois… »

« Pourtant, nous nous aimons encore… »

« Tu as raison, mais il me faut partir. Partir avant de devenir vieille, partir avant que tu ne me regardes avec de la pitié dans l’amour. Partir tant que je suis l’unique obsession de ton existence. Je veux rester ce caprice dans tes yeux, je veux rester celle que tu n’attends plus lorsqu’elle arrive. Je ne veux pas mourir de ne plus avoir su te surprendre. »

Cette conversation faussement poétique et réellement stupide et d’une pauvreté littéraire affligeante, Ben, Greg, et Liam auraient pu l’avoir eue au détour d’une rencontre fictive avec leur public. Peut-être que Billy et Kevin auraient ajouté un petit mot, eux qui ont rejoint les chapitres plus tardifs, mais à vrai dire, seul le noyau dur – Ben, Greg et Liam – peut se permettre de savoir.

Savoir ce qui s’est passé depuis cette fin des années 90, ce début des années 2000, quand DILLINGER a explosé à la face d’un monde qui n’était pas forcément prêt.

On le sait, le hiatus aura lieu. Le truc est de savoir si le pas entre le hiatus et le silence complet et définitif sera franchi ou non.

Mais Ben, Greg et Liam ont d’autres projets, collectifs mais se dissociant de leur entité principale. Tiens, cette fameuse dissociation dont parle ce sixième album, elle est là, et multiple. Se dissocier de sa propre personnalité de groupe, et assumer sa solitude de côté. Marchons de biais, et ne feignons pas la surprise, puisque chaque album du quintette de New-Jersey en fut-une. Et ce discours de clôture ne fait pas exception aux règles mathématiques de DEP. Encore une équation difficile à résoudre si l’on pense, mais évidente si l’on ressent.

Comment se renouveler lorsqu’on a achevé un but commun qui prit tout le monde à revers ? Tiens, qui aurait pu imaginer Miss Machine comme presque suite de Calculating Infinity ? Qui aurait pu savoir que One Of Us Is The Killer serait presque aussi tortueux et énigmatique qu’Ire Works ?

Personne ? Non, et c’est bien là le charme de cette histoire qui n’en est pas une mais plusieurs.

« Je pense que, d’une certaine façon, nous voulions faire comme Seinfeld et partir tant que nous étions encore au top. Tu vois ce que je veux dire ?[...] Qui sait si ça pourrait un jour arriver, mais je me sens habilité à prendre des décisions difficiles. Je n’aime pas l’idée de ralentir ou le faire moins souvent, j’aime simplement y aller à fond et prendre les choses à l’extrême parce que c’est ce qui a toujours caractérisé le groupe. »

 

Ben, tu utilises des mots dont tu as toujours ignoré le sens. Ralentir ? Par contre, oui, toi, ta bande, dont certains membres ont souvent laissé leur place, est en quelque sorte l’équivalent d’un film dont chaque suite proposerait des personnages différents. Bien sûr, Liam et Greg sont là depuis plus de quinze ans maintenant, et on peut les considérer comme des piliers eux aussi (rien que l’apport électro de Greg sur ce sixième LP en témoigne sans ambages), mais nul n’est dupe. DEP, c’est toi, depuis le début. Et il te fallait ouvrir les portes pour t’offrir une sortie grand luxe, de celles qu’on n’oublie pas, mais qui n’usent pas d’artifices faciles pour te permettre de jouer les grands seigneurs.

Alors tu dissocies cet album du reste de ta carrière tout en l’y assimilant. Comme à chaque fois.

Dissociation est une nouvelle équation dont les inconnues sont des silhouettes qu’on distingue à peine dans la nuit, sur un tableau où la craie ne tient pas. On y trouve évidemment les fulgurances de Calculating, la pluralité d’Ire Works, l’hermétisme de One Of Us, la malice même d’Irony, mais loin de ressembler à la proverbiale créature de Frankenstein, le monstre est homogène et disparate en même temps. En tout cas, il tient debout, marche, et accepte son destin de dernier émissaire. Via quoi ?

Des instants mélodiques d’une perfection Jazz Fusion rarement atteinte jusqu’à lors (« Low Feels Blvd », véritable ballade dans des rues aux trottoirs arpentés par les TRIBAL TECH ou même Alan Holdsworth, dont le pavé est soudain battu par Mick Harris et PAINKILLER), des fugues mineures sous influence électronique et downhop, certainement guidées par les intuitions solitaires de Greg (« Fugue », TRICKY, APHEX TWIN, et d’autres à qui il a emboîté le pas, mais avec la guitare de Greg sur le dos), mais aussi des couleurs différentes, à la limite du monochrome et pourtant étincelantes de beauté trouble (« Symptom Of Terminal Illness », presque un aveu écrit en soi, avec la voix de Greg en dernier compagnon de route, pour une longue oraison qui ne pourrait pas être la leur et qui rappelle étrangement les paroles prononcées avec gravité sur Ire Works).

Alors, plus sombre ? Plus posé ? Un regard vers ce qui a déjà été accompli pour jauger de ce qui reste à faire ? Plus sombre, rien n’est moins sûr puisque chaque conte narré par le quintette l’est d’une certaine façon. Plus mature ? C’est une possibilité, mais finalement, inutile de chercher des signes avant-coureurs dans les sillons de ce sixième et « dernier » LP, puisque chaque album du DEP aurait pu être une fin en soi. Peut-être à la rigueur leur album le plus introspectif et poétique, peut être celui qui contient le moins de ces instants de complaisance, peut-être celui qui a le plus été pensé comme un show équilibré, et mesuré pour nous laisser avec autre chose que des pointillés.

Mais le meilleur ? C’est une possibilité, excepté que chaque disque l’a déjà été dans une certaine mesure.

Alors on y retrouve ces labyrinthes rythmiques qui ont rendu fous les chercheurs de croches perdues de tout poil (« Wanting Not so Much to as To » évidemment, « Limerent Death » toutes proportions gardées, mais vous le connaissiez déjà, « Honeysuckle » et ses breaks de Liam qui une fois de plus se coince la barbe dans ses déliés), mais aussi quelques petites choses un peu étranges, comme ce « Apologies Not Included »,qui joue l’ironie à pleines rimes et ne s’excuse surtout pas pour le dérangement créé. Vingt ans au service d’une musique déstructurée et pourtant parfaitement couchée sur partition, à la croisée des chemins entre John Zorn, Ornette Coleman et CONVERGE. Ces vingt ans sont résumés dans les trois minutes et vingt-trois secondes de ce morceau unique qui juxtapose une rythmique incroyable de déséquilibre, des guitares qui s’envolent sans ailes et le chant de Greg, qui pousse les cris les plus terrassants de sa carrière. Le meilleur de l’album ? C’est une éventualité, mais…

Humeurs, humeur sombre, humeur de départ, c’est comme ça que beaucoup ont cru comprendre le truc, comme si DEP avait un jour fonctionné autrement. Les humeurs ont toujours été le moteur de la créativité, et rien n’a changé. Dissociation n’est pas différent des précédents, il n’est pas meilleur, encore moins plus faible, il est dans la lignée, mais cette fois ci, la pluralité est moins excessive, et l’homogénéité plus versatile. On lui accordera un statut particulier parce qu’il était « le dernier », mais l’est-il vraiment ? Particulier oui, puisque c’est certainement ce que DILLINGER aura publié de moins « automatique » et de plus « personnel ». Trois ans après One Of Us, ils sont passés par des états d’esprit différents qui leur ont fait encore plus comprendre qu’il leur fallait partir sur une note qui les découvre un peu plus qu’un fil.

Alors ils tentent les sonorités froides du début des eighties sur « Nothing To Forget », et n’oublient justement rien de leur passé, mais l’acceptent, l’assimilent et le restituent d’une façon plus torturée. Mid tempo qui s’alourdit, cris, nappes vocales éthérées à la Patton histoire de se raccrocher à Irony, fausse mélodie qui rebondit sur une rythmique qui explose de rage, le laps de temps entre les deux derniers nés trouve son accomplissement dans ces harmonies douces-amères...Et au lieu de s’effondrer dans un dernier cri primal que tout le monde attendait, ils choisissent de refermer la porte en douceur, en paix avec eux-mêmes, pour un « Dissociation » qui fait le bilan apaisé de vingt années mouvementées. Arrangements sobres, cordes, nappes vocales qui montrent les cordes d’un Greg à nu et à vif, et final en couches de chant à la « Because » de Lennon. Synthétique qui synthétise, à contrepied peut-être, mais avec une sincérité touchante.

Un résumé qui n’en est pas un, une carte d’identité aux visages flous, Dissociation est tout ça, et le point de jonction entre un premier EP brouillon et d’une colère juvénile et un One Of Us Is The Killer, cluedo de l’esprit qui montrait un groupe sûr de lui et de son art. Comment conclure une histoire aussi atypique et évidente que celle des DILLINGER ESCAPE PLAN, qui n’auront eu de cesse pendant deux décennies de courir pour échapper à leur propre nature qui a fini par les rejoindre ?

Peut-être que ce vers de Greg, pas si innocent que ça, le fera mieux que quiconque, en se portant en épitaphe que nul n’ira graver sur une tombe pas encore creusée.

« Le savoir n’est pas seulement le pouvoir, c’est la torture »

 En tirant le rideau sur deux décades de connaissance, DILLINGER admet qu’il a toujours su, mais qu’il a aussi terriblement souffert. Il est temps maintenant de se reposer, mais jamais leur chaos ne se transformera en silence dans notre mémoire.


Titres de l'album:

  1. Limerent Death
  2. Symptom of Terminal Illness
  3. Wanting Not so Much to as To
  4. Fugue
  5. Low Feels Blvd
  6. Surrogate
  7. Honeysuckle
  8. Manufacturing Discontent
  9. Apologies Not Included
  10. Nothing to Forget
  11. Dissociation

Site officiel



par mortne2001 le 15/10/2016 à 16:52
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