Programmed

Lethal

Faites le test pour rire. Passez ce disque à un fan de QUEENSRYCHE qui n’aura pas forcément suivi l’actualité musicale de la fin des années 80, et qui sera resté bloqué sur Rage For Order et Operation Mindcrime. Faites-lui croire que Programmed est un album oublié du groupe de Seattle, et qui aurait dû sortir entre Rage For Order et Operation Mindcrime. Avec une ou deux bières dans le gosier et des enfants distrayant son attention, le subterfuge passera comme une lettre à la poste. Le tour n’est pas bien méchant, mais assez révélateur de l’injustice qu’ont connu les LETHAL depuis leur émergence à l’orée des années 80. Passés complètement à côté de la plaque du succès, les originaires du Kentucky n’ont depuis de cesse de regretter ces années durant lesquelles ils auraient pu devenir le calife à la place du calife. Fondé en 1982, le groupe de Hebron a dû patienter jusqu’en 1990 pour sortir son premier LP, alors que leur répertoire était déjà en place depuis 1987 et la démo The Arrival. Et lorsque Programmed est enfin sorti sur le marché, le train de la mode était déjà passé depuis longtemps, le Metal vivant ses derniers instants de gloire et les fans déjà dévoués à des styles plus extrêmes ou crossover. Depuis, ce premier LP est en quelque sorte devenu une icône du Metal flamboyant, un reliquat d’une époque bénie, une sorte de secret qu’on se partage entre initiés, et qui finalement n’est plus si secret que ça. Pourtant, le groupe avait alors toutes les armes pour se faire remarquer, le soutien d’un gros indépendant qui allait encore marquer la décennie 90 de son empreinte, des capacités techniques individuelles notables, et un sens de la grandiloquence que les références les plus saluées pouvaient lui envier. Mais las, l’époque, et surtout cette ressemblance le confinant au mimétisme avec QUEENSRYCHE les ont plus desservi qu’autre chose, et c’est aujourd’hui avec beaucoup de regrets que l’on célèbre le culte de LETHAL qui devrait être une institution. Mais vous allez voir que le parcours du groupe est assez symptomatique de cette malchance programmée

Outre les années séparant leur émergence de ce premier LP, évoquons aussi les six autres séparant Programmed de Poison Seed, le second et dernier chapitre de leur saga. Certes, ce second LP était d’une qualité franchement douteuse, et comme suite, mieux vaut s’arrêter au EP Your Favorite God, paru en 1995. C’est d’ailleurs le line-up de cet EP qui remettra le couvert pour la reformation de 2006, reformation menant à l’enregistrement d’un troisième album…qui n’a jamais vu le jour en quinze ans. Nous parlions de malchance et de mauvais timing ? LETHAL est en quelque sorte l’illustration parfaite de la poisse et du retard, et finalement, seul ce premier bijou reste le testament d’une carrière pourtant toujours active live. Et il faut dire qu’en écoutant l’œuvre en question, on prend totalement conscience de l’ampleur de la catastrophe de ce manque de chance, puisque les dix morceaux de ce chef d’œuvre sont autant de témoignages de talent - voire de génie - de la part de musiciens qui méritaient un sort plus clément. Sorti en septembre 1990, soit à la lisière de 91, la dernière année faste pour le Metal traditionnel, Programmed n’est rien de moins que l’album que QUEENSRYCHE a toujours refusé de composer depuis Empire et Mindcrime. Un album faisant la part belle aux ambiances puissantes, aux atmosphères lyriques, à la technique précise d’instrumentistes au sommet de leur art, et une sorte de mélange global de tous les esthètes de l’époque. A la manière d’un JESTER’S MARCH en moins agressif, LETHAL combinait la fougue du RYCHE, la préciosité puissante de CRIMSON GLORY, l’énergie sophistiquée de FIFTH ANGEL, le tout sous couvert d’une recherche de perfection que Programmed atteint à plusieurs reprises. Le quintet à l’époque se composait d’une solide section rythmique (Jerry Hartman à la batterie et Glen Cook à la basse), d’une paire de guitaristes aussi capables en rythmique qu’en solo (Dell Hull et Eric Cook, décédé en 2012), et surtout d’un chanteur dont le timbre de voix était si proche de celui de Geoff Tate qu’on pouvait facilement se méprendre (

Tom Mallicoat). Ne mentons pas, c’est bien Tom qui était le centre d’attention de cette réalisation, et pas uniquement à cause de ce mimétisme troublant. Sa voix était d’une puissance rare, capable de rivaliser avec Kiske, Halford, Midnight, et d’atteindre des notes dont beaucoup d’autres interprètes ne pouvaient que rêver. Et comme pour bien fixer leur sort, les américains décidèrent alors de tout dire avec « Fire In Your Skin » pour ne duper personne : du Heavy de grande classe, subtilement progressif, à la lisière du Power Metal, tutoyant la facilité d’HELLOWEEN et de QUEENSRYCHE sans forcer son talent.

Ce qui est troublant trente ans après, en réécoutant cet album pour la centième fois, c’est la modernité de sa production, signée James Palace. Son énorme, aux dynamiques prenantes, pas oppressant pour deux sous, aux médiums tamisés pour ne pas vriller les tympans. D’ailleurs, en dehors de son style très connoté, l’album n’a pas vieilli, et sonne toujours aussi frais, spécialement sur les morceaux les plus nuancés. Je veux bien évidemment parler du sublime « Another Day », qui trois décennies après sa découverte colle toujours la même chair de poule, et se place sur un piédestal juste à côté de « Suite Sister Mary » ou « Silent Lucidity ». Exemple parfait de Power-Ballad cristalline mais agressive, ce titre est une apothéose à lui seul et justifie l’achat de cet album sans avoir à étaler d’autres arguments. Dominé par le chant de Mallicoat, encore plus Tate que d’ordinaire, qui à l’occasion va titiller les aigus les plus hauts pour nous offrir une prestation incroyable, « Another Day » mélange la douceur des guitares acoustiques et la dureté des riffs les plus musclés, pour rappeler un mélange divin entre le RYCHE, METAL CHURCH et CRIMSON GLORY, et se poser comme titre épique par excellence de la fin des années 80. Mais bien évidemment, un tel LP ne peut se résumer à l’un de ses titres, mais Programmed avait beaucoup plus à offrir qu’une balade royale et époque, et surtout, un Heavy Metal de sang bleu, tel qu’on le pratiquait aux Etats-Unis entre 86 et 88. Ainsi, « Programmed » lâchait la vapeur, et permettait une fois encore à Tom Mallicoat de faire montre de toute son étendue vocale avec un morceau rappelant le HELLOWEEN de Keeper of the Seven Keys Part I. Comme beaucoup de ses confrères de l’époque, LETHAL aimait jouer avec le flou des frontières et se frotter au Power Metal plus puissant, parfois de façon fugace comme sur le bref « Plan Of Peace », parfois de façon plus insistante, en allant puiser dans l’héritage de MAIDEN de quoi saccader comme un maître (« Arrival »).

Rien à jeter sur un premier LP qui ressemble à s’y méprendre à un sans-faute de premier choix. Maintenant le niveau de qualité de bout en bout, le quintet alignait les moments de bravoure, les prouesses techniques noyées dans une globalité collégiale (« Obscure The Sky »), et pratiquait une alternance fascinante entre la délicatesse et la violence. « Immune », placé judicieusement en milieu de face B redynamisait un disque qui ne souffrait d’aucune comparaison, et nous ramenait des années en arrière, lorsque la technique et la précision prenaient le pas sur la sauvagerie primale et l’exubérance adolescente. Même les interludes plus classiques étaient emprunts d’une beauté formelle désarmante (« Pray For Me » et son enchevêtrement de voix magique), et le final explosif de « Killing Machine » était en quelque sorte le plus beau remerciement aux fans ayant écouté l’album jusqu’au bout, avec son mélange de PRIEST, MAIDEN et QUEENSRYCHE. Avec un tel concert de louanges, et après avoir découvert l’album si vous ne le connaissiez pas encore, vous resterez circonspect, pantois de tant d’injustice commerciale et critique. Alors, à qui rejeter la faute d’un tel naufrage et d’un tel oubli ? Encore une fois, à un timing défavorable pour les LETHAL, qui deux ans plus tôt auraient incarné l’avant-garde de la nouvelle génération US, à une pochette vraiment laide n’aidant pas à accrocher l’œil dans les colonnes des chroniques ou les bacs des disquaires, et à d’autres éléments sans doute moins explicites. Certes, le groupe n’a pas connu la carrière qu’il aurait méritée, mais il a au moins laissé pour la postérité ce testament magnifique qu’est Programmed, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Comme l’a très justement dit un confrère de la presse internationale, Programmed était peut-être l’un des meilleurs albums de QUEENSRYCHE qui n’ait pas été enregistré par Tate et sa bande, mais pourtant, l’œuvre mérite mieux que ce compliment ironique. Il reste en l’état l’un des plus beaux témoignages de ce que le Heavy Metal pouvait incarner de plus précieux, de plus fougueux, et de plus durable dans le temps.    

 

Titres de l’album :

01. Fire In Your Skin

02. Programmed

03. Plan Of Peace

04. Another Day

05. Arrival

06. What They’ve Done

07. Obscure The Sky

08. Immune

09. Pray For Me

10. Killing Machine


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par mortne2001 le 22/05/2020 à 16:43
98 %    104

Commentaires (2) | Ajouter un commentaire


poybe
membre enregistré
22/05/2020, 21:32:49
Après notre petite discussion de l'autre jour, je l'ai réécouté et j'ai pris un pied total et ce n'est pas que de la nostalgie ... en espérant que ta chronique permette à quelques uns de découvrir cette pépite.

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