Jours Pâles

Asphodèle

01/11/2019

Les Acteurs De L'ombre Productions

ASPHODELE est un duo formé par Spellbound (AORLHAC) et Audrey Sylvain (MALENUIT, ex-AMESOEURS). L’ossature duettiste de base est accompagnée ici par le guitariste Stefan Bayle (AU CHAMP DES MORTS, ex-ANOREXIA NERVOSA), le batteur Sébastien Papot (AU CHAMP DES MORTS) et le bassiste Christian Larsson (GLOSON, ex-APATI et SHINING) et nous offre donc son premier longue-durée, qui formalise selon ses auteurs, « leurs difficultés intérieures ». Avec le passif de Spellbound au sein d’AORLHAC, nous étions en droit d’avoir des attentes précises à l’égard de ce premier album, ce que cette musique étrange et décalée vient immédiatement contredire de ses tonalités mélancoliques et de sa tristesse de fond. Evidemment, le background du musicien/compositeur a servi de base à la conception de ces huit morceaux, mais autant dire que les deux groupes en A ne sont pas des thèmes à prendre en fusion, mais bien en parallèle. Car si ASPHODELE peut s’affilier à un Black Metal à la limite du dépressif parfois, il n’en garde pas moins sa singularité, grâce notamment au chant si particulier d’Audrey qui nous entraîne dans le sillage d’une New Wave/Post Wave française de l’orée des années 80. Ce décalage entre une musique très abrupte et des lignes vocales presque atonales offre un contraste saisissant, qui tient parfois de la narration cinématographique. Ce que les nombreux inserts parlés ne font que confirmer, donnant au tout des allures de film musical, à l’agonie d’une nuit sans fin où les êtres comparent et unissent leurs destins dans une tentative désespérée de rester en vie. Mais pourquoi faire au final ? Pour transformer ces fameuses difficultés intérieures en cicatrices de l’existence, et traduire la douleur dans un langage artistique qui aujourd’hui, trouve des médias d’expression trop figés pour vraiment exister.

Assurément le projet le plus à part de la discographie des Acteurs de l’Ombre, Jours Pâles a dû combler de joie Gérald, CEO très attaché à l’éclectisme, et bien déterminé à prouver si besoin en était que la scène BM actuelle est la plus riche de la frange extrême. Et même si la musique de cette première œuvre ne s’affilie pas complètement au genre (un titre comme « Gueules Crasses » le prouve en navigant dans des eaux Post Rock abrasif que l’on pouvait retrouver chez VIRAGO par exemple), son intensité n’a pas grand-chose à envier aux travaux les plus conséquents du style. En le diluant dans des influences externes, le duo s’ouvre donc des perspectives très intéressantes, s’incarnant inconsciemment comme une sorte d’équivalent sombre des légendaires Elli & Jacno, proposant une musique froide, presque déshumanisée parfois, et qui se veut pourtant le reflet de son époque. Si les années 80 dressaient le portrait blafard d’une société en proie aux affres du chômage, du racisme ambiant, du désespoir d’une jeunesse qui ne se reconnaissait plus depuis longtemps dans les actions de ses gouvernants, le nouveau siècle a conservé cette même colère larvée face aux mêmes problématiques, qui n’ont vu leurs conséquences immédiates que s’aggraver sans que personne ne puisse vraiment y faire quelque chose. Les échos de cette mélancolie de haine se retrouvent tout au long des mélodies et arrangements des morceaux de l’album, qui passe d’une humeur noire à une envie d’en finir, tout en prônant des valeurs de survie essentielles. On retrouve ces impulsions sur le ténébreux mais entêtant « Nitide », qui n’est pas sans évoquer le CURE le plus nostalgique, tout en laissant d’énormes guitares assurer l’arrière-plan. C’est dans ces moments-là que le statisme de la voix d’Audrey prend toute son ampleur, avec ces accents de petite fille élevée dans l’indifférence des adultes, et qui n’offre qu’immobilisme et détachement au monde qui l’entoure. Et la dualité vocale, avec ces hurlements qui viennent déchirer les instants les plus mélodiques est bien sûr l’un des points forts de l’album, qui offre la prestation de deux acteurs musicaux, qui vivent leur rôle plutôt que de l’interpréter.

Avec ses accents Post (ce que vous voulez d’ailleurs, Metal, Black, Rock, Wave), Jours Pâles se trouve l’excuse parfaite pour ne pas rester cantonné à une approche trop unique. Car même lorsque la machine s’emballe et que l’intensité monte d’un cran, les références restent multiples, et taquinent le Heavy Metal le plus formel, pour le distordre d’une perspective Rock très prononcée (« Refuge »). Semblant puiser son inspiration dans tout ce que la musique a pu offrir de vrai depuis la fin des années 70, ASPHODELE oppose des harmonies amères et des démonstrations de puissance absolue, ne souhaitant qu’une seule chose. Formaliser des sentiments, concrétiser des états d’esprit, et se vider l’âme dans un océan de musique, quelle que soit sa source. C’est ainsi que des traces de Post-Punk peuvent flotter à la surface des confluents, à l’instar des débris de Post-Wave qui dérivent sur le courant de « Réminiscences », charriés par des guitares énormes qui dispensent de véritables riffs, et non de simples gimmicks. On pourrait même appréhender le projet comme une tentative de faire du progressif sans les ambitions techniques, mais en laissant les idées grandir, prendre forme, se mouvoir et se transformer au gré d’une partie de batterie, d’une mélodie enfantine, et d’une conversation entre un homme et une femme s’avouant leurs fêlures. A ce titre, et malgré une intro plus que tragique empruntée au classique (« Candide »), et une suite immédiate à la lisière d’un Néo-Crust (« De Brèves Etreintes Nocturnes ») se teignant soudainement de tragédie Post-Punk, Jours Pâles n’a de cesse d’évoluer, de changer, de proposer de nouvelles pistes, sans dénaturer son message de base. Message qui n’a rien d’une affiliation à un crédo musical, mais plutôt à une éthique, qui consiste à rester vrai et sincère peu importe le genre assimilé pour être restitué de façon très personnelle.

Il y a donc beaucoup de tristesse dans ce disque, de la résignation aussi, un constat d’échec, et pourtant un triomphe de créativité. Un lien entre les époques avec en trame de fond cette froideur moderne de jeunes gens qui ne veulent plus être polis dans leurs costume rigides, et un exutoire fabuleux à une génération qui n’attend plus rien de l’avenir de la part d’autrui. Une génération qui se construira son propre futur, et peu importe qu’il soit en impasse, peu importe qu’il draine dans son sillage les Punks, les metalleux, les désabusés et les agnostiques, pourvu qu’il laisse les douleurs individuelles se propager comme des virus. Un LP qui fait sombrer l’âme dans des abysses de peine, mais qui agit comme le seul choc dont l’homme ait besoin aujourd’hui. Celui de voir son époque telle qu’elle est, dans toute sa laideur, avec pour seul rayon de soleil le fait d’être encore en vie.                          

 

Titres de l’album :

                         01. Candide

                         02. De Brèves Etreintes Nocturnes

                         03. Jours Pâles

                         04. Gueules Crasses

                         05. Nitide

                         06. Refuge

                         07. Réminiscences

                         08. Décembre

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par mortne2001 le 18/11/2019 à 18:15
88 %    505

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


totoro
@91.164.180.131
19/11/2019, 21:26:12
Belle chronique. La conclusion est superbe. Il s'agit effectivement d'un très bel album, sombre mais dont l'élan musical n'empêche pas l'espoir. Thématiquement, surtout pas musicalement, je le rapprocherai étonnamment des derniers Hangman's Chair, pour le côté urbain désespéré. J'y retrouve aussi un peu de Glaciation et moins étonnant, un peu d'Aux Champs des morts. Mais le disque est singulier, très entraînant et l'envie de le jouer et le rejouer devient vite primordiale !

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