Un chauffeur de taxi, dans le downtown Seattle. Anonyme, il a pourtant bien des histoires à raconter à qui veut bien les entendre. Notamment celle qui ressemble à une légende, à une campfire tale pour adolescent en mal de mythe. Elle raconte que certains soirs de décembre, on entend un bruit émaner d’un bâtiment de la 4ème avenue, une musique un peu étrange, de guingois, qui s’échappe des fenêtres d’un lieu qu’on a autrefois appelé le Bad Animals Studio. Une voix biscornue égrène des litanies, d’un ton un peu traînant, et nous parle de choses qui sont arrivées il y a longtemps…L’homme aime raconter cette histoire, qu’il aime aussi à croire vraie, lui qui arpente les rues de cette ville depuis bien avant les années 90…Seattle « avant », c’était tranquille dit-il. Pas de touristes, ou peu, et certainement pas pour écouter les groupes du cru. Une grosse ville, moyenne à l’échelle des gigantesques USA, où il faisait bon vivre, sauf si vous étiez jeune et un peu désabusé. Et puis, l’explosion…Mais cette légende-là, il ne la raconte pas, parce qu’il ne s’en souvient que trop bien, et que la mémoire saigne encore. Pensez donc, ils sont tous plus ou moins partis, et depuis longtemps. Alors, à quoi bon remuer le couteau dans la plaie ? A quoi bon se souvenir que le 5 avril 2002, par exemple, l’un des enfants de la ville est passé de l’autre côté rejoindre ses démons préférés ? Tout le monde le sait, et spécialement ceux qui sont resté, et qui ont choisi de continuer. Comment déjà ? ALICE IN CHAINS. Un nom qui fait sursauter les fans, et qui est tombé dans l’oubli du grand public, passé à autre mode depuis un bail aussi. Et pourtant…

Et pourtant, si la mode en avait décidé autrement, elle découvrirait aujourd’hui que l’un des plus grands groupes de Seattle vient de sortir l’un de ses plus grands albums. On pensait, à juste titre sans doute que ce titre revenait de droit à Dirt, ou à la rigueur à Facelift, ou Alice In Chains, enfin, l’un de ces trois-là qui ont grandement contribué à asseoir le fantasme d’un groupe qui n’a jamais rien fait comme tout le monde. Un groupe qui finalement, malgré un hiatus sans fin dans les années 90, a fini par vraiment se saborder un jour lorsque son chanteur fantasque a rendu les armes. Pour mieux revenir, quelques années plus tard, bien décidé à réécrire l’histoire à sa façon, sobrement, tristement, sombrement, mais magnifiquement. Depuis ce retour que personne n’attendait, sans son frontman mais avec deux sidemen, l’étonnement a fait place à l’admiration, puis l’admiration au respect. Excusez du peu, mais lorsqu’on a tendu les oreilles sur les deux LP hors temps règlementaire que furent Black Gives Way to Blue et The Devil Put Dinosaurs Here, il y a de quoi se sentir médusé, mais satisfait. Une orientation plus rude et âpre que par le passé, mais toujours ces tergiversations psychédéliques uniques, qui en appellent aux sixties lysergiques tout autant qu’à la vague Sludge typiquement 2K. Et justement, il y a cinq ans, The Devil Put Dinosaurs Here nous avait une fois encore mis au tapis, de la qualité de ses morceaux, et de son ambiance dark, mais incroyablement vivante. Alors, on attendait la suite, parce qu’il fallait bien qu’un faux-pas soit commis un jour. Bingo, mais le seul faux-pas constaté, fut celui d’en espérer un. Car Rainier Fog est plus qu’une confirmation, c’est une épiphanie. Avec en ligne de mire, le passé, la nostalgie, la mort, en exergue de l’avenir et de la vie. Existe-t-il plus belle dualité et contradiction ? Non, mais ALICE IN CHAINS n’en est pas à une près…

Rainier Fog avait tous les effets de manche qu’on est en droit d’attendre d’un faux comeback de cinq années d’absence. Il confirmait que les basic-tracks avaient bien été enregistrées au Studio X de Seattle, l’ancien Bad Animals Studio, pour la première fois depuis plus de vingt ans. Il confirmait aussi que les regards vers l’histoire ancienne allaient se multiplier, des private jokes aux locaux avec ce clin d’œil graphique au Mont Rainier, qu’on retrouve sur le titre éponyme et en triangle sur la pochette (qui accumule les symboles, triangle, œil, I, eye, le moi, enfin toute la symbolique de la psychanalyse pour les débutants), jusqu’aux textes célébrant les disparus, qui ont tendance à s’accumuler depuis quelques années, et laisser les autres bien seuls dans leur coin…Quel coin ? Le coin de la route, le coin de la rue, le coin de la vie, et le coin des restes d’une fête que des millions de gens continuent de célébrer au travers du monde, et que la presse continue bêtement de surnommer « Grunge », comme si la crasse avait un quelconque rapport avec la classe. La classe, la vraie, c’est celle de l’ALICE IN CHAINS période William DuVall, qui depuis dix ans illumine de sa voix et de sa guitare les albums du groupe, partageant le boulot avec l’infatigable Jerry. Jerry qui soigne ses riffs et ses soli au point de devenir le seul guitar-hero que cette vague ait connu, mais qui préfère rester humble dans les instants importants. Pourtant, sa voix, mêlée de celle de William est toujours aussi magique, au point de rappeler un versant négatif des MAMAS AND PAPAS ou des BEACH BOYS, en bermuda treillis troué et bonnet de rigueur. Mais alors, et avec un mixage assuré par Joe Barresi (QUEENS OF THE STONE AGE), et des bribes enregistrées à Nashville et Los Angeles avec Nick Raskulinecz, et tous ces éléments mis bout à bout, qu’est-ce qui différencie Rainier Fog de The Devil Put Dinosaurs Here ?

Rien. Mis à part qu’il pousse la formule d’excellence à son paroxysme.

Tout est là, vous pouvez vous servir, et vous souvenir. Vous souvenir des deux albums précédents, mais surtout, des albums précédant les précédents. Car tout a été fait ou presque pour ramener à votre mémoire les étranges images de la gloire boueuse des 90’s, sans vraiment le faire exprès, mais un peu. Les allures de « Down Bones » du riff ultra syncopé de l’ouverture « The One You Know », posé là comme par inadvertance pour bien insister sur le fait qu’ALICE IN CHAINS est toujours ce groupe que vous avez connu. Les voix bien sûr, toujours aussi serpentines dans leur communion, ces accents à la Staley qui s’accentuent avec les années, et qui, loin d’être fantomatiques, semblent plus vivantes que jamais. Ces parties de guitare plus rugueuses que d’ordinaire, et qui rappellent évidemment comment Seattle marchait il y a bientôt trente ans, lorsque Sub Pop lançait ses premiers produits sur le marché et que SOUNDGARDEN commençait à faire partie des gros poissons LED ZEP à suivre. Tiens, Chris, le regretté, il est là lui aussi, cité dans le texte d’une chanson qui fait presque perler les larmes sur les joues si elles n’avaient pas séché depuis longtemps…On le retrouve, lui et les autres, Andrew, Kurt, Layne, et puis le reste, ce qui à l’époque n’était pas encore transformé en mode pour génération X faussée par les magazines. Sur le terrible et poignant « Never Fade », qui ose le point d’orgue traditionnel en avant-clôture. Un titre phare que William a voulu émouvant, poignant, mais pas mièvre, parce que là n’est pas le propos. Pourtant, on a des frissons à l’écoute de ses unissons, de sa mélodie en oraison, qui prépare si bien au final « All I Am », pavé de plus de sept minutes qui nous propulse dans le giron de « Rooster ». Et tout ça n’est pas une coïncidence… « The One You Know », « All I Am », entrée/sortie en forme d’aveu carte d’identité, comme pour affirmer ce qu’ALICE IN CHAINS a toujours été, avant, et ce qu’il sera toujours, après, ou maintenant.

Mais pourtant, cet album sublime n’est pas que ça, pas qu’un trip en route cabossée qui se plaît à oblitérer les timbres du souvenir pour envoyer une carte postale au présent. Pas qu’un assombrissement du ciel de 2018 pour sentir la pluie de 1995 sur les cheveux clairsemés et grisonnants. C’est aussi une épiphanie musicale, un groove suintant et gluant, comme en témoigne le très PEARL JAM « Rainier Fog », presque guilleret, goguenard, un peu distancier et revanchard, mais aussi terriblement dansant, et Pop dans l’esprit. C’est aussi pas mal de mélancolie héritée des BEATLES, sur « Deaf Ears Blind Eyes », qui renvoie des échos d’Abbey Road, sans l’esprit funèbre d’enterrement de première classe. Et puis le son moins dense et plus aéré de « Fly » qui nous fait décoller l’âme du trottoir pour nous emmener vers des cieux illuminés d’arpèges soft et de soli épars. Et puis…

Et puis, tant d’autres choses que les mots peinent à décrire, puisque parfois, le souvenir d’une rue, d’une maison d’enfance est beaucoup plus précieux que sa vue en elle-même. La ville a changé, les mentalités aussi, sans parler des modes, mais ALICE IN CHAINS reste fidèle à lui-même, à sa musique qui atteint des standards de qualité critiques qui vont l’obliger à puiser dans ses ressources pour continuer d’avancer. Le Grunge est mort ? Mais quel Grunge ? Ce mot stupide sorti de nulle part pour labelliser une musique que le terme Punk peinait trop à définir ? Le Grunge on s’en fout, comme de l’an 1991. Et Rainier Fog s’en cogne aussi. Car il est sans doute l’hommage personnel le plus actuel que vous pourrez écouter depuis Chaos and Creation in the Backyard de Paul McCartney. Et ce chauffeur de taxi se marre, lui qui est passé il n’y a pas si longtemps que ça sur la 4ème avenue. Il a entendu des sons s’échapper des anciens Bad Animals Studio, mais c’était normal, et ça n’avait rien à voir avec des fantômes. Et il s’est senti plus vivant que jamais…Comme vous.

 

Titres de l'album :

                         01. The One You Know

                         02. Rainier Fog

                         03. Red Giant

                         04. Fly

                         05. Drone

                         06. Deaf Ears Blind Eyes

                         07. Maybe

                         08. So Far Under

                         09. Never Fade

                         10. All I Am

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par mortne2001 le 08/09/2018 à 15:52
90 %    314

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


totoro
@91.164.180.131
10/09/2018 à 00:01:59
Magnifique chronique ! Elle met des images en tête ! Bravo ! Et l'album est, comme tu le dis, sublime. J'ai mis du temps à apprécier "The Devil Puts Dinosaurs Here" que je trouve assez aride. Ce n'est pas le cas de "Rainier Fog", plus lumineux ("Fly", "Never Fade", "Rainier Fog"), plus pop en quelque sorte. J'y entends un album synthèse de la carrière d'Alice In Chains et trouve que c'est l'album sur lequel l'alchimie vocale Duvall/Cantrell fonctionne au mieux ! Chaque titre a son petit truc qui le singularise jusqu'au paroxystique "All I Am". L'album est un chef d'oeuvre immédiat, mon album de l'année, et consacre Alice In Chains comme le groupe le plus classe et inspiré de la scène Rock mondiale ! Je suis dithyrambique, certes, mais j'aime passionnément Alice In Chains, et suis ravi, pas étonné mais ravi, que le groupe, 30 ans après sa création soit capable d'accoucher d'un tel album ! Un groupe unique. Et cerise sur le gâteau, excellent sur scène !

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