Au moment de trouver un titre, les groupes de Thrash rivalisent tous d’imagination, quelle que soit leur inclinaison thématique. Comment imaginer le chef d’œuvre de SLAYER baptisé autrement que par ce Reign In Blood évocateur, ou tenter de visualiser le second LP de KREATOR sans ressentir ce plaisir de tuer qui colle à la peau de ces morceaux sans pitié et redoutablement guerriers ? Il ne faut donc pas se tromper et susciter des sensations, des sons, des odeurs, qui restent fidèles à une démarche artistique, et à ce petit jeu, les suisses de FINAL CUT ont bien joué leur coup, puisque après écoute de leur second long, aucune visualisation n’est plus fidèle que celle de ce marteau-piqueur qui défonce les routes et fait trembler les bras, si possible à une heure indue le matin. On pense très bien à ces musiciens d’ailleurs, reconvertis dans les travaux public, le heaume de chantier vissé sur la tête et le casque protecteur sur les oreilles mutiler le bitume dans un nuage de fumée, l’air satisfait et le sourire affiché, heureux de pouvoir détruire pour mieux reconstruire, et de faire chier le monde avec leur barouf mécanique. Le souci étant qu’avec un intitulé pareil, le droit à l’erreur est infime, mais heureusement pour nous, l’assemblée helvète ne s’est pas pris les pieds dans les câbles et nous a délivré un message purement Thrash moderne qui a de quoi filer la tremblote pendant des heures. Fondé du côté de Seon, en 2011, ce quintette de joyeux drilles a d’abord pris le temps de narrer ses histoires en version courte, via une première démo publiée en 2013, Voice of the People, avant de se lancer dans l’exercice de l’entrée en matière via Massive Resurrection en 2014 à compte d’auteur. On y sentait déjà les prémices d’un groupe volontaire, classique dans sa démarche mais ouvert aux compromis et à l’innovation mesurée, et la publication de ce second LP ne fait que confirmer leur envie, cette fois-ci appuyée par le label espagnol Art Gates Records.

Le quintet (Christoph Krippel - basse, Christian Abt & Lukas Bühler - guitares, Florian Brändle - batterie et Giulio Serratore - chant, depuis l’année dernière) avoue donc évidemment de sérieuses accointances avec le Thrash old-school, et n’hésite pas à formuler son admiration au travers d’une liste d’inspiration assez exhaustive (EXODUS, SLAYER, REVOCATION, GAMA BOMB, MUNICIPAL WASTE, SUICIDAL TENDENCIES, VADER, ALL SHALL PERISH, SEPULTURA, PANTERA, GWAR, PSYCROPTIC, GRAVEYARD, MISERY INDEX, ANNIHILATOR). Et si cette liste se valide d’elle-même une fois leur musique connue, autant dire qu’ils se permettent de la compléter d’un grain de folie tout à fait personnel, allant même jusqu’à utiliser un harmonica parfaitement incongru sur certains passages velus. Ainsi, « Generation Y » donne le ton de leur singularité qui s’articule autour d’une envie commune de réunir les époques, et de lier les générations se succédant dans le temps, allant jusqu’à créer des liens entre la scène allemande des KREATOR et autres LIVING DEATH et les plus récents AT THE GATES ou THE HAUNTED. Plus qu’une simple nostalgie, c’est donc une véritable passion sans frontières qui guide les pas rapides des suisses, et Jackhammer de foncer bille en tête tout en prenant soin de concasser le moindre caillou pas totalement pulvérisé, sans pour autant passer pour des brutes déchaînées et hystériques. Car les bougres sont bons musiciens et compositeurs habiles, malgré une entame en installation globale de chantier, avec tout le bordel que ça peut impliquer. On commence à bosser avec énergie donc et « Full Steam Ahead » de justifier son titre avec force blasts et accélérations déjantées, histoire de placer les débats sur le terrain de la vélocité et de la férocité. Mais la férocité chez les suisses n’est jamais une excuse ou un alibi, et leur musique dégage une indéniable euphorie, que des riffs presque Mosh dans l’esprit accentuent de leurs saccades volubiles et graciles.

Difficile de résister à cette exubérance bon enfant, qui ne crache toutefois pas sur un surplus de violence peu avenante. Passé rois dans l’art du contrepied, le quintet ose de couts inserts à la limite du Death potache, et « Momentum » de sa minute et quelques secondes d’appuyer sur la corde sensible la plus grave, nous permettant de deviner des capacités qui vont bien au-delà de la simple copie carbone d’idoles du passé. Vitesse donc, mais aussi puissance, et balancements en rythmiques mouvantes, ce qui permet aux suisses de se distinguer de la masse des nostalgiques sans totalement tremper les pieds dans l’océan Groove Metal qui parfois gâche les tentatives les moins timorées. Car leur Thrash reste formel dans les faits, mais plus aéré et coulé dans le fond, et même les compositions les plus béton affichent une belle somme d’idées et de variations, passant d’une décennie à une autre sans vraiment tergiverser, mais en  piquant au passage ce qu’il leur faut pour avancer (« Prejudice », 80’s, 90’s, 00’s, mais surtout purement Thrash et sans ambivalence). On se laisse donc happer par cette énergie qui ne se dément pas, et même lorsque la rythmique marque le pas, l’intensité n’en pâtit pas, comme le démontre avec assurance l’ultra-écrasant « Regrets », qui une fois encore associe la vélocité à la méchanceté, dans un bal furieux qui lui, ne regrette aucune invitation lancée. Doté d’une production sèche et humble mais qui permet à tout le monde de briller, Jackhammer se situe même parfois en convergence d’un Thrash Death que la voix grave et rauque du petit nouveau Giulio Serratore met admirablement bien en exergue, et les titres se succèdent donc sans répéter ad nauseam les mêmes plans éculés, que les BPM imitent la cadence du fameux marteau-piqueur (« Grin », plus ASSASSIN que CORONER malgré le titre), ou qu’au contraire ils jouent l’économie pour aplanir plutôt que détruire (« Die or Die, Guaranteed », mais ne vous inquiétez pas, l’accélération ne vous épargnera pas).

Un final en pirouette bluesy qui mélange le Thrash d’Oncle Tom et les délires de PANTERA, sur fond de brutale montée en puissance instrumentale (« Picasso's Thoughts »), et le bilan est plus que positif pour ce second longue durée des suisses de FINAL CUT dont le montage final du dernier métrage est un modèle d’intelligence dans la déviance. Une preuve que l’on peut se vouloir classique sans stagner dans le passé, et une illustration parfaite des émanations sonores des travaux publics le dimanche matin alors qu’on aimerait bien faire la grasse matinée.        

   

Titres de l'album :

                        1.Full Steam Ahead

                        2.Creature

                        3.Break the Barriers

                        4.Momentum

                        5.Generation Y

                        6.Prejudice

                        7.Regrets

                        8.Grin

                        9.Die or Die, Guaranteed

                        10.Picasso's Thoughts

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par mortne2001 le 15/05/2019 à 16:37
80 %    172

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


LeMoustre
@77.146.224.133
15/05/2019 à 21:29:36
Pantera et Assassin dans le même texte, j'ai un peu de mal. Malgré ça, j'irai jeter une oreille attentive. Merci pour le papier.

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Le reste n'a rien d'extraordinaire, sauf le second et the blackening qui sont de bon défouloir.

Les deux albums Neo c'est du pompage pour surfer sur la vague.


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