Le voyage…qu’il soit intérieur ou extérieur. Un ailleurs, une découverte ou une redécouverte, les paysages de son enfance qui deviennent des routes de l’âge adulte, sans que la logique n’intervienne. Qui n’a jamais eu envie de partir, d’admirer d’autres décors, d’oublier hier mais de se rappeler d’après-demain, sans conséquences, ou avec des traces qui se laissent sur la peau et la mémoire…L’abstraction d’autres rives, une brume acide un lendemain de fièvre, et puis le choix entre deux destinations, mais finalement, des deux, l’une est l’autre et mène au même rêve, celui des espaces positifs, des instants figés sur négatif, et de la musique, de l’art en général, des rencontres, une autre culture, offrir la sienne sans rien attendre d’autre que le partage, et présenter à son public des images sonores, qu’il en oublie son quotidien l’espace d’une petite heure et quart qui part au quart de tour pour arriver…ailleurs. Le parcours d’HYPNO5E est remarquable, depuis le début. De ce petit groupe aux aspirations qu’on pressentait énormes a découlé un groupe énorme aux ambitions humaines. Depuis leur premier disque que je n’avais su classer, de mon expérience d’auditeur, à ce Shores of The Abstract Lines qui ne m’avait pas vraiment surpris, en passant par le miraculeux et lumineux Acid Mist Tomorrow qui n’a jamais vraiment quitté ma platine, la poursuite de l’accessible semble être devenu une quête à laquelle ces citoyens du monde croient dur comme rêve. Je me rappelle avoir discuté avec Emmanuel de ce côté cinématique qu’il affectionne tant dans un bar parisien anonyme, lui demandant pourquoi il ne s’était jamais adonné à cet art difficile de l’illustration en images d’un imaginaire illustré de musique. Il m’avait répondu du coin d’un sourire que le projet était en cours, et il ne m’avait pas menti. Il ne ment pas d’ailleurs, pas plus que ses acolytes, qui continuent aujourd’hui avec lui à parcourir les champs du possible, rendant possible ce qu’on ne pensait qu’onirique.

Retournant dans sa Bolivie d’enfance, Emmanuel Jessua nous fait aujourd’hui un double cadeau. Celui d’un film en premier lieu, tourné sur plusieurs années avec deux équipes différentes, et un budget plus que limité, mais aussi celui d’une bande originale, signée des noms conjoints d’HYPNO5E et de son alter-ego acoustique A BACKWARD GLANCE ON A TRAVEL ROAD. Une double programmation qui réunit enfin les deux entités sous la même bannière, mais surtout, la possibilité de combiner enfin ces deux visions artistiques, de la plus logique et belle des manières. Après un financement participatif ayant permis le tournage de la première partie du film en 2013 (et qui devait servir à élaborer une suite plus efficiente l’année suivante), Alba - Les Ombres Errantes (du nom d’une pièce musicale au piano de François Couperin qu’Emmanuel écoutait au moment d’écrire le film) est enfin visible, mais aussi écoutable, puisque ce double LP de plus de soixante-quinze minutes (et disponible dans une luxueuse édition vinyle via Pelagic Records) se présente nom comme un simple accompagnement, mais comme un véritable album, qui suit la logique narrative du film, et surtout, ses mouvements spatiaux, ses instants, ses rencontres, ses évènements. Et il en est un à part entière, puisqu’il n’est rien de moins ni de plus qu’un véritable album d’HYPNO5E, acoustique certes, mais dont la puissance de l’épure relègue l’électricité au simple rang de compagne délaissée. Et sachez-le, le groupe, même en version contemplative et ascétique n’a rien à envier à son propre reflet encombré de distorsion et de percussions tonitruantes. Les constructions musicales d’Emmanuel sont toujours aussi alambiquées, complexes, et pourtant d’une logique écrasante, comme un chemin qu’on suit, une montagne qu’on arpente, un désert qu’on peine à traverser, et une plaine verdoyante à laquelle on est heureux d’accéder. Il n’est d’ailleurs pas étonnant de retrouver ici des sonorités et des thèmes déjà employés sur l’album précédent, puisqu’il en constitue une suite presque naturelle, une nouvelle ouverture sur un connu qui reste inconnu pour l’auditeur, mais que le créateur connaît comme sa poche. Il en a d’ailleurs profité pour capter des scènes de vie, des spectacles, des carnavals, des échanges, que l’on retrouve transposés dans un lexique harmonique, et qui sans le support visuel nous permettent quand même de regarder les cartes postales que l’esprit se dessine. Mais loin d’une peinture abstraite ou d’un carnet de voyage complaisant, Alba - Les Ombres Errantes nous montre une voie possible, tout en incarnant le présent très tangible d’un groupe unique. Il recense des possibilités, propose des options, joue avec les sons qu’il laisse libres, mais qu’il contraint quand même à former un dessin fidèle des visions de son auteur. On y pioche des mélodies qui nous ramènent au passé d’Acid Mist Tomorrow, des harmonies qui balaient les côtes de Shores, et aussi des progressions qui tracent les sillons d’un futur que l’on ne connaît pas encore, mais qui sonnera inévitablement familier.

Plus proche d’un Kusturica que d’un Lynch, sans toutefois sombrer dans le folklore, Alba est une silhouette qui se détache d’un flou artistique lointain, et qui nous force à apprécier la quiétude et la chaleur en tant qu’échappatoires à la réalité urbaine. Pour autant, il n’est aucunement question de divagations, d’humeurs, mais bien d’une pièce cohérente, qui ose une fois encore jouer dans les grandes largeurs, en distillant trois interventions de plus de dix minutes. On est subjugué, fasciné, et la beauté nous saisit par fulgurances, comme par inadvertance, lorsque le sublime « The Wandering Shadows » nous croque les contours d’une rencontre entre l’homme et l’absence, entre le cœur et la distance. Ce morceau, sans être l’acmé d’un album qui en représente un à lui seul, synthétise tout l’art du groupe pour suggérer des émotions, des sensations sans s’ancrer dans un genre particulier. Certains oseront sans doute par facilité parler de Post-Metal acoustique, pour placer les débats sur un terrain concret, mais la terre que les HYPNO5E foulent des pieds est aussi aride qu’elle n’est fertile, et nous renvoie à notre propre affection envers un ensemble qui ne ressemble à aucun autre. Les interludes parlés, trademark absolue ne gênent en rien l’évolution, que de discrets violons nostalgiques soulignent avec beaucoup de pudeur, tandis que les guitares acoustiques se font la part belle…Emmanuel l’a confié, ce qui l’intéresse avant tout, ce n’est pas ce qu’on voit, mais ce qui reste hors-champ. Ces grands espaces qui cachent des choses et des gens, et qui lui permettent d’imaginer, de sentir, d’espérer. Et l’espoir musical prodigué par ce double album aux airs de poème envers un pays et une jeunesse aimés est énorme, gigantesque, mais aussi terriblement humain, latin, comme ces guitares espagnoles qui tournoient autour de « Los Heraldos Negros », et qui nous emportent…De longs, très longs morceaux donc, pour des instants de mémoire figée, mais aussi de très courts interludes, comme un signe de main, un « bonne nuit » susurré alors que la pénombre noie les visages (« Ojos Azules »), ou une rivière de notes et de nappes dont le clapotis tranquille nous berce (« Agua »). Et entre une entame qui plonge dans le périple les poings tendus (« Who Wakes up from This Dream Does Not Bear My Name »), et un épilogue disert qui illumine le désert pour en révéler les ombres (« Light of Desert and the Shadows Inside », peut-être ce que le groupe a enregistré de plus beau), les étoiles n’en sont plus que de nom, pour une unique obscurité, celle des salles de cinéma…

D’une bande-originale, HYPNO5E tire probablement son essence la plus pure. Alba - Les Ombres Errantes en pirouette diptyque unissant le regard et l’ouïe se pose en chapitre essentiel de la saga d’un groupe qui une fois encore, refuse les chaînes de la facilité, pour leur préférer l’ivresse de la liberté. Au risque de se perdre, pour mieux nous retrouver, et sceller dans l’acoustique un pacte signé il y a fort longtemps. Un pacte entraînant des rencontres irrégulières, qui sentent le manque et l’amour, mais qui une fois célébrées, nous emportent vers un ailleurs, en Bolivie, dans le ciel, ou sur la terre que des hommes n’ont pas peur de sentir pour mieux la respirer.


Titres de l'album:

  1. Who Wakes up from This Dream Does Not Bear My Name
  2. Cuarto del Alba
  3. L'ombre Errante
  4. Night on the Petrified Sea
  5. The Wandering Shadows
  6. Los Heraldos Negros
  7. Ojos Azules
  8. Calling
  9. Agua
  10. Light of Desert and the Shadows Inside

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par mortne2001 le 03/05/2018 à 14:33
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Machine Head a quand meme m'y un bon coup de pied au cul a pas mal de monde sur Burn My eyes.

Le reste n'a rien d'extraordinaire, sauf le second et the blackening qui sont de bon défouloir.

Les deux albums Neo c'est du pompage pour surfer sur la vague.


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