Au-delà, d’accord. Mais au-delà de quoi ? De la vie en elle-même ? Des possibilités artistiques ? Du Progressif ? J’en conviens, il faut du culot en 2017 pour se lancer dans l’aventure, le style ayant probablement tout dit depuis la fin des années 80, se réfugiant depuis dans l’excès, dans l’abus d’arrangements, ou dans le confort d’une production destinée à cacher une pauvreté d’inspiration crasse. Jouer du progressif n’est pas chose difficile, encore faut-il proposer des pistes sinon nouvelles, du moins pas encore trop foulées pour ne pas répéter les erreurs des ainés. Alors, au final, au-delà de quoi ce premier album d’EYESTRAL ? Au-delà de leurs propres capacités, révélées sur Beware the Rat King, publié en 2016 ? Difficile à dire, puisque si les capacités intrinsèques étaient plus ou moins exposées, on sentait que le potentiel n’était pas exploité à fond. Est-ce à dire que Beyond ose justement pousser les possibilités encore plus loin ? Oui, et non. Mais ce qui est certain, c’est que ce groupe a les moyens de jouer sa propre carte, sans se soucier d’un qu’en dira-t-on qui réduit souvent les éventualités comme peau de chagrin. En jetant un coup d’œil au tracklisting de ce premier LP, on se dit déjà que le quatuor (Ant Majora : guitare/chant, David Mouquet : lead, samples et programmation, Nicolas Di Costanzo : basse et Baptiste Collay : batterie) n’a pas fait les choses à moitié en proposant près d’une heure de musique décomposée en huit longs morceaux, qui prennent leur temps pour instaurer des ambiances. Ces dernières sont évolutives, le ton est mouvant, et les ambitions affichées, puisqu’après une très courte intro, nous tombons en plein dans le traquenard Techno Death qui nous ramène bien des années en arrière. Mais une constatation s’impose dès le départ.

Et elle est de taille. Si d’aventure, vous cherchiez depuis des décennies les dignes héritiers d’ATHEIST et du DEATH le plus technique, vous les avez trouvés. Ils s’appellent EYESTRAL, mais ne se contentent pas du costume étriqué de plagiaires ou d’adorateurs sans discernement. Non, ils vont plus loin que ça. Ils vont…au-delà.

Finalement, et sans tomber dans le piège de la formule à l’emporte-pièce, on pourrait concevoir ce premier LP comme le point de jonction entre les deux groupes déjà cités, PERIPHERY et DREAM THEATER, sans qu’on retrouve des accents trop prononcés dans des structures peu usitées. En gros, la synthèse de la complexité ultime et de la puissance légitime, dans un creuset instrumental sans barrières, qui ne tombe que très rarement dans la démonstration gratuite. Depuis longtemps, l’extrême s’est cherché des portes de sortie, histoire de ne pas tourner en rond dans le corridor de la redite, et semble avoir trouvé dans des progressions harmoniques de quoi étancher sa soif de liberté. Le carcan était trop difficile à supporter, et les musiciens ont commencé à se dire que la brutalité la plus crue pouvait aussi s’exprimer via une technique affirmée mise au service d’un ressentiment toujours aussi véhément. Et c’est ce genre de précepte que les rouennais appliquent, en long, en large et en travers, en explorant toutes les possibilités que leur offre leur créativité et leur niveau instrumental. Agressif, ce premier LP l’est. Mais il est aussi redoutablement intelligent. En admettant des accointances certaines avec la cruauté précieuse de la référence ultime GOJIRA, sans occulter leur fascination pour les maîtres du passé (Chuck Schuldiner, Kelly Shaeffer), les EYESTRAL se placent d’eux-mêmes à l’orée du Death et du progressif, ressuscitant pour l’occasion des sensations épidermiques ressenties à l’occasion de chefs-d’œuvre comme Human, ou Elements, et même en taquinant le spectre fugace d’un Focus, en optant pour des volutes de violence statiques, sur l’imparable «Beyond Comprehension », qui en effet, risque de passer au-dessus de bien des crânes.

Individuellement, les musiciens échappent à toute critique. Leurs qualités d’instrumentistes sautent aux yeux dès les premiers instants, et sont confirmées à chaque solo, à chaque break, et à chaque digression, chaque intervention, sans qu’ils n’éprouvent le besoin d’en rajouter à la louche pour nous les faire avaler. Mélodie, brutalité, mysticisme, pour des allusions plus ou moins directes au MEGADETH le plus commercial, noyé dans une véhémence Techno Thrash que le brave Dave à un jour plus ou moins contribué à populariser. Mais loin de jouer la carte de l’endorsing histoire de flatter des marques en multipliant les plans tape à l’œil, ces quatre-là ont décidé de composer de véritables morceaux, qui tiennent debout en tant que tels, et qui résument en une poignée de minutes toute l’histoire de la complexité instrumentale sans oublier de proposer des thèmes accrocheurs et des refrains fédérateurs (« Exotic Wackos »). On retiendra évidemment les dérives de guitares décidément très bavardes, la constance d’une section rythmique volubile aussi à l’aise dans les up tempi malmenés que dans l’assemblage de mesures impaires risqué, mais la mayonnaise ne monterait pas sans le coup de fouet vicieux d’un chanteur qui sait parfaitement moduler sa voix pour l’adapter à l’ambiance, et se rapprocher du brio de conteur d’un Ron Royce. CORONER, la référence n’est pas gratuite, et si les suisses ne se sont jamais lancés dans une entreprise de démolition aussi biscornue, leur façon d’accommoder des restes Thrash dans un contexte classique trouve ici un écho certain et définitif. Pourtant, rien n’est « facile » sur Beyond. Il faut du temps pour s’acclimater à ce déluge de sons et d’idées, mais on en ressort grandi, et certain d’avoir touché du doigt la quintessence de la densité extrême. C’est ce qui arrive, rarement, lorsque des praticiens mettent de côté leur ego pour le fondre dans un collectif, découlant sur une osmose générale impulsive, mais rationnelle.

En version médium, les débats sont d’importance, et « Psychoanalysis » prouve que le Thrash de papa n’est pas encore devenu obsolète, loin de là. En disciplinant le chaos d’un BLIND ILLUSION dans le psychédélisme outrancier d’un VOÏVOD, les rouennais se veulent caressant dans le sens inverse du poil, sans oublier de gratter, pour ne pas laisser le confort de la routine Heavy s’installer trop durablement. Certes, leurs parties sont parfois immédiatement reconnaissables d’un titre à l’autre, mais leurs déviances entremêlées d’intro/intermèdes samplés sont d’une clairvoyance rare, et « Beyond Acceptance » de se muer en épitaphe d’une routine que l’on prend plaisir à enterrer. On pourra reprocher quelques faiblesses de production, des lignes vocales parfois difficilement soutenues, mais on ne pourra souligner aucun manque dans le culot, qui dans les plus grands moments, se joue d’un Hard-Rock de facture classique pour le détourner façon Fusion apocalyptique (« Cryptozoological Quest »). Et si le rythme reste globalement raisonnable, préférant miser sur la polyrythmie plutôt que sur la vélocité, son intensité permet de friser les cimes d’un Death évolutif parfaitement compétitif (« Mechanical Tears », et son chant presque féminin dans les intonations). De l’audace, qui paie, à court, moyen et long terme, pour un premier essai en forme de voyage introspectif, pour une psychanalyse de l’étrange qui ne trouve pas forcément de cause au pourquoi, mais qui n’impose pas le « parce-que » comme seule réponse.

Cette réponse, vous la trouverez dans un au-delà finalement à votre portée. EYESTRAL via Beyond prouve qu’il est encore possible d’aller plus loin, sans vraiment s’éloigner. Ou juste un peu. Suffisamment en tout cas pour rendre le Progressif encore assez fascinant pour accepter de s’écarter un peu des sentiers battus. Des sentiers que tout le monde n’est pas capable d’arpenter.


Titres de l'album:

  1. Beyond Sight (They Are Here)
  2. Cryptozoological Quest
  3. Mechanical Tears
  4. Beyond Comprehension
  5. Exotic Wackos
  6. Pearl and Phillips Street
  7. Psychoanalysis
  8. Beyond Acceptance

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par mortne2001 le 20/11/2017 à 14:32
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