Dans les années 80 en France, les groupes de Hard fleurissaient comme les jonquilles à l’entrée des supermarchés. L’histoire en a retenu une grosse poignée (TRUST, WARNING, SORTILEGE, ADX, VULCAIN, FISC, et quelques autres), mais dans l’underground local s’agitaient une myriade de musiciens bien décidés à préparer leur grand soir pour parcourir les routes et casser la baraque. Malheureusement, le manque d’infrastructures, l’amateurisme des maisons de disques, et disons-le, le talent erratique et le réalisme défaillant des combos ne leur permettait d’enregistrer au mieux qu’une ou deux démos, parfois un longue-durée disponible en import (le comble…), alimentant les notules des magazines papier…Est-ce pour autant qu’il faut fermer les yeux sur ce pan d’histoire musicale qui a rendu notre pays aussi productif que l’Allemagne ou les Etats-Unis ? Certainement pas, et vague de nostalgie oblige, certains se sentent pousser des ailes, et remettent le couvert pour le plus grand plaisir de leurs fans d’époque, qui peuvent ressentir à nouveau cette odeur de soufre qui accompagnait des morceaux taillés dans le Rock le plus dur. Mais pour un TRUST, combien de SERVICE COMPRIS, de TENEBRES, et pour un WARNING sur une major, combien de VENIN ou de VIKEN en tape à la pochette monochrome photocopiée ? Il paraitrait intéressant de dresser un état des lieux des groupes en activité entre 1981 et 1985, juste pour avoir un aperçu de la richesse de la scène, qui la plupart du temps se contentait de maquettes mal enregistrées sur des deux ou quatre-pistes de fortune…Peut-on en vouloir à ces héros de l’ombre d’avoir tenté leur chance ? Certainement pas, puisqu’ils nous ont offert nos premiers émois en concert, nous, petits enfants du Hard de province qui n’avions pas l’occasion ni les moyens de monter à la capitale pour applaudir les IRON MAIDEN ou SCORPIONS…Du côté de Marseille justement, sévissait un quatuor que peu de régionaux ont oublié, VENIN, qui eut juste le temps d’offrir à ses suiveurs un EP contenant leur unique tube « Passe-Temps », ainsi qu’un bon paquet de gigs dans la région, avant de déposer les armes pour se consacrer à d’autres aventures…

Et qui aurait misé sur un retour improbable des héros d’hier ? Pas grand monde, sauf leur entourage, qui doit aujourd’hui se réjouir de pouvoir enfin écouter un album entier de compositions inédites. Reformé en 2015, le quatuor aux deux membres originels (Jean-Marc - guitare et Fabienne - basse), s’est entouré de Fabrice à la guitare (QUARTIERS NORD) et Vincent à la batterie (MARECAGE) pour continuer d’écrire une histoire qui n’avait pas connu la fin qu’elle méritait, et nous offre donc ce La Morsure du Temps, qui semble indiquer que les années qui passent sont une obsession chez ces musiciens qui auraient pu comme tant d’autres passer à la trappe pour alimenter les regrets…Mais les regrets ne font pas partie du vocabulaire de ce groupe qui s’accroche, et qui parvient enfin à décrocher la timbale, soutenu pour l’occasion par le label local Grumpy Mood Records. Nous pouvons donc retrouver via ce premier LP intervenant quelques décennies après la mort du groupe les sensations éprouvées dans les années 80, lorsque chaque ensemble poitevin, marseillais, parisien ou alsacien avait le droit de se prendre pour un nouveau WHITESNAKE ou une alternative possible à JUDAS PRIEST. Et si les années 80 sont enterrées depuis très longtemps, la mode actuelle consistant à les faire revivre en retrouvant leur son et leur attitude si typique pourrait bien jouer en faveur des VENIN, dont La Morsure du Temps surfe parfaitement sur cette vague vintage qui refuse de laisser le passé disparaître au profit d’une acceptation contemporaine un peu trop restrictive à leur goût. Mais objectivement, l’enthousiasme est-il à la hauteur de la qualité, et ce premier album mérite-t-il l’attention que vous pourrez lui porter ? Oui, parce qu’il est redoutablement bien joué, méchamment bien produit, et même si son point d’ancrage se situe à des années de 2018, il ne se contente pas de recycler d’anciennes formules effectives pour exister, mais propose des chansons solides composées avec le cœur et interprétées avec les tripes. Alors inutile de tabler sur un amour inconsidéré pour les patches, la bière et les clous pour justifier l’existence d’un tel disque de nos jours, puisque sur les neuf titres proposés, tous tiennent la route, et font montre d’une conviction d’acier, mais distillent aussi des mélodies travaillées.

La Morsure du Temps en l’état, se veut survol d’une décennie qui aura connu tous les excès, mais aussi toutes les mutations. Si le Heavy y est roi, la sensibilité n’y est pas occultée, ni le modernisme subtilement passéiste faisant loucher vers un Speed hargneux, ou les compromis acceptant des refrains plus ou moins commerciaux histoire de séduire le chaland. S’il est inutile de prendre la peine de repérer les références qui constellent cet album, elles n’en sont pas pour autant absentes, et on sent bien que les VENIN ont connu en leur temps l’influence de groupes internationaux majeurs. Ce qui nous permet d’apprécier un éventail assez riche de possibilités, le quatuor marseillais passant sans vergogne mais avec un réel panache d’un Heavy estampillé 82/83 (« La Morsure du Temps ») à un Hard-Rock beaucoup plus radiophonique, celui de « La Nuit des Fous », qui rappelle même la vague Glam bien de chez nous de la fin de la décade. Les ambitions n’ont pas été revues à la baisse pour cause de vieillesse, puisque ces quatre-là semblent plus jeunes que jamais, et tentent même le coup de la sensibilité progressive à la SORTILEGE (« Guet-Apens »), ou du burner brûleur de bitume à la VULCAIN, harmonies d’airain pour énergie de diablotin (« L’Instant »). Pourtant la gageure semblait assez difficile à relever, et de la réédition d’un méfait passé (leur EP initial ressorti il y a peu) à la création globale d’un nouvel LP, le fossé semblait difficilement franchissable. Les marseillais l’ont enjambé sans se demander si leur adducteurs allaient tenir le coup, et ont même osé développer leur propos, en s’épanchant sur des compositions amples et longues, qui parfois frisent l’épique de l’époque, via « Les Tourments » qui impose les changements de ton et de tempo, avant de verser dans la délicatesse virile d’une power-ballad impressionnante de lyrisme Metal (« Souviens-toi de Moi », qui sonne comme un appel ou comme le témoignage du temps qui passe en laissant les amis d’hier devenir les souvenirs d’aujourd’hui).

On aurait beau jeu de se moquer d’un tel comeback, en le rangeant immédiatement dans le tiroir des reliques d’une époque qui n’a plus lieu d’être, mais ce reflexe serait d’une injustice double. Parce que d’une part, VENIN nous prouve avec La Morsure du Temps qu’il n’a rien perdu de son talent, et qu’il mérite amplement sa place en 2018, tenant même la dragée haute à tous ces suiveurs nostalgiques qui copient tant bien que mal ce que les musiciens marseillais jouaient le plus naturellement du monde il y a quelques années. Et d’autre part, tourner le dos à un tel album serait une preuve de déni, et une façon terriblement stupide d’oublier d’où nous venons tous. Il est possible de ressentir une bouffée de nostalgie à l’écoute de ce disque, tout en admettant qu’il est logique de s’en satisfaire eut égard à ses qualités musicales. Le meilleur des deux mondes donc, pour une revanche sur le temps, qui a abandonné ses enfants pour cause de mode versatile, mais que les plus sincères et les moins étourdis n’ont jamais vraiment oubliés.


Titres de l'album:

  1. Trafiquant de Rock
  2. Guet-Apens
  3. La Morsure du Temps
  4. L'Instant
  5. La Nuit des Fous
  6. La Faute aux Souvenirs
  7. Les Tourments
  8. Souviens-Toi de Moi
  9. La Raison du plus Fou

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par mortne2001 le 04/04/2018 à 17:48
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