Il est d’usage de dire que le BM norvégien est devenu un fantasme, une chimère du passé, à laquelle des hordes de nostalgiques s’accrochent au nom du « bon vieux mauvais temps », celui où une guitare rachitique et un micro d’occasion suffisaient à forger des légendes. Il est certain que de ces premiers jets de bile infâmes a émergé des pousses mortes-nées, mais largement assez nutritives sur un plan spirituel pour alimenter l’imaginaire d’une bonne douzaine de générations. Car on ne compte plus les musiciens désireux de retrouver ce souffle épique, celui qui vibrait le torse glabre des héros de nineties à l’agonie, regardant brûler les églises comme on allume un cierge, histoire de voir si le malin allait vous autoriser une inspiration maléfique. Mais ces respirations sont devenues de vulgaires toussotements au travers des années, et les légitimes descendants pouvant se réclamer de l’héritage se sont faits de plus en plus rares, se contentant la plupart du temps de singer les grimaces plutôt que d’essayer de reproduire l’horreur originelle telle qu’elle avait été conçue et voulue. Instinctive, épidermique, seule catharsis d’une Némésis de solitude perdue au milieu d’une forêt hantée par l’esprit de démons aux noms évocateurs, personnages d’une bible noire que plus personne n’ose ouvrir de peur de devoir obéir à ses commandements néfastes. Alors, que faire ? Abandonner, et s’en remettre à ces sempiternelles divagations plaquées sur des bandes usées, ou laisser le Post Black occuper la place autrefois promise à un Black puriste ? Les deux options semblaient les seules encore viables, si tant est que votre tolérance vous faisait occulter une actualité bien plus brûlante qu’il n’y paraissait…

Cette actualité, c’est celle d’un projet local, de Karmøy, entamée il y a plus de dix ans, mais qui en aurait mis autant pour enfin laisser transparaitre sa véritable inspiration, au travers d’un LP digne de ce nom. Ce projet, c’est MYRKRAVERK, mené de gant de fer par le solitaire Thor Erik "Grimnisse / Infamroth" Helgesen (THRONE OF KATARSIS, SKUGGEHEIM, THUNDRA, ZENO MORF, DWELLING SOULS, OBSCURATION, EVIG NATT), et qui après deux premiers EP’s (Nordvegen en 2009 et Nekroamanita Muscaria en 2011) tente enfin le coup de maître du longue-durée, en nous offrant ce petit bijou de noirceur absolue qu’est Naer Døden, articulé en quatorze chapitres pour presque cinquante minutes de musique. L’homme n’est pas genre à avancer ses pions sans avoir un mouvement d’avance, et si le label historique Blut & Eisen Productions s’est laissé embarquer dans l’aventure, c’est qu’il la savait aussi sombre qu’une forêt de l’Østland, ce qu’elle est assurément, et bien plus encore. Et si la tonalité générale ne s’éloigne pas vraiment des préceptes prodigués par les grands anciens, on y retrouve quand même une patte très personnelle, que l’auteur a su y injecter via des parties instrumentales vraiment malsaines, et des progressions harmoniques nauséeuses qui ne doivent pas grand-chose à l’histoire, si ce n’est celle de son pays. Et la Norvège, celle de l’underground musical, a de quoi être fière de ce rejeton de l’extrême, qui en un seul album se hisse au niveau des grandes révélations de ce vingt-et-unième siècle. Sans forcer son talent, mais en prenant son temps, Thor Erik signe avec Naer Døden l’un des manifestes les plus bouillonnants du BM contemporain, en se contentant de composer de façon naturelle, comme si la ligne temporelle séparant 2018 et 1995 n’était qu’une branche à enjamber, posée sur le sol. Alternant les longues compositions nihilistes et les intermèdes mélodiques, se posant ainsi en lien entre le BM le plus farouche et le Folk le plus traditionnel, ce premier LP fait preuve d’une audace qu’on ne pensait plus soupçonnable, et nous ramène à la glorieuse période des DARKTHRONE, ENSLAVED, ISENGARD, dont il assume le legs tout en pérennisant ses propres instincts, pas plus complaisants que ceux de ses modèles.

Et il n’est guère surprenant de retrouver en invités des figures aussi prestigieuses que Nocturno Culto (DARKTHRONE), Grutle Kjellson (ENSLAVED), ou Hoest (TAAKE, GORGOROTH), venus apporter leur contribution vocale, et ainsi cautionnant le projet de leur simple présence, tout sauf accidentelle. Si ces musiciens se retrouvent aujourd’hui en simple appoint, c’est pour souligner le passage de témoin entre l’ancienne et la nouvelle génération, qui s’en trouve fort aise, mais aussi rassurée quant à ses convictions. Celles-ci sont simples, enregistrer le meilleur album de BM possible, sans en travestir les codes, mais sans en user les thématiques, déjà rachitiques et maladives à force d’être suremployées. Pourtant, des rythmiques au traitement vocal, en passant par les arrangements subtilement acoustiques ou plus simplement chaotiques, en passant par les obsessions conceptuelles sauvages et misanthropiques, rien ne vient ici troubler l’ordre établi, à ceci près que le compositeur principal a su emprunter d’autres chemins pour trouver la même voie. Ainsi, le terrifiant et pourtant très progressif « Blåkvit », s’ancre dans la religion même de cette musique unique, tout en proposant un tapis sonore à la limite de l’Ambient. On y trouve des guitares concentriques, des nappes de chœurs en évolution démoniaque, pour un crescendo de violence presque mélodique, qui nous donne la nausée tout en pensant nos plaies. Et ce titre seul pourrait justifier de l’importance cruciale que revêt ce premier album au regard de l’évolution du genre, alors même qu’il n’en est qu’un représentant parmi quatorze autres. Légitime ? Oui, puisque l’importance du débat n’est pas de savoir qui peut prendre la place de qui, mais qui peut occuper les pièges laissés vacants par des instrumentistes au courage équivalent à leur créativité. Nulle.

On retrouve cette même envie d’aller de l’avant en regardant en arrière sur l’impressionnant « Nordvegen II », que les DARKTHRONE auraient pu composer durant leurs heures de gloire, et qui se repaît d’un riff aussi noir qu’une nuit sans brouillard. On trouve aussi ce son si rêche et abrasif sur « Ritual », qui de son chant capté post-mortem nous suggère que la nostalgie n’a pas lieu d’être alors que le présent enterre le passé. On retrouve cette majesté épique et diabolique sur le schizophrénique « Nær Døden » aux arrangements surnaturels et à la progression processionnelle. On tombe nez à nez avec ces harmonies traditionnelles qui se font torturer par une vilénie musicale sans pitié sur « Instinkt », qui ne flatte que les plus bas. Mais aussi ces courts inserts qui prouvent que l’humanité à toujours sa place dans la solitude, via les harmonies acides de « Rekviem », et cette urgence mortelle qui éclabousse de blasts le tableau de mansuétude au travers de l’abattage de « Dimensjon Dødsspiral », aussi atroce qu’une première répétition des DISSECTION. Ça, et tout le reste, mais aussi plus, bien plus, puisque Thor Erik s’est basé sur son propre vécu pour enregistrer la somme de musique la plus respectueuse qui soit depuis bien longtemps. Plus qu’un simple album, Naer Døden est un aveu, un sacerdoce assumé qui tire enfin le BM traditionnel vers le haut, en transcendant ses atours les plus ignobles pour les transformer en venin létal. Il est la promesse de ne rien oublier, tout en souhaitant se concentrer sur l’avenir, et non le passé. Et de façon beaucoup plus prosaïque, il est l’un des plus grands LP du genre, de ceux que les générations futures considèreront avec autant de respect que nous avons traité les pierres angulaires du style.

Alors non, le BM norvégien, finalement, n’est pas qu’un fantasme, il est aussi une réalité, bien tangible. Il serait peut-être malvenu de résumer toute l’affaire en assurant que le seul nom de MYRKRAVERK suffit à lui rendre toute sa grandeur, mais il est certain qu’il y contribue grandement.


Titres de l'album:

  1. Inngang
  2. Heidinn Rites Blot
  3. Ritual
  4. Astral
  5. Nær Døden
  6. NatasataN
  7. Blåkvit
  8. Sensdlava
  9. Instinkt
  10. Hyllest! Reia!
  11. Rekviem
  12. Dimensjon Dødsspiral
  13. Nordvegen II
  14. Utgang

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par mortne2001 le 11/03/2018 à 14:35
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