Avec un nom pareil, difficile de savoir que nous avons affaire à de purs metalleux chiliens. On pencherait plus pour le cas de maniaques industriels allemands, et pourtant, il n’en est rien. Les UNAUSSPRECHLICHEN KULTEN sont bien originaires de Santiago du Chili, et naviguent à vue dans l’underground depuis la fin des années 90. Actifs pendant deux ans sous le patronyme de SPAWN, les hordes barbares ont soudainement changé de nom, mais pas d’optique, puisqu’ils nous servent bouillant depuis presque vingt ans le même plat épicé à base de Death sauvage, mais pas forcément primaire. Indubitablement cultes, comme leur nom l’indique, ces frappés du riff mortel et glacé osent donc continuer leur parcours sans changer d’un iota leur discours, que l’on pourrait situer dans un cadre nineties bien resserré, et qui n’a pas grand-chose à envier à tous les ténors du barreau. Ils s’en reviennent donc plaider leur propre cause via ce quatrième longue-durée, qui fait suite à Wake Up in the Night of Walpurgis en 2005, People of the Monolith en 2008 et surtout Baphomet Pan Shub-Niggurath en 2014, dont il se place en directe lignée. On y retrouve tout ce qui a toujours fait la force du combo, cet esprit frondeur, et surtout, cette fascination pour la mythologie qui leur permet donc aujourd’hui de nous proposer un concept album centré autour du thème de la féminité, obsession assez décalée pour un gang de hurleurs Death déchaînés. Mais l’ouverture d’esprit n’a jamais fait de mal à personne, surtout que le concept est en vogue en ce moment, mais pour autant, la tournure des choses est plus ou moins différente puisque les chiliens s’intéressent surtout à la perception mystique de la femme sorcière, mais ce sont sans doute eux qui en parlent le mieux :

« Ce chapitre est inspiré par les femmes, et leur persécution par l’Office Sacré durant l’Inquisition. De leur rôle essentiel dans la légende et le mythe, leur place au sein du sabbat des sorcières, et la peur viscérale qu’elles suscitaient – et qu’elles suscitent toujours – à l’humanité en tant que sorcières »

Salem, la question, le Malleus Maleficarum, la torture, les millions de femmes jetées en pâture à la haine bienpensante durant des siècles sombres, l’obsession est patente et récurrente, et sert donc de point d’ancrage à ce dixième chapitre de la saga UNAUSSPRECHLICHEN KULTEN. Keziah Lilith Medea (Chapter X) est donc le dixième tome de leur abondante aventure, et renoue avec des thèmes chers aux plus puristes des défenseurs d’un Death de tradition, celui-là même prôné par des figures de proue comme IMMOLATION, INCANTATION, MORBID ANGEL, SADISTIC INTENT, mais aussi des formations sud-américaines comme MORTEM, GODLESS, que les critiques aiment comparer à nos historiens du jour. Il est vrai que les similitudes crèvent les tympans, mais pour autant, et après une si longue carrière, les chiliens peuvent s’enorgueillir de posséder leur propre son, identifiable facilement et reconnaissable dès les premiers instants, ce qui n’est pas donné à tout le monde. On le sait, le Death est un genre figé qui fond dans le moule les plus inattentifs, ceux qui n’osent pas briser les codes et voir plus loin que le bout de leur distorsion, mais cette façon qu’à le quatuor (Herbert West – guitare, Joseph Curwen – chant/guitare, Butcher Of Christ – batterie et Namru Impetradorum Mortem – basse) de tremper sa vilénie instrumentale dans des ambiances occultes leur permet de se démarquer, et de sonner assez proche d’un Black Death sans pour autant le céder à la facilité d’une vague qui déferle depuis quelques années. Et en termes d’excellence, ils se posent là, et ce quatrième LP peut se concevoir comme un achèvement en soi tant il flirte dangereusement avec la perfection.

« Les cultes païens anciens réservaient une place centrale à la femme dans le spirituel. Cependant, dans l’Europe médiévale, l’exagération de la divinité et de la chasteté du féminin, l’exaltation de la virginité et du rôle de la mère en tant que seules options pour les femmes – à l’image de la Vierge Marie – a créé une image miroir, un principe opposé. Et de la répression de la sexualité et du déni du Soror Mystica (défini par les alchimistes comme la complétude homme/femme dans un couple et dans la recherche du sens) ont engendré une image mystérieuse, sombre et diabolique de la femme »

Nous sommes donc bien loin du catalogue de monstruosités qui d’ordinaire peuplent les cauchemars littéraires des maniaques du Death, alors obsédés des éviscérations, énucléations, et autres séances de sodomie avec du barbelé post-mortem, passez votre chemin, nous sommes ici entre gens concernés et fin lettrés, ce qui se ressent à l’écoute des pistes de ce nouvel album, qui toutefois ne sacrifie pas la brutalité à la finesse. Mais une fois encore, les chiliens nous ont réservé leur lot de surprises, en agrémentant leur folie meurtrière d’une multitude de breaks, d’ambiances et d’arrangements finement ciselés, histoire d’apporter une plus-value incroyable à leur musique. Leur Death est toujours aussi mystique, et prolonge les travaux entrepris à l’occasion de Baphomet Pan Shub-Niggurath, mais qui sont ici poussés à leur paroxysme de créativité et de violence, tout en gardant sous le coude de quoi freiner dans les virages les plus serrés. On retrouve donc ces combinaisons imparables de passages tout en bestialité de stupre sanglant, et ces breaks en lourdeur suffocante, qui forment une fois assemblés une symphonie orgiaque stimulant les sens de ceux qui ont connu les débuts du style, et surtout, ses premières avancées. Même en cherchant la petite bête, je ne vois rien à reprocher de tangible au quatuor de Santiago, qui a encore une fois bien relu sa copie avant de la rendre, et qui signe là un des LP les plus terrifiants de cette année en termes de Death intelligent et mystique, soignant des parties de guitare redoutablement précises et soumises à des humeurs harmoniques. Mais lorsque le ton l’exige, les UNAUSSPRECHLICHEN KULTEN n’hésitent pas à fricoter avec les meilleurs réflexes d’un MORBID ANGEL des débuts, sans pour autant réprimer leur fascination pour une version extrême d’IMMOLATION, qui aurait trempé son pal dans un marigot de sang BM (« The Mark of the Devil »).

Comme vous le constatez, le sans-faute est proche, et même touché du doigt. De l’intro « Unholy Abjuration of Faith » et son entame en touches de synthé sobres mais flippantes, jusqu’à « Lujuria Carnal con Incubos » qui en reprend le principe pour boucler la boucle, Keziah Lilith Medea (Chapter X) joue le jeu de l’outrance en substance, pour mieux imposer son contexte pluriel et complexe au sein d’un cadre moins figé que d’ordinaire. De là, peu importe que les frontières entre le BM et le Death soient régulièrement foulées du pied, puisque les musiciens le font en toute conscience, et sans pour autant tourner le dos à leur éthique de base. Doté en sus d’une énorme production qui donne toute son ampleur aux arrangements sans le sacrifier à la véhémence globale, ce quatrième LP est un coup de maître, et une jolie révérence/référence au pouvoir et à l’importance des femmes, sacrifiées sur l’autel du monothéisme global, mais qui retrouvent ici leur position centrale essentielle et fondamentale. Leur pouvoir a toujours fait peur, et la musique des UNAUSSPRECHLICHEN KULTEN retranscrit à merveille la menace qu’il a toujours représenté à la virilité masculine. Un album burné pour un respect féminisé, le paradoxe n’est pas sans saveur.


Titres de l'album:

  1. Unholy Abjuration of Faith
  2. The Woman, the Devil and God's Permit
  3. Dentro del Círculo
  4. Firma el Libro de la Muerte
  5. Sacrificio Infanticida
  6. Sabbatical Offering
  7. The Mark of the Devil
  8. Lujuria Carnal con Incubos

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par mortne2001 le 27/12/2017 à 14:52
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