Vous n’êtes pas forcément différent, ce sont peut-être les autres qui ne sont pas pareils. Ou trop uniformes, trop consensuels. Trop attachés à une normalité parce que l’unicité leur fait peur, ou qu’ils n’en ont pas les moyens. Mais êtes-vous différent par essence ou par provocation, par simple envie ? La question est d’importance, puisque les asiles sociaux sont surpeuplés de gens communs simulant la folie pour dissimuler une platitude qui les dégoûte. L’art n’échappe pas à cette règle, et avant de tenter de définir la folie musicale, il convient d’abord de souligner les principes de normalité. Qu’est-ce qu’une musique « normale » ? Une musique qui répond aux diktats de la mode, un format court d’une poignée de minutes ? Un style facilement identifiable, quelque chose qui se fredonne, qu’on entend à la radio ? Quelque chose qui alimente les colonnes avec régularité ? Le Metal se plaît à se croire en marge, depuis son émergence moderne dans les années 80, alors justement qu’au moment même où sa marginalité se faisait remarquer, il devenait mainstream. Et depuis ses fondations les plus élémentaires à base de guitares agressives, de rythmiques percussives, et de chant viril, il n’a cessé d’évoluer pour retourner dans l’ombre, tout en restant désespérément dans la lumière. Et finalement, pour rester cette frange artistique excentrée, il a dû faire des concessions, accepter d’autres influences ; se transformer en se diluant parfois, au point de ne plus du tout se ressembler. Et si la bataille rangée entre les puristes et les évolutionnistes fait toujours rage de nos jours (à tel point que la problématique du Nu-Metal n’a toujours pas été réglée), elle n’est qu’une anecdote parmi tant d’autres, puisque depuis l’apparition du Post Metal, de Mike Patton, de la Fusion, du Mathcore et d’autres extensions encore plus difficilement identifiables, le « Metal », stricto-sensu n’est plus qu’un label générique n’ayant d’autre but que de rassurer ceux qui l’écoutent.

Mis qui a dit que la musique devait rassurer ?

D’où HELIUM HORSE FLY. L’archétype de groupe que la plèbe va conspuer pour son hétérogénéité, et que le plus petit dénominateur commun va défendre bec et ongles. Pourquoi ? Parce que ces belges sont l’antithèse d’un ensemble lambda, et parce que leur approche plurielle risque de s’aliéner les plus élémentaires des jugeurs, ceux-là même qui ne respirent que par le tout-venant, le simple, l’évident. Sauf qu’ici, absolument rien n’est évident, et plus encore, absolument rien n’est confortable. Fondé en 2009 à Liège, ce quatuor improbable (Marie Billy - chant/claviers, Stéphane Dupont - guitare/claviers/chant, Dimitri Iannello - basse et Gil Chevigné - batterie) s’ingénie depuis sa création à repousser les limites, et même mieux, à les transgresser. Après deux EP’s fort remarqués, ils ont enfin osé tenter le pari du longue-durée en 2013, avec un éponyme qui en disait long sur leur soif de liberté teintée d’obscurantisme expérimental. Le mot est lâché, et à dessein, puisque ceux des belges sont abscons, à cheval et en intersection de plusieurs genres complémentaires, et dissociables à la fois. Empruntant tout autant au Post Rock qu’aux postures Ambient, tournant le dos au Rock pour mieux sourire à la face d’une musique de chambre étrange, ce second LP est d’une haute teneur en bizarrerie, en volonté diffuse, en vœux de piété bafoués. Prolongeant le travail entrepris ces dernières années, HELIUM HORSE FLY jette un gigantesque pavé de plomb dans la mare de lave du Post Rock, en refusant les contraintes, en étirant le métrage, et en combinant dans une même influence des divergences, des complémentarités, et en associant des artistes externes qui à proprio n’ont pas grand-chose à voir entre eux. Chacun identifiera les ingrédients et les références selon son humeur, mais il n’est pas idiot de situer le groupe sur une trajectoire artistique nationale, celles de musiciens qui tentent de s’extirper de l’anonymat tout en produisant une musique riche et pleine, aux arabesques complexes, et à l’atmosphère cinématographique. Il serait évidemment facile de voir en ce quartet une version en bobine de négatif des dEUS, eut égard à leur nationalité commune, et pourtant, le rapprochement n’est pas si idiot, même si les approches de forme sont différentes. Mais on retrouve chez les deux ensembles ce même désir de transformer le Rock pour lui faire adopter d’autres poses, moins faciles, acoustiques, répétitives en forme de mantra, et finalement, génératrices de sensations plus profondes.  

Les érudits parleront aussi de versions grotesques de VENUS, de GHINZU, mais pour rester dans notre domaine de prédilection, les noms d’HYPNO5E, de VIRUS (celui, essentiel de The Black Flux évidemment), pourront être employés, peut-être en vain, sauf s’ils sont mis côte à côte avec ceux de BJORK, de Natasha Khan, et puis pourquoi pas de nos MARQUIS de SADE et cette scène Post Punk française, rigide mais lettrée, mélodique mais torturée, bien que le bien-être dispensé par ce Hollowed ne soit pas complètement incongru. Dualité, étouffement pour mieux respirer, énervement pour mieux calmer, utilisation de mélodies très simples et pures dans un contexte biscornu et détourné, ce second LP est de ceux qu’il est difficile d’appréhender en deux ou trois écoutes, et qui pourtant fascinent dès la première. Comme d’habitude constitué d’une alternance de morceaux longs, de titres très longs, et de courts segments, il fonctionne à plusieurs niveaux, de façon conceptuelle, comme un film pour les oreilles, de façon instinctive, avec ces soudains accès de colère qui contrebalancent de longues plages de contemplation, et plus génériquement, comme une œuvre dense et riche, sorte de miroir aux alouettes pour exilés de la normalité. Ne voyez aucune connotation péjorative dans cette image, puisque celles renvoyées par les chansons de cet album sont belles, étranges, à l’image de cette superbe pochette glauque signée David McCraven. Un univers sombre, qui paie son tribut à Lynch, aux B.O de la paire Reznor/Atticus Ross, à l’introspection souvent douloureuse de NEUROSIS, mais aussi aux stridences si chères à la scène Art-Rock, à WIRE, avec quelques allusions à Siouxsie, aux BEATLES (la coda de « Monochrome », sublime de démarquage), et puis à tellement d’autres qu’on en vient à renoncer à un quelconque recensement exhaustif. Mais on écoute, on se concentre, et on finit par découvrir un fil rouge, qui tient tout autant à la légèreté effrayante de la voix de Marie Billy (un peu Yoko, un peu Natasha, un peu Katie Jane, un peu Diamanda), qu’à ces structures qui refusent les lignes droites et préfèrent les labyrinthes.

Agaçant autant que fascinant, ce disque entame sa curieuse course de la plus étrange des façons, cherchant à irriter l’auditeur avec l’assourdissant « Happiness », qui évoque une islandaise aux yeux ronds perdue dans un univers à la SWANS. De la redondance, une insistance à faire mal, des motifs qui tournent et une basse qui répète inlassablement les mêmes notes, pour des lignes vocales qui semblent aussi à côté de la plaque qu’une Nicole Dollanganger sous perfusion FULL OF HELL. Mais heureusement pour nous, les intentions ne sont pas uniquement négatives (même si cette méchanceté d’intro reste délectable), puisque « In A Deathless Spell » joue le contrepied sans contredire, en développant un gros quart d’heure de nuances, de bifurcations, de cordes, et de Chamber Pop soudainement cauchemardesque, et principalement rythmique. D’ailleurs, ces longues plages percussives font partie des qualités les plus évidentes d’un album qui n’en manque pas, et disposent d’un son un peu sec qui convient parfaitement. Si le silence n’est pas problématique, « Algeny » comblera vos non-attentes, et délivrant un message parcimonieux, empruntant au Trip-Hop ses boucles lentes et obsessionnelles, et au Post Rock ses déviances harmoniques. Presque Post-Jazz, mais sans l’être, chien dans un jeu de quilles, trublion, mais tableau à l’esthétique léchée, ce second LP des HELIUM HORSE FLY est une folie que les gens normaux peuvent s’offrir, mais surtout, une normalité dérangeante que les plus fous accepteront. Mais la folie n’est pas une pathologie, même artistiquement parlant. C’est un art de vivre.  

 

Titres de l’album :

                            1.Happiness

                            2.In A Deathless Spell

                            3.Algeny

                            4.Progeny

                            5.Monochrome

                            6.Shelter

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par mortne2001 le 09/05/2019 à 16:36
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