Naer Døden

Myrkraverk

13/03/2018

Blut

Il est d’usage de dire que le BM norvégien est devenu un fantasme, une chimère du passé, à laquelle des hordes de nostalgiques s’accrochent au nom du « bon vieux mauvais temps », celui où une guitare rachitique et un micro d’occasion suffisaient à forger des légendes. Il est certain que de ces premiers jets de bile infâmes a émergé des pousses mortes-nées, mais largement assez nutritives sur un plan spirituel pour alimenter l’imaginaire d’une bonne douzaine de générations. Car on ne compte plus les musiciens désireux de retrouver ce souffle épique, celui qui vibrait le torse glabre des héros de nineties à l’agonie, regardant brûler les églises comme on allume un cierge, histoire de voir si le malin allait vous autoriser une inspiration maléfique. Mais ces respirations sont devenues de vulgaires toussotements au travers des années, et les légitimes descendants pouvant se réclamer de l’héritage se sont faits de plus en plus rares, se contentant la plupart du temps de singer les grimaces plutôt que d’essayer de reproduire l’horreur originelle telle qu’elle avait été conçue et voulue. Instinctive, épidermique, seule catharsis d’une Némésis de solitude perdue au milieu d’une forêt hantée par l’esprit de démons aux noms évocateurs, personnages d’une bible noire que plus personne n’ose ouvrir de peur de devoir obéir à ses commandements néfastes. Alors, que faire ? Abandonner, et s’en remettre à ces sempiternelles divagations plaquées sur des bandes usées, ou laisser le Post Black occuper la place autrefois promise à un Black puriste ? Les deux options semblaient les seules encore viables, si tant est que votre tolérance vous faisait occulter une actualité bien plus brûlante qu’il n’y paraissait…

Cette actualité, c’est celle d’un projet local, de Karmøy, entamée il y a plus de dix ans, mais qui en aurait mis autant pour enfin laisser transparaitre sa véritable inspiration, au travers d’un LP digne de ce nom. Ce projet, c’est MYRKRAVERK, mené de gant de fer par le solitaire Thor Erik "Grimnisse / Infamroth" Helgesen (THRONE OF KATARSIS, SKUGGEHEIM, THUNDRA, ZENO MORF, DWELLING SOULS, OBSCURATION, EVIG NATT), et qui après deux premiers EP’s (Nordvegen en 2009 et Nekroamanita Muscaria en 2011) tente enfin le coup de maître du longue-durée, en nous offrant ce petit bijou de noirceur absolue qu’est Naer Døden, articulé en quatorze chapitres pour presque cinquante minutes de musique. L’homme n’est pas genre à avancer ses pions sans avoir un mouvement d’avance, et si le label historique Blut & Eisen Productions s’est laissé embarquer dans l’aventure, c’est qu’il la savait aussi sombre qu’une forêt de l’Østland, ce qu’elle est assurément, et bien plus encore. Et si la tonalité générale ne s’éloigne pas vraiment des préceptes prodigués par les grands anciens, on y retrouve quand même une patte très personnelle, que l’auteur a su y injecter via des parties instrumentales vraiment malsaines, et des progressions harmoniques nauséeuses qui ne doivent pas grand-chose à l’histoire, si ce n’est celle de son pays. Et la Norvège, celle de l’underground musical, a de quoi être fière de ce rejeton de l’extrême, qui en un seul album se hisse au niveau des grandes révélations de ce vingt-et-unième siècle. Sans forcer son talent, mais en prenant son temps, Thor Erik signe avec Naer Døden l’un des manifestes les plus bouillonnants du BM contemporain, en se contentant de composer de façon naturelle, comme si la ligne temporelle séparant 2018 et 1995 n’était qu’une branche à enjamber, posée sur le sol. Alternant les longues compositions nihilistes et les intermèdes mélodiques, se posant ainsi en lien entre le BM le plus farouche et le Folk le plus traditionnel, ce premier LP fait preuve d’une audace qu’on ne pensait plus soupçonnable, et nous ramène à la glorieuse période des DARKTHRONE, ENSLAVED, ISENGARD, dont il assume le legs tout en pérennisant ses propres instincts, pas plus complaisants que ceux de ses modèles.

Et il n’est guère surprenant de retrouver en invités des figures aussi prestigieuses que Nocturno Culto (DARKTHRONE), Grutle Kjellson (ENSLAVED), ou Hoest (TAAKE, GORGOROTH), venus apporter leur contribution vocale, et ainsi cautionnant le projet de leur simple présence, tout sauf accidentelle. Si ces musiciens se retrouvent aujourd’hui en simple appoint, c’est pour souligner le passage de témoin entre l’ancienne et la nouvelle génération, qui s’en trouve fort aise, mais aussi rassurée quant à ses convictions. Celles-ci sont simples, enregistrer le meilleur album de BM possible, sans en travestir les codes, mais sans en user les thématiques, déjà rachitiques et maladives à force d’être suremployées. Pourtant, des rythmiques au traitement vocal, en passant par les arrangements subtilement acoustiques ou plus simplement chaotiques, en passant par les obsessions conceptuelles sauvages et misanthropiques, rien ne vient ici troubler l’ordre établi, à ceci près que le compositeur principal a su emprunter d’autres chemins pour trouver la même voie. Ainsi, le terrifiant et pourtant très progressif « Blåkvit », s’ancre dans la religion même de cette musique unique, tout en proposant un tapis sonore à la limite de l’Ambient. On y trouve des guitares concentriques, des nappes de chœurs en évolution démoniaque, pour un crescendo de violence presque mélodique, qui nous donne la nausée tout en pensant nos plaies. Et ce titre seul pourrait justifier de l’importance cruciale que revêt ce premier album au regard de l’évolution du genre, alors même qu’il n’en est qu’un représentant parmi quatorze autres. Légitime ? Oui, puisque l’importance du débat n’est pas de savoir qui peut prendre la place de qui, mais qui peut occuper les pièges laissés vacants par des instrumentistes au courage équivalent à leur créativité. Nulle.

On retrouve cette même envie d’aller de l’avant en regardant en arrière sur l’impressionnant « Nordvegen II », que les DARKTHRONE auraient pu composer durant leurs heures de gloire, et qui se repaît d’un riff aussi noir qu’une nuit sans brouillard. On trouve aussi ce son si rêche et abrasif sur « Ritual », qui de son chant capté post-mortem nous suggère que la nostalgie n’a pas lieu d’être alors que le présent enterre le passé. On retrouve cette majesté épique et diabolique sur le schizophrénique « Nær Døden » aux arrangements surnaturels et à la progression processionnelle. On tombe nez à nez avec ces harmonies traditionnelles qui se font torturer par une vilénie musicale sans pitié sur « Instinkt », qui ne flatte que les plus bas. Mais aussi ces courts inserts qui prouvent que l’humanité à toujours sa place dans la solitude, via les harmonies acides de « Rekviem », et cette urgence mortelle qui éclabousse de blasts le tableau de mansuétude au travers de l’abattage de « Dimensjon Dødsspiral », aussi atroce qu’une première répétition des DISSECTION. Ça, et tout le reste, mais aussi plus, bien plus, puisque Thor Erik s’est basé sur son propre vécu pour enregistrer la somme de musique la plus respectueuse qui soit depuis bien longtemps. Plus qu’un simple album, Naer Døden est un aveu, un sacerdoce assumé qui tire enfin le BM traditionnel vers le haut, en transcendant ses atours les plus ignobles pour les transformer en venin létal. Il est la promesse de ne rien oublier, tout en souhaitant se concentrer sur l’avenir, et non le passé. Et de façon beaucoup plus prosaïque, il est l’un des plus grands LP du genre, de ceux que les générations futures considèreront avec autant de respect que nous avons traité les pierres angulaires du style.

Alors non, le BM norvégien, finalement, n’est pas qu’un fantasme, il est aussi une réalité, bien tangible. Il serait peut-être malvenu de résumer toute l’affaire en assurant que le seul nom de MYRKRAVERK suffit à lui rendre toute sa grandeur, mais il est certain qu’il y contribue grandement.


Titres de l'album:

  1. Inngang
  2. Heidinn Rites Blot
  3. Ritual
  4. Astral
  5. Nær Døden
  6. NatasataN
  7. Blåkvit
  8. Sensdlava
  9. Instinkt
  10. Hyllest! Reia!
  11. Rekviem
  12. Dimensjon Dødsspiral
  13. Nordvegen II
  14. Utgang

Facebook officiel

par mortne2001 le 11/03/2018 à 14:35
95 %    708

Commentaires (0) | Ajouter un commentaire

pas de commentaire enregistré

Ajouter un commentaire


Derniers articles

Kraftwerk 3 D

RBD 14/05/2022

Live Report

Mosh Fest 7

RBD 12/05/2022

Live Report

The Exploited + Fat Society + F.O.M.

RBD 27/04/2022

Live Report

100 Albums à (re)découvrir - Chapitre 1

mortne2001 25/04/2022

La cave

DEFICIENCY : entretien avec Laurent Gisonna (guitare/chant)

Chief Rebel Angel 20/04/2022

Interview

Author and Punisher + Mvtant + HAG

RBD 10/04/2022

Live Report
Concerts à 7 jours
Kaleidobolt + Sacri Monti 24/05 : Shop , Chalons-en-champagne (51)
Tags
Photos stream
Derniers commentaires
Krohr

@KanelsBack : autant pour moi, je suis tombé sur le skeud avec les titres bonus... ce qui fait que ça dépasse le format initial qui est en effet un EP.

17/05/2022, 20:38

KaneIsBack

"La mort triomphante" était un EP, "Le diamant de Lucifer" sera

17/05/2022, 15:59

RBD

Avec un nouvel album il y a trois ans, Opprobrium semblait décidé à repartir. Ce retour inattendu le confirme. S'il pouvait apporter un peu de pêche, c'est tout ce qu'il faudrait.

17/05/2022, 12:45

Krohr

Merci pour la découverte ! En effet, dans la même veine sanguinolente que Hexecutor ou Bütcher.Je suis allé yeuter leur biographie, pour info : "Le Diamant de Lucifer" sera leur deuxième album, le premier étant "La Mort Triomphante"(...)

17/05/2022, 12:28

metalrunner

Super new vite du live

17/05/2022, 11:33

Jus de cadavre

Tuerie ! ! ! Bon les mecs ne sont pas des lapins de 6 semaines, mais bordel, quelle maturité pour un premier album ! Un des meilleurs albums de Speed depuis fort longtemps selon moi !

16/05/2022, 08:47

RBD

Je continue à prendre des places très à l'avance pour les concerts (ou plus exactement les tournées) que je veux absolument voir. Et avec les reports consécutifs, on arrive à des délais de cabourd ! Et parfois les annulations des uns permetten(...)

15/05/2022, 01:03

RBD

C'est un festival de format quasi-familial entre connaisseurs, quelques dizaines de passionnés qui se lâchent ensemble chaque année pour le plaisir des groupes qui participent. Ils sont tellement extrêmes qu'ils ont rarement l'occasion de réunir aut(...)

15/05/2022, 00:50

Crouton

Plus de concert pour moi, trop cher, plus motivé pour passer une soirée debout dont la moitié à me faire chier devant des premières parties qui ne plaisent pas, le prix des conso, du merch et une prestation pas toujours de qualité quand c'est pas l&a(...)

14/05/2022, 12:35

Crouton

Les grands méchants metalleux satanistes qui fuient au premier crachat d'un chrétien.

14/05/2022, 12:22

Sphincter Desecrator

Juste ne pas tomber dans l'excès... Réserver les concerts du mois en cours, un peu plus tôt pour les trucs les plus attendus et pour lesquels on sait que ça sera tendu, ça me paraît raisonnable.Mais toujours courir après l'év&(...)

13/05/2022, 20:36

Gargan

Je crois par ailleurs que Nougaro avait chanté une ôde à leur sujet, ô Tulus, un truc comme ça.

13/05/2022, 13:14

grinder92

Escroquerie absolue ou influence parfaitement intégrée ?Franchement, y'a des riffs qui sont quand même très très très proches de certains riffs de Carcass (périodes Necro / Heartwork / Swansong) ! Et la prod est aussi lourde que sur Heartwork, (...)

13/05/2022, 10:04

Humungus

"Tu ne vas pas avancer 12 places à 40€ et six mois d'avance, avec de toute façon le risque que ça soit quand même annulé"Typiquement mon cas.Avant le Covid, je prenais régulièrement mes places plusieurs mois à(...)

13/05/2022, 06:46

Jus de cadavre

Oh putain comment ça pompe Carcass (les riffs, le chant, les compos, tout !)   ! C'est hyper bien fait, m(...)

12/05/2022, 18:39

Jus de cadavre

Merci pour ce bien bon report. Un fest que j'aimerais beaucoup faire un de ces jours, je suis pas un immense amateur de Grind mais en live c'est toujours des baffes assurées (Chiens, Blockheads et Sublime en particulier ici).

12/05/2022, 18:32

RBD

Pas mieux qu'Ander... J'écoutais justement l'album de Soreption où il prêtait main forte hier soir. Qu'il repose en paix.

12/05/2022, 12:11

Buck Dancer

Classique, mais plutôt sympa ce morceau. Moi qui attends toujours un successeur à Antithesis, ça me donne envie d'écouter l'album. 

12/05/2022, 12:07

Simony

Oui je suis peut-être un peu dur je te l'accorde mais c'est parce que je les aime bien, la pochette de Hundre år gammal était excellente, très inquiétante, comme celle de Krek par exemple.Mais le principal étant que la musique soit bonne et &c(...)

12/05/2022, 10:17

Humungus

Toujours été fan de TULUS et KHOLD.Donc j'attends forcément celui-ci au tournant.Assez d'accord avec toi Gargan concernant la redondance des albums mais je fais avec hé hé hé...PS : T'es dur Simony là (...)

12/05/2022, 10:10