Oui, souvent la vie ressemble à une partie de poker. Certains naissent avec une bonne main, et n’ont plus qu’à assurer la suite. D’autres au contraire se retrouvent avec une donne éparse, que le tapis ne vient jamais compléter.

Ensuite, il faut savoir se débrouiller. Savoir bluffer quand il faut, mais aussi savoir se coucher au bon moment pour éviter de perdre plus qu’on a. Enfin, le tout est un jeu, une combinaison d’actions visant à amortir les pertes ou démultiplier les gains.

En trichant même, s’il le faut. Mais discrètement. Parce qu’au final, la vie n’est jamais dupe, et le destin finit toujours par vous rattraper.

Alors, la vie est un jeu. Pas toujours équitable, et qui peut vous entraîner dans une spirale descendante d’addiction et de perversion. C’est en tout cas peu ou prou la leçon que les Russes de POKERFACE veulent nous inculquer au travers de leur troisième longue durée, Game On.

Les POKERFACE ont d’ailleurs une table très ouverte. Les joueurs s’y succèdent, et on ne peut pas dire que la stabilité de l’équipe soit leur point fort. Après moult ajustements et changements de partenaires, le line-up semble s’être stabilisé autour de l’axe Dmitry Morozov « Free Rider » à la basse, Олесь Писаренко « Doctor » au kit, Vadim Beloklokov et Alina “Xen Ritter” Kuzmina aux guitares, et Alexandra “LadyOwl” Orlova au chant, afin de permettre l’enregistrement de ce troisième album, souvent considéré comme une étape majeure dans la carrière d’un groupe.

J’ai déjà croisé le chemin de ces pourfendeurs du Thrash timoré à l’occasion de la sortie de Divide and Rule, dont j’avais dit le plus grand bien, et qui avait d’ailleurs justifié une interview assez salée. Mais si l’on devait comparer la discographie du quintette à une main de poker, je dirais que leur effort précédent avait tout d’une quinte flush, tandis que ce Game On ressemble plus à un brelan de rois. Certes, cette donne leur permettra encore de rafler la mise au regard des combinaisons assez faibles de la concurrence, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’avec un peu plus d’application et une analyse plus profonde de la distribution, les Russes auraient pu quintupler leurs gains avec un peu plus d’audace. Et un bluff mieux amené que ces dix morceaux somme toute assez similaires et prévisibles…

Pourtant, tout avait bien commencé avec un concept intelligemment amené. Une solide métaphore sur la vie via une dépendance fatale au jeu, les aléas du hasard, et la perte de toute possession pour finalement faire face à une logique d’une inéluctabilité lénifiante. Tant que nous n’affrontons pas nos démons de face, nous n’avons aucune chance de savoir qui nous sommes, et où nous allons. Les POKERFACE ont d’ailleurs illustré ce concept d’une pochette de toute beauté, qui sans vraiment en révéler toutes les arcanes, nous plonge dans l’univers en labyrinthe de son anti-héros, en prise avec les affres de sa conscience et des obstacles qu’il doit franchir pour entrevoir le chemin de la rédemption.

Le souci étant qu’ils ont choisi d’unifier leur histoire autour de thèmes musicaux somme toute relativement similaires, et qu’ils n’ont pris aucun risque avec la belle main que le destin leur a offert. Et donc, comme dit précédemment, au lieu de tenter le diable et de transformer leur brelan de rois en full au rois par les as, ils ont préféré jouer la sécurité en se recentrant autour de dix brulots uniformes, certes très efficaces, mais tous assez semblables dans leurs digressions sur un Trash de très bonne facture, mais qui ne donne aucune illusion ni aucun frisson.

C’est donc très professionnel, très bien produit, mais on sait d’avance qui va faire tomber le tapis et comment, ce qui au bout de quelques passes assez prévisibles reste quand même handicapant.

Non que l’on s’ennuie, mais la sauvagerie encore un peu gauche et le culot présenté sur Divide And Rule manquent cruellement à ce Game On, qui de bout en bout reste d’une logique implacable et d’une stabilité un peu roborative.

En prenant le parti d’un tempo quasiment unique, le quintette n’a pas fait fans la dentelle, souhaitant sans doute apporter à leur idée d’origine la cohérence dont elle avait besoin. Mais dès lors, les combats successifs avec les démons ressemblent tous à des combos de jeux vidéo, avec les mêmes mouvements, les même soli certes impeccables mais légèrement polis, et des invectives vocales uniformes, dans un registre ARCH ENEMY en à peine moins systématique.

En gros, les POKERFACE sont passés du stade de jeune joueur flambeur un peu chien fou risquant sa mise sur une poignée de coups, à celui d’un professionnel sur de son fait, ne montrant aucune émotion, et préférant assurer que chuter sur un bluff un peu trop risqué.

Et c’est dommage.

Sans vouloir jouer les usuriers du tempo, je suis pratiquement certain que les BPM des morceaux plafonnent tous à une même moyenne de rapidité modérée, et malgré certains passages plus en mid, les dix morceaux de ce troisième LP suivent tous la même ligne de conduite de brutalité mélodique modérée. Et malgré une poignée de riffs plus facilement mémorisés, l’homogénéité est de mise, et rafle la principale sans faire le moindre bruit. Certes, la vocation d’un groupe de Thrash n’est pas forcément de révolutionner le genre, mais un peu d’ouverture et quelques modulations auraient permis de faire décoller l’ensemble, et de nous proposer une partie moins cousue de fil blanc.

Certes aussi, le résultat est forcément toujours aussi efficace dans un registre EXODUS/KREATOR/ARCH ENEMY version de l’est, mais la copie est trop classique pour que ce Game On en devienne un.

Pourtant, Vadim et Alina font ce qu’ils peuvent leur guitare à la main pour sortir des riffs parfois très SLAYERiens (« Bow! Run! Scream! », peut-être le plus épileptique du lot d’ailleurs, avec son refrain hautement accrocheur), certes, Alexandra donne tout ce qu’elle a et tente quelques modulations vocales de bon aloi, mais ce duo basse/batterie est bien trop inamovible pour encore surprendre les joueurs assis à la table, et déjà rompus à l’exercice de lecture transversale de parties menées avec des cadors bien plus fanfarons et chevronnés.

Alors, les chansons s’enchaînent comme autant de duels gagnés d’avance, et la routine pointe le bout de sa monotonie après quelques morceaux bien sentis, mais calqués les uns sur les autres, sans passion ni folie. On pense même à une version contemporaine de HOLY MOSES, sans le timbre légendaire de Sabina, et seul « Jackpot » qui dévie enfin de cette ligne de conduite apporte un peu de fraîcheur à l’ensemble en osant quelques pistes un peu moins faciles.

En définitive, et sans vraiment se mettre à dos les amateurs d’un Thrash formel et très pro, les POKERFACE ont pêché par excès de modération, ce qui est un comble pour un album qui s’en veut justement l’antithèse. Il est certain qu’au bout de quelques années de pratique, n’importe quel joueur vous dira qu’il aspire à plus de stabilité, mais est-ce vraiment ce qu’on vient chercher à une table Thrash où l’on peut perdre plus gros que ce que l’on est susceptible de gagner ?

Pas certain. Et au final, les démons de Game On ne sont pas forcément les plus difficiles à affronter. Ils sont même plutôt sages et tranquilles tapis dans l’ombre de votre destinée…


Titres de l'album:

  1. The Bone Reaper
  2. The Fatal Scythe
  3. Play or Die
  4. Blackjack (Demonic 21)
  5. Straight Flush
  6. Cry. Pray. Die.
  7. Creepy Guests
  8. Bow! Run! Scream!
  9. Jackpot
  10. Game On

Site officiel


par mortne2001 le 23/04/2017 à 17:27
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