“La beauté, en art, n'est souvent que de la laideur matée.” (Jean Rostand)

Car en effet, il y a de la beauté dans la laideur, en art, comme dans n’importe quelle expression naturelle. Et quel autre style que le Black Metal peut en revendiquer les fondements mêmes, lui qui dès ses origines, a utilisé les immondices de l’humanité pour entraîner la musique dans les territoires les plus sombres, les plus effrayants, tout en charriant dans sa suite des millions de fidèles. Des fidèles en procession, respectant les commandements nihilistes mais aussi artistiques, acceptant les avancées comme conchiant les traversées, pour que finalement, le genre ne se dénature lui-même sans changer vraiment d’optique. Promis à une boucle sans fin d’immobilisme, le style a pourtant sans virer casaque réussi à muter sans détourner les codes originels, cette violence palpable, ce refus de la mélodie franche, ces déviances harmoniques…Alors oui, il est certain que lorsque la laideur est gardée sous contrôle, et fardée, elle peut s’apparenter à de la beauté, mais une beauté trouble, une beauté vénéneuse, presque aveuglante de pureté, et pourtant, pétrie de malice et d’hypocrisie. Qui pourrait encore croire que ces musiciens tartinés de blanc et de noir ne voient la vie et la musique qu’en dualité de tons, alors même qu’ils nous donnent des preuves palpables de leur perception des nuances ? Question qui appelle une réponse évidente, que le quatrième longue-durée des franciliens de MOONREICH s’évertue à hurler pendant près d’une heure, et surtout, après une grosse décennie à servir la cause. Leur cause. Sa cause. Weddir, cet homme emmitouflé dans un masque de fortune et de sang revient donc trois ans après son dernier jet de bile nous faire fondre sous l’acide de son ressentiment, réactivant une fois encore sa créature viscérale, pour une nouvelle balade dans les ténèbres de l’humanité, cette noirceur qui permet aux plus faibles de se cacher, et aux plus forts de se révéler. Et dans quelle catégorie croyez-vous pouvoir le ranger ?

Aucune.

MOONREICH est plus qu’un nom sur la scène française, répandu sur toutes les lèvres gercées européennes. C’est une caution, une appellation, un label. Le sien, Les Acteurs de l’Ombre, ami de longue date humainement et artistiquement, le soutient aveuglément une fois encore, et lui a accordé tous les moyens possibles. Un design encore plus travaillé que d’ordinaire, format digibook pour une pochette à l’attraction formelle et au dessin aussi fin que les desseins ne sont noirs, une production gigantesque qui emballe les graves dans un linceul de tremblements et qui polit les aigus pour les faire briller sous la lune, et surtout, une confiance aveugle, amplement méritée. Héritier d’une tradition made in France que le monde entier finit par nous envier, et s’écartant du chemin trop expérimental que ses confrères les plus acclamés empruntent depuis des années (DEATHSPELL OMEGA, BLUT AUS NORD, puisqu’il faut bien les citer), Weddir a une fois de plus privilégié le mi-parcours, restant fermement campé sur ses positions BM sans toutefois refuser les concessions Post, sans sombrer dans le formalisme du classicisme, mais sans non plus céder aux sirènes de la tentation contemplative pour ne pas tourner le dos à son public. Et en se plaçant dans la continuité logique de ses travaux antérieurs tout en s’ouvrant de nouvelles possibilités, le guitariste/chanteur à la voix immédiatement reconnaissable à signé la plus franche des Fugue, celle qui permet de fuir momentanément, sans quitter le navire pour autant. Et admettons que le destroyer qu’il pilote d’une main de fer transperce les océans d’inspiration de sa violence ouverte, et de son sens du culot en gouvernail faussement libre, mais fermement tenu.

Tous les fans du label savent que leurs sorties sont d’importance, mais il n’est même pas utile d’être au fait de ce postulat pour savoir qu’un nouvel album des MOONREICH est à considérer avec la plus grande des attentions. Sans varier ses thèmes pour s’adapter à une demande plus versatile, Weddir a au contraire choisi de rester fidèle à son éthique, et de laisser son imagination dériver le long d’un BM véhément et bousculant, l’amadouant parfois de rares fulgurances Post non pour le rendre plus souple, mais pour mieux affirmer sa dangerosité. Et Fugue de propulser le concept dans une dimension postérieure, ou ultérieure, en réfutant tout principe de concentration, et en laissant ses morceaux dériver le long d’un timing desserré, jeu dangereux pour qui ne tient pas la laisse dans ses mains et risque de se laisser mordre par un défaut d’attention. Ici, elle est maintenue tout du cap, de « Fugue part.I - Every Time She Passes Away » et ses sept minutes à « The Things Behind the Moon » et ses presque onze minutes, segments qui capitalisent tous deux sur les mêmes arguments, sans pour autant se ressembler à outrance. Car il n’y a rien qui ne ressemble plus et moins à un morceau de MOONREICH qu’un morceau de MOONREICH. On y déniche la logique, la pertinence, mais aussi la liberté. Cette liberté de passer d’une longue diatribe en véhémence pure à un plan Rock accrocheur, sans paraître incongru ni le moins du monde opportuniste. Avec ses guitares constamment sur la brèche, en découverte de thèmes qui fédèrent et rendent accros, qui révulsent ou aiguisent les crocs, sa rythmique perpétuellement évolutive et pourtant solide comme un lâché de plomb de Hellhammer, et ses litanies vocales éructées comme autant de prophéties d’apocalypse, ce quatrième LP fait honneur à la réputation du groupe, qui se trouve magnifié dès les premières secondes, généralement exposées à une mise en place obligatoire. Ici, pas de temps à perdre, rien à prouver, mais beaucoup à donner, aux confins d’un Black farouchement individualiste, et pourtant si généreux dans l’effort.

On peut y croiser les fantômes passés d’un Death encore pur, les silhouettes immatérielles du Black des 90’s, l’envie mélodique du Post Black du vingt-et-unième siècle (« Rarefaction »), l’envie de relier l’auditeur à une histoire qu’on continue d’écrire à grands coups de partitions collectives entêtantes (« Heart Symbolism », le plus bref du lot), et des perspectives qui laissent admiratif concernant un avenir que Weddir voir venir, mais qu’il ne dévoile que par intermittences, et avec beaucoup de pudeur (« The Things Behind the Moon », son côté sombre cache la clarté d’un futur à envisager). L’ombre, la lumière, la chaleur d’aujourd’hui, le froid d’hier, ces dualités qui font et ont fait tout ce que le Black Metal était et est encore, pour une nouvelle symphonie de brutalité et d’abstraction dans la franchise. Et la franchise MOONREICH, toujours gage de qualité ne décevra personne, mais enchantera tous les amoureux d’un art séculaire et réfractaire à toute concession trop réductrice. Ne comptez pas sur Weddir pour brader son art, lui qui a pris son temps pour l’élaborer, ni sur Les Acteurs de L’Ombre pour considérer son travail comme du tout-venant promotionnel. Ici, nous sommes entre esthètes, des esthètes qui sculptent la laideur pour la rendre plus belle.                  

Entre la beauté et la laideur, il n'y a souvent qu'un point presque imperceptible.” (Jean Rostand).

Le talent par exemple.

       

Titres de l'album:

                           1.Fugue part.I - Every Time She Passes Away

                           2.Fugue part.II - Every Time the Earth Slips Away

                           3.With Open Throat for Way Too Long

                           4.Heart Symbolism

                           5.Rarefaction

                           6.Carry that Drought cause I Have no Arms Anymore

                           7.The Things Behind the Moon


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par mortne2001 le 04/07/2018 à 14:35
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