« Il n’y a rien de mieux que l’adversité. Chaque défaite, chaque peine de cœur, chaque perte plante ses propres graines, donne ses propres leçons sur la façon de faire mieux la prochaine fois ». (Malcolm X)

Il y a un an, ou un peu moins, montait sur la plus haute marche du pouvoir un petit entrepreneur, devenu milliardaire, puis héritier fauché, puis de nouveau milliardaire, puis milliardaire star de télé, puis candidat surprise à l’élection la plus suivie dans le monde. Une blague, une très mauvaise blague au départ, et l’occasion de rire à gorge déployée, en se disant quand même que si un acteur/gouverneur avait pu accéder lui aussi à l’investiture suprême, ce gros blanc/blond/orange postiché avait toute ses chances de réitérer l’exploit. Et il le disait lui-même d’ailleurs, il était né pour gagner. Et à la surprise, horreur, stupeur, dégoût général, il a réussi son entreprise de déstabilisation fatale, à force de petites phrases assassines, de remarques machistes, de provocations rendant son électorat hystérique, et ses adversaires stupéfaits de tant de veulerie beauf. Oui, les Etats-Unis ont élu un entrepreneur beauf admiré par les plus conservateurs, ceux qui comme lui, voulaient rendre « L’Amérique grande à nouveau ».

Entendez par là, « Blanche à nouveau ». Tout ça nous rappelle bien des mauvais souvenirs de conquête des années 30, quelque part en Europe, mais il est certain qu’à force de croire qu’Hillary ne pouvait pas perdre, elle a fini par en oublier de gagner, et nous aussi. Alors, comme à chaque retournement de situation de crise, certains prennent la parole, pour oser dire tout haut ce que tout le monde pense tout haut, et ce que les autres honnissent tout haut aussi. Et ils parlent, démontent, dénoncent, pointent du doigt, vitupèrent et s’agitent, parfois avec efficience, parfois avec décence, et parfois avec hésitation et prétention. Le monde a-t-il besoin de nouveaux héros, oracles de colère qui oseront s’élever contre la menace d’une dictature à peine cachée ? Beaucoup pourtant n’ont pas le sentiment que l’Amérique d’aujourd’hui soit pire que celle d’hier, mais comment savoir qui a raison en vivant à des milliers de kilomètres du problème ? Doit-on pour autant faire confiance à tous les prophètes qui se présentent comme des pèlerins d’une cause qui n’est pas forcément la nôtre ?

La question reste en suspens sur toutes les lèvres.

Comme l’est aussi, pendu depuis plus d’un an, le nom des PROPHETS OF RAGE. Pensez-donc, trois-quarts de RAGE AGAINST THE MACHINE (Tom Morello – guitare, Tim Commerford – basse et Brad Wilk – batterie), la voix de CYPRESS HILL (B-Real), et les platines et micro de PUBLIC ENEMY (Chuck D – chant, DJ Lord – platines), pour une association de bienfaiteurs, qui ont pris les devants d’une époque en mal de héros. A demeure, nous connaissons très bien le principe de combinaison de stars de la provocation, qui s’unissent soi-disant dans un même élan de contestation, se dressant comme un mur de voix et de guitares pour empêcher l’ennemi de passer, alors que ce dernier est déjà en place. Tim, Brad et Tom s’étaient déjà reformés dans le cadre AUDIOSLAVE avec le défunt Chris, ANTHRAX avait festoyé en compagnie des PUBLIC ENEMY, mais ces exemples hors contexte ne servent qu’à en placer un nouveau, puisque visiblement, les ambitions des PROPHETS OF RAGE se situent à un niveau politique et musical, tout comme un autre album publié en 1992. Après une année de tournée, et de présence dans les gros festivals, les POR comme on ne manquera pas de les nommer sont donc parés d’un LP qui se veut écho d’un certain Rage Against The Machine que personne n’aura oublié, et qui lui-même se voulait équivalent 90’s des MC5, enragés des 70’s qui pourtant avaient bien des choses à dire et à jouer. D’où la question qui se pose, et à laquelle tout le monde veut une réponse avant même d’avoir écouté une seule chanson. Cet éponyme début vaut-il l’autre, qui avait déclenché tant de vocations et secoué l’Amérique sur ses fondations ? La réponse est simple, et c’est un massif NON. Pour de multiples raisons, artistiques d’ailleurs, qui font que cette balle renvoyée vingt-cinq ans plus tard ne rebondit pas aussi haut, et ne nous envoie pas chier avec force textes habités et vocalises crument scandées. Est-il toujours l’heure de se réveiller ? Oui, en étant honnête et en ne mentant pas. Disons donc la vérité, ce premier album des PROPHETS OF RAGE l’a forcément comme son nom et son line-up l’indiquent, mais ne bave pas de haine au détour de ses sillons. Disons que sa hargne est plus mature, plus posée, et moins instantanée. Mais après tout, même les héros vieillissent, et finissent par assumer leur âge. Ce qui est parfaitement le cas ici, mais quand bien même la carte d’identité indique des dates de naissance salement passées, l’énergie n’est pas morte et enterrée. Les mecs ont toujours la pêche, même si certaines de leurs idées sentent clairement le réchauffé.

La logique est respectée. En 1992, le trio instrumental se reposait sur Zach pour s’insinuer dans la pensée de la jeunesse US comme un virus qui se répandrait à vitesse grand V, mutation Zeppelinienne et Stoogienne pour réveiller les teenagers endormis par MTV. Les paroles étaient acérées, et les slogans martelés, comme des leitmotivs en cocktails Molotov déjà enflammés. En 2017, le trio instrumental est toujours là, et peut compter sur deux rappeurs confirmés pour enfiler un costume qui est devenu un peu trop étriqué. Pourtant, en l’état, Prophets of Rage a tout pour devenir un classique lui aussi, auprès d’une frange plus mature de son audience, celle qui se souvient des débuts de RAGE et de PUBLIC ENEMY, et qui n’a pas non plus rangé au placard les premiers CYPRESS HILL. Les temps ont changé, mais l’époque reste la même, avec des combats de plus en plus nombreux à mener, et la guitare de Tom l’a très bien assimilé. Elle a laissé tomber les gimmicks les plus utilisés, et elle aussi se veut plus adulte dans ses motifs, et moins virulente dans ses riffs. La basse de Tim a toujours ce déroulé si sensuel de serpent en rituel, et tourne, revire, fond, pour mieux piquer sur les talons, une fois que le dos est tourné. Son accolade au frère Brad est solide, évidemment, mais manque de ce punch qu’on retrouvait même par intermittence sur les efforts les plus complaisants d’AUDIOSLAVE. Côté chant, B-Real et Chuck font ce qu’ils ont toujours fait, et posent leur flow avec assurance, de celle des artistes qui n’ont plus rien à prouver, mais qui souhaite quand même en rajouter. Un peu. Tout cela fait monter la sauce, doucement, et permet au sextette de lâcher quelques bombes bien concentrées, mais qui ont la fâcheuse tendance à chercher la facilité. On retrouve ce défaut dans les paroles, parfois un peu simplistes, et reposant sur des slogans de manifestation un peu trop en pilotage automatique.     

Le single « Unfuck The World » avait maladroitement démontré que la volonté du projet reposait sur des recettes préfabriquées, avec cette intro repiquée à un « Killing In The Name Of » qu’il était inutile de mentionner, et l’entame « Radical Eyes » elle aussi pioche dans le « Bombtrack » de quoi incendier les foyers. Mais dès lors que les PROPHETS OF RAGE oublient un peu leur glorieux passé, la machine a encore de quoi rouler. En témoignent de petits pamphlets plus planqués, qui même s’ils reluquent du côté de Evil Empire savent encore nous faire bouger, gueuler, et tendre notre majeur à l’adversité, à l’image de cet infernal « Strenght In Numbers » qui s’agite d’un riff bien lancé et d’un flow rappé vraiment bien emmêlé. Mais lorsque la mémoire commence à balbutier, on refuse de se faire endoctriner sur de fausses mesures qui nous rappellent les meilleurs punchlines déjà usées (« Living On The 110 »).

Alors on danse ?

Oui, sur « Who Owns Who » par exemple, plus léger dans la forme mais toujours dans le fond très concerné, ou sur « Take Me Higher », qui titille les papilles et provoque des déhanchés de son Funk Rap vraiment bien nuancé. Ce qui démontre que lorsque les musiciens se foutent de leur propre histoire, ils ont tendance à voir la nôtre d’une autre oreille, plus adaptée à des temps troublés, qui ont besoin d’être funky pour vraiment rassurer. Mais en considérant le fait que tout ceci aurait pu n’être qu’un pavé dans la mare de plus, et peut-être de trop, la catastrophe est aussi bien évitée que l’épiphanie de rage qu’ils tentaient de déclencher. Ni acmé de violence, ni creuset d’influences, l’équation RATM+CYPRESS+PUBLIC n’a pas donné le résultat escompté, et si la bombe a bien explosé, sa portée s’en est trouvée amoindrie et plus contrôlée. Reste un album définitivement bien pensé et pesé, des inspirations parfois trop faciles et des textes un peu puérils, et un maximum de formules à l’emporte-pièce indignes de leaders au passif si mythique. Un disque qui s’écoute avec plaisir, mais qu’on aura tendance à oublier lorsque la tempête sera passée.

« Si tu n’es pas critiqué, il y a peu de chances que tu connaisses le succès ». Si Malcolm lui-même le disait, il devait certainement savoir de quoi il parlait.


Titres de l'album:

  1. Radical Eyes
  2. Unfuck The World
  3. Legalize Me
  4. Living On The 110
  5. The Counteroffensive
  6. Hail To The Chief
  7. Take Me Higher
  8. Strength In Numbers
  9. Fired A Shot
  10. Who Owns Who
  11. Hands Up
  12. Smashit

Site officiel


par mortne2001 le 03/10/2017 à 17:59
70 %    214

Commentaires (2) | Ajouter un commentaire


Jus de cadavre
membre enregistré
03/10/2017 à 19:44:07
Superbe chronique...

Simony
membre enregistré
03/10/2017 à 22:27:11
En tout point d'accord avec ce qui est écrit là, un album sympathique avec de nouveaux moments de grâce à la guitare, la voix de B-real qui trouve toujours écho chez moi mais il manque la hargne, cela ressemble à une révolution embourgeoisée, il manque l'urgence punk dont RAGE AGAINST THE MACHINE se réclamait avec raison !

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