La carrière d’un groupe n’a parfois rien d’un long fleuve tranquille, mais ressemble plutôt à un parcours du combattant escarpé, difficile, sujet aux épreuves les plus ardues à relever, au point que certains préfèrent jeter l’éponge plutôt que de continuer leur marche en avant dans des conditions trop éprouvantes. Les exemples sont nombreux, et chacun choisira sa légende la plus adaptée, mais au petit jeu du classement des existences musicales les plus compliquées, gageons que les anglais de PAGAN ALTAR gagneraient leur place sur le podium sans que personne ne songe à contester leur sacre.

Né à la fin des années 70, ce groupe symptomatique de l’émergence de la fameuse NWOBHM n’a jamais eu la chance de connaître la reconnaissance ou les lauriers posés sur le front des IRON MAIDEN, DEF LEPPARD ou SAXON, ni aux hommages appuyés réservés aux TRESPASS, DIAMOND HEAD, SAMSON et autres LEGS DIAMOND. La faute à quoi ? Pas mal de facteurs sans doute, mais entre sa création et sa dissolution en 1985, le groupe n’aura pu graver pour la postérité qu’une simple démo en 1982, avant de disparaître corps et âme dans les limbes de l’oubli, dont ils finirent par s’extirper à la fin des nineties, pour une seconde partie d’histoire un peu plus stable que la première…

Dès lors, leur retour inopiné se justifia-t-il d’albums qui méritaient une écoute attentive ? Oui, puisque leur Metal mordant et délicieusement rétro nous permettait de replonger dans une époque que nous chérissions tous, nous, les enfants du Metal-Boom des eighties qui ne jurions à l’époque que par des riffs agressifs et des rythmiques plombées. Mais la direction artistique choisie par les PAGAN ALTAR avait ce petit quelque chose de différent qui les rendait uniques, ce qui est toujours le cas aujourd’hui, alors même que le glas définitif semble avoir sonné pour eux…

Car l’origine et le développement de ce cinquième longue durée ne sont pas non plus des plus « classiques ». Composé il y a plus d’une dizaine d’années, et devant succéder au célébré Mythical & Magical, The Room of Shadows, qui devait en première instance être baptisé Never Quite Dead a longtemps traîné sur les étagères de la créativité et du temps, au point de devenir une sorte d’arlésienne que personne ne pensait plus voir émerger de son antre sombre et recluse. Il faut dire qu’entre temps, le vocaliste d’origine Terry Jones a dû faire face à de sérieux problèmes de santé, au point d’y laisser sa vie après une longue lutte contre un cancer fatal…On comprend de fait beaucoup mieux pourquoi le titre prophétique initial a été abandonné au profit d’un intitulé moins macabre et pesant, puisque le vocaliste disparu depuis méritait mieux qu’un éloge funèbre comme dernier hommage. Hommage brillamment rendu par son fils, le guitariste Alan Jones, présent à ses côtés depuis la reformation de la fin des nineties, et qui a réenregistré certaines parties instrumentales pour saluer son père une dernière fois en musique, et lui offrir des adieux dignes de son talent. Et il faut reconnaître qu’Alan a effectué un boulot admirable, offrant à son groupe un son dont il n’a jamais bénéficié, étonnamment clair et puissant, mettant en valeur des compositions riches et symptomatiques de la direction prise par l’ensemble depuis ses débuts, tout en lorgnant du côté d’un modernisme tout sauf opportuniste.

On retrouve donc sur The Room of Shadows tout ce qui a fait le charme d’un groupe unique, comme coincé entre deux périodes temporelles bien distinctes, mais sur de son fait et de son talent. Le Doom progressif à petit à petit fait place à une sorte de Heavy tout aussi progressif mais bien plus léger, et qui emprunte tout autant au répertoire fameux des héros d’époque qu’à un air du temps bienvenu, qui allège certaines parties un peu emphatiques et trop proches des sonorités de la fin des seventies. Inutile donc de vous attendre à un succédané d’un SABBATH faisandé ou d’un ST VITUS réchauffé, puisque les anglais ont ciselé leur dernier joyau avec une patience et une minutie admirable, ce qui nous permet de déguster sept compositions très élaborées qui pourraient représenter la quintessence d’une existence vouée au Heavy Metal le moins épuré et le plus choyé. Les guitares sonnent très propres, tout comme la rythmique qui reste en terrain connu et éprouvé, tandis que les parties vocales de feu Terry s’envolent vers des cieux épiques, parfaitement en phase avec des constructions ambitieuses, mais pas dévorantes pour autant. Il n’est pas interdit de penser à quelques références fameuses, dont le JUDAS PRIEST de première partie de carrière, tout comme à une forme très larvée d’un MAIDEN teinté du BS de Born Again, sans les tics irritants de Iommi qui à l’époque répétait à l’envi des thématiques qu’il avait lui-même usées jusqu’à la corde de mi.

Il est d’ailleurs assez aisé de dresser un parallèle entre cet ultime effort des anglais et une sorte de mélange entre le DEATH SS le plus solide et le MANILLA ROAD le plus intrépide, pour cette volonté de tisser des ambiances délicatement occultes autour de motifs Heavy qui percutent, tout en gardant une légèreté qui permet à ces chansons terriblement envoutantes de nous emporter dans un monde parallèle (« Rising From The Dead », et son titre étrangement collé à une triste réalité…).

« The Ripper » de son côté, joue avec le temps pour l’étirer presque à l’infini, comme si le groupe souhaitait faire durer encore un peu l’aventure avant de la clôturer définitivement. On regrette franchement à cette occasion que celle-ci connaisse une fin aussi regrettable, tant le Metal des PAGAN ALTAR savait se montrer précieux et mélodique, et surtout, unique dans sa jonction entre passé et présent, sans vraiment appartenir à l’une des deux époques. On comprend alors que la ligne de vie des anglais était tout sauf une droite bien tracée, et que les échos progressifs de leurs compositions se perdaient dans un vortex étrange, au sein duquel les aiguilles d’une montre tournaient à leur rythme, leur permettant d’unir en un même instant les évolutions lumineuses d’un MAIDEN vraiment inspiré et celles d’un DIO moins fixé sur les dragons que sur les idées validées. Ente lourdeur éclairée et luminosité tamisée (« Dance of The Vampires ») et tendances Folk Metal prononcées (le sublime de pureté « The Room of Shadows »), ce cinquième et dernier chapitre de la saga PAGAN ALTAR est un épilogue aussi essentiel qu’émotionnel, mais surtout un formidable album qui d’un côté nous montre le talent indéniable d’une formation atypique, et de l’autre l’amour d’un fils pour son père, et qui lui offre une dernière tribune magnifique.

Et il est difficile à l’écoute des dernières quatre-vingt-dix secondes de « After Forever » de ne pas imaginer la tristesse d’Alan, qui ne partagera plus de son vivant sa créativité avec son père.

Mais quelle belle révérence que ce The Room of Shadows, qui fera planer pendant longtemps au-dessus de notre mémoire l’ombre d’un groupe qui aura jusqu’au bout lutté contre le destin pour essayer de s’imposer. Ce qu’ils ont finir par faire, dans le cœur des amoureux d’une musique précieuse et efficace, qui n’oublieront jamais le plaisir procuré.


Titres de l'album:

  1. Rising Of The Dead
  2. The Portrait Of Dorian Gray
  3. Danse Macabre
  4. Dance Of The Vampires
  5. The Room Of Shadows
  6. The Ripper
  7. After Forever

Site officiel


par mortne2001 le 07/09/2017 à 17:26
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