La NWOBHM. Un fantasme pour des millions de metalheads à travers le monde, divisés en deux camps. Ceux qui l’ont connue en temps et en heure, et ceux qui n’ont pu qu’en constater l’influence. Pensez-donc, une myriade de groupes émergeant en même temps d’un pays qui avait à lui tout seul inventé au moins la moitié des genres du Rock moderne…Alors, les DEF LEP, MAIDEN, SAXON, TRESPASS, SAMSON, DIAMOND HEAD, ANGEL WITCH, TYGERS OF PAN TANG, TANK, CLOVEN HOOF, qui a décemment pu les oublier, presque quarante ans après leur émergence ? Certes, seule une poignée d’entre eux ont perduré, seuls quelques élus ont pu grimper sur les marches du succès, mais la globalité du processus l’a transformé en sorte de petite bibliothèque d’Alexandrie, version médiathèque, dans les rayons de laquelle les jeunes chiens fous de notre époque vont régulièrement emprunter des ouvrages pour les disséquer religieusement. Et il y a de quoi, et des raisons à cela. D’abord, parce que pour comprendre le Metal moderne, il faut s’y replonger, tout s’y trouve. La pierre de Rosette du Hard-Rock y est cachée avec soin, entre ces riffs d’airain, ce chant flamboyant, ces breaks mélodiques et ces harmonies vengeresses. Mais elle n’est pas forcément cachée dans les incunables, ces ouvrages musicaux qu’on écoute avec respect et dévotion, et se déniche parfois dans les travaux plus obscurs de groupes de seconde zone, qui n’ont pas eu la même chance que leurs frères d’armes, alors justement qu’ils possédaient les mêmes. Aujourd’hui, qui se souviendrait de SATAN sans faire allusion à leur patronyme occulte et sataniquement allusif ? Pas grand-monde certainement, tout du moins avant leur reformation dans les années 2010 qui a laissé plus d’un fan nostalgique sur le cul. Reprendre le cours du temps avec plus de vingt-cinq ans de retard ? Un pari qui semblait impossible, et qui a pourtant été relevé avec panache et grandeur, un peu comme si deux décades ne s’étaient pas éteintes de leur belle mort entre-temps.

Personne en 2013 ne s’attendait à voir resurgir les anglais avec un album de la trempe de Life Sentence. Et encore moins voir cet essai de reformation transformé avec brio par Atom By Atom il y a trois ans. A croire que le nom de baptême dissimulait un contrat passé avec le malin pour titiller l’immortalité, ce que confirme encore aujourd’hui le troisième LP port-regroupement Cruel Magic. Une magie cruelle ? Non, plutôt une magie extraordinaire, bienfaitrice, qui permet aux originaires de Newcastle de revenir sur le devant d’une scène qu’ils n’ont jamais vraiment quittée, que ce soit physiquement ou dans le cœur de fans ne les ayant jamais oubliés. J’en fais partie, moi qui ai acquis le séminal Court In The Act totalement par hasard quelques temps après sa sortie, certain d’avoir déniché la dernière perle Thrash à la mode sans ne rien savoir du passé du combo. Ce combo, qu’on retrouve encore aujourd’hui en configuration d’origine, un peu comme si les liens du sang s’étaient substitués aux liens musicaux, et qui font montre de plus d’énergie et d’envie que nombre de gangs jeunes aux dents longues. Alors, en 2018, retrouver une nouvelle fois Brian Ross (chant), Steve Ramsey (guitare), Russ Tippins (guitare), Graeme English (basse) et Sean Taylor (batterie) tient peut-être du miracle quelque part, mais est surtout un bonheur incroyable, et une chance qui l’est tout autant, surtout lorsqu’on se rend compte que ces cinq-là ont encore énormément de choses à dire, et qu’ils les disent avec brio et dextérité sur ce Cruel Magic qui en effet, fonctionne un peu comme une formule exhumée d’un grimoire de sorts. Mais Russ l’avoue lui-même, il n’est pas du genre à composer une soixantaine de morceaux pour laisser les autres piocher dans le temps au moment d’enregistrer. Il préfère la parcimonie, et ne garder que les idées les plus probantes pour les travailler par la suite. Pour ce cinquième album officiel (si l’on met de côté la parenthèse PARIAH, hors contexte), Russ a commencé à composer dès la fin des sessions d’Atom by Atom, et il n’est donc pas étonnant de retrouver un fil rouge patent entre les deux disques, qui partagent toujours les mêmes vues sur une mode qu’il est inutile de suivre. Et donc, inutile aussi d’attendre des anglais autre chose que ce qu’ils ont toujours fait, ce Metal délicieusement et délicatement mordant, qui aurait pu être composé en 1983, et qui profite même d’une production conchiant les artifices modernes pour ne pas empiéter sur la qualité des chansons. Celles-ci sont une fois encore excellentes, toutes, et confirment que pour proposer au public un LP de très haute qualité, il suffit parfois de s’appuyer sur son propre talent. Rythme général qui s’est assagi, mais investissement intact et implication totale, pour dix morceaux qui toisent de leur superbe les sorties actuelles, en reprenant à leur compte des recettes personnelles qui ont toujours bien fonctionné, pour peu que le Heavy Metal de l’orée des années 80 soit votre pêché mignon. Pour autant, pas de passéisme ici, juste une identité, affirmée au fil du temps, et qui se concentre sur deux ou trois principes majeurs.

Emballé dans une sublime pochette signée du trait d’Eliran Kantor, qui évidemment colle au graphisme et à la thématique de Court In The Act, Cruel Magic a des airs de décision de justice d’hier appliquée au présent, et qui condamne fermement les auteurs timorés au purgatoire éternel. En se fixant sur leur modus operandi classique, le quintette signe une nouvelle réussite qui se hisse presque au niveau du miraculeux prédécesseur, et qui ne cherche nullement l’esbroufe ou la surprise à tout prix. On y retrouve tout ce que SATAN a toujours fait avec application, ces parties de guitares si pleines, ces riffs francs et subtils qui volent comme des lames de rasoir lancées dans la pièce, cette rythmique franche mais évolutive qui laisse à la basse l’espace nécessaire pour respirer, et surtout, ce chant si particulier du MC Brian Ross, l’une des voix les plus immédiatement reconnaissables de la NWOBHM, qui n’a pas oublié que chanter n’est pas un sport olympique, mais bien un art. Alors, ça déroule, et sévère. De l’intro grandiloquente et puissante de « Into The Mouth Of Eternity », jusqu’à l’up-tempo Hard-Rock dégénérant Speed Metal de « Ghosts Of Monongah », toutes les facettes sont passées en revue, et permettent au quintette de briller de mille feux et de mille riffs, en truffant chaque composition de suffisamment d’idées pour meubler la discographie entière d’un groupe moins inspiré. Inutile de traquer les réminiscences de MAIDEN, de SAXON ou autres chantres de l’immobilisme, puisque les SATAN sont uniques en leur genre, et se permettent en 2018 de signer des albums dignes de leur grande œuvre. Le talent des deux guitaristes n’est plus à prouver, même s’ils semblent prendre plaisir à en rajouter pour cette cuvée en multipliant les licks et soli, minimisant les effets de manche mais plaçant à intervalles réguliers de petites trouvailles complexes et multiples (« Cruel Magic » propose en une minute plus de pistes qu’un album entier de CORONER), et se lâchent parfois dans une dualité finesse/efficacité comme le démontre le single imparable « The Doomsday Clock » qui prouve que pour faire du bon Speed, il faut d’abord faire du bon Heavy.

Mais Cruel Magic prouve surtout que pour faire du bon Metal, il faut d’abord faire de la bonne musique, et lui donner une âme. L’ambiance générale de ce nouvel album, plus légère n’en reste pas moins terriblement prenante, un peu comme un sabbat auquel vous êtes convié en toute discrétion. Un sabbat infernal, qui prône le groove ternaire pour officier en bonne et due forme (« Legions Hellbound »), et qui n’hésite pas à verser dans la grandiloquence progressive pour maintenir l’attention et enjoliver le sacrifice final (« Who Among Us », qu’on aurait largement pu trouver sur Court). Un sabbat qui se termine par une profession de foi, via le vibrant « Mortality », qui de sa fragilité/force à plutôt tendance à démontrer que SATAN est immortel, et donc peu sujet aux variations de temps et de modes. Un sabbat en forêt noire/chambre noire, qui développe des pellicules d’antan pour imprimer des images d’aujourd’hui, et qui ridiculise au passage les rois du passéisme qui nous refourguent des live, des compilations, ou dans le meilleur des cas, des albums bancals qui nous rappellent à quel point l’entêtement de survie est parfois vain. La NWOBHM, ce fantasme improbable. Mais surtout, grâce à des groupes comme SATAN, une réalité joussive.      

      

Titres de l'album :

                          1. Into The Mouth Of Eternity

                          2. Cruel Magic

                          3. The Doomsday Clock

                          4. Legions Hellbound

                          5. Ophidian

                          6. My Prophetic Soul

                          7. Death Knell For A King

                          8. Who Among Us

                          9. Ghosts Of Monongah

                         10. Mortality

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par mortne2001 le 02/10/2018 à 16:33
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