En réfléchissant un peu à la question, je me dis que se lancer dans le créneau du Rock progressif exige un certain culot. Car depuis l'orée des années 60 et sa forme embryonnaire dite « psychédélique », le style a sans doute dit tout ce qu'il avait à dire, proposé tout ce qu'il avait à proposer, et ce, pratiquement dès l'apparition de sa branche bâtarde Metal et la génération des DREAM THEATER qui a contribué à vulgariser le genre pour l'adapter à la puissance la plus triviale. Si vous ajoutez à ça tous les enseignements prodigués par l'école de Canterbury, et le génie développé par son alter-ego américain solitaire de RUSH, la vague Death technique des CYNIC et ATHEIST, et surtout, les phénomènes des années 90/2000, Devin Townsend, PERIPHERY, OPETH, PORCUPINE TREE, Steven Wilson, ou SPOCK'S BEARD, vous réalisez vite que le vocabulaire du créneau est aujourd'hui digne d'une encyclopédie en cent volumes et que les groupes se revendiquant de l'héritage doivent souvent se contenter d'y piocher des formules pour élaborer leurs propres sorts, sans espérer user de plus de magie que leurs maîtres. Non que je réduise cette pratique à une sorte d'école Poudlard musicale surchargée et peu propice à l'émergence d'un nouveau génie de la baguette, qu'elle soit de sorcier ou d’orchestre, mais les longues digressions, les circonvolutions, les arabesques, les évolutions sont toutes connues et reconnues, et parvenir à y imposer son mouvement est devenu chose très ardue, tellement d'ailleurs qu'on pourrait recommander aux apprentis alchimistes de ranger leur chaudron et d'aller prendre un bouquin de recettes pour élaborer leur propre brouet. Seulement, lorsque l'on met de côté ces notions et qu'on laisse les petits nouveaux s'exprimer, cela donne parfois des choses charmantes, et des pièces musicales sinon novatrices – ce qui semble impossible – mais d'intérêt. Preuve en est donnée avec le second album d'ORION DUST, qui contrairement à ce que son nom semble indiquer, ne s'est pas demandé ce qu'Orion est devenue après sa mort annoncée par Gérard MANSET, mais qui en a récolté la poussière pour créer une galaxie parallèle, à base de Rock, de Pop, de Progressif, et surtout, dans une optique beaucoup plus généraliste, de musique plurielle et riche...

Plus prosaïquement, c'est en 2015 qu'ORION DUST fut créé par Fabien Bouron, compositeur du groupe. Il fut vite rejoint par Cecile Kaszowski (chant), Anthony Barbier (guitare), Marion Andrieux (Claviers), Sylvain Gherardi (Basse), Lea Fernandez (batterie), et après deux ans d'existence, le groupe a sorti son premier album Duality, album concept autour de la dépression et de la complexité humaine. Respectant une parité de musiciens absolue, l'ensemble a donc décidé de proposer un concept assez homogène mais hétéroclite, sans se borner aux commandements d'usage du Progressif à proprement parler, mais en respectant l'ordre des digressions et progressions, sans occulter l'importance de la mélodie et de la complexité, mais sans non plus sombrer dans l'excès d’appétit de démonstration qui a souvent tendance à plomber ce genre de projet à la base. Et si Legacy suit les traces de son prédécesseur, il en repousse encore les limites, pour créer un climat fantasmagorique en forme d'allégorie naturelle sur la condition humaine. Se reposant sur le talent de compositeur de Fabien, Legacy  profite aussi des idées et de l'imagination de Cecile Kaszowski, peuplées de personnages mythiques et de créatures fabuleuses. En nous racontant les périples de Sacagawea, forcée de guider les colons conquérants, l'histoire de la belle et douce Snegourouchka, qui se laissera fondre de chagrin, et les aventures du renne du soleil qui apportera lumière et couleurs à tout un village inuit, ORION DUST  nous fait déambuler dans les arcanes d'un monde de contes et légendes, en forme de paraboles sur la condition humaine, ses racines, son présent, mais aussi son avenir...Nous sommes donc loin des clichés de foire ou d'une imbrication Heroïc Fantasy à la Tolkien, mais bien au centre d'une intrigue humaniste traduite dans un langage poétique, qui s'accorde parfaitement d'une musique incroyablement pure et envoûtante, qui sans trahir la puissance indispensable à ce genre de réalisation, n'hésite pas à flirter avec les cimes de la douceur et de la délicatesse pour se rapprocher des travaux d'un David Gilmour ou d'un PINK FLOYD, tout en avouant implicitement une admiration sans bornes pour le génie d'un Steven Wilson ou d'un Neal Morse.

Et Legacy, sans prétendre révolutionner un style déjà abouti, apporte sa touche personnelle toute en humilité, sans nous inonder de démonstrations instrumentales stériles et vouées à l'ennui. Se basant sur des trames musicales simples qui prennent le temps de s'imposer, ce second LP est d'une beauté formelle assez fascinante, et chaque musicien apporte sa pierre à l'édifice sans essayer de s'imposer sur le devant de la scène. On trouve donc de tout au menu de cette œuvre, mais surtout des harmonies séduisantes, des modulations intelligentes, et des constructions évolutives terriblement pertinentes, qui utilisent tous les principes à sa portée pour s'exprimer, et non marteler son point de vue comme un leitmotiv inaliénable. En huit morceaux pour cinquante minutes de métrage, nous passons par une multitude de sentiments et d'atmosphères, naviguant au gré de l'inspiration sur des eaux calmes d'un PORCUPINE TREE de milieu de carrière (In Absentia devrait revenir à la mémoire de tous ceux qui écouteront cet album, spécialement lorsqu'ils tomberont dans les filets de soie de « The Awakening », assez symptomatique), ou dérivant sur un flux acoustique en percussions modulées via « The Stream », qui une fois encore se rattache aux déviances les plus soft. Et si le niveau technique des  musiciens impliqués est évidemment au-dessus de tout soupçon, aucun n'en abuse pour nous rabattre les oreilles de son académisme, ce qui apporte une humanité accrue à ce second album décidément respectable dans sa modestie. Mais qui dit modeste n'empêche pas une conscience patente en ses propres moyens, et entre des arrangements ciselés et polis, des parties de guitare sublimes de luminosité (« Norroway Song », qui évoque avec magie la scène progressive française des années 70 avec son chant théâtralisé), et surtout, une chanteuse qui s'habille souvent de costumes de conteuse, le résultat global est d'un équilibre remarquable, s'apparentant à une chanson de geste ou à un conte mis en musique, spécialement lorsque les couches vocales s'empilent pour créer des dialogues fantasmés entre les différents protagonistes de l'histoire.

Autre qualité frappante à mettre au crédit du groupe, cette volonté sur chaque titre de proposer quelque chose de différent sans perdre de main le fil d'Ariane. Gros travail rythmique, choix de mélodies variées pour ne pas se fondre dans l'uniformité, et petites finesses d'exécution, qui rapprochent le sextet d'un RUSH tapant le duel avec les PORCUPINE TREE (« Unrising Sun »). Et si  Cecile Kaszowski peut même parfois évoquer les incarnations anciennes d'un Peter Gabriel ou d'un Fish, elle n'en garde pas moins une empreinte vocale très personnelle, qui souvent incarne le point de focalisation des chansons. Qu'elle parle, qu'elle feule, qu'elle se perde dans de petites arias, elle nous entraîne dans son monde singulier, fait d'émotions palpables et non de simples anecdotes narrées avec distanciation, bien soutenue dans ce rôle par ses coéquipiers qui lui tissent une toile sonore solide, mais à la fragilité harmonique assez émouvante. Et si la plupart des morceaux jouent sur la longueur, ils n'en répètent pas pour autant les mêmes motifs jusqu'à l'écœurement, sans non plus tomber dans les travers du labyrinthe sans sortie. Guitares acoustiques légères comme des nuages annonçant un crescendo sombre et orageux (« CXXVI », PORCUPINE, encore, mais adapté à une personnalité propre), et douceur d'un rêve qui aime à croire que tout est encore possible (« Snegourotchka », et son enchevêtrement de voix en sirènes de l'âme évitant le naufrage), pour une légende naissante qui achève de transformer ce second album en épopée faussement épique, mais réellement émotionnelle. Beau travail accompli par les ORION DUST, qui prouvent que lorsque le Progressif est un moyen d'expression et non un but d'imposition, reste la musique la plus complète qui soit, et l'un des rares genres capable de nous faire voyager sans nous écraser d'informations ou nous abrutir d'un lénifiant populisme.        

 

Titres de l'album :

                      01. Norroway Song

                      02. The Stream

                      03. Unrising Sun

                      04. Mireio

                      05. The Awakening

                      06. Prelude

                      07. CXXVI

                      08. Snegourotchka

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par mortne2001 le 08/12/2018 à 18:08
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