Ode au Désert Suspendu

Hecate

27/03/2020

Mourning Light Records

J’ai toujours de légitimes réticences au moment d’aborder un album de BM français. Ayant connu par le passé quelques difficultés à faire comprendre mon point de vue aux fans, mais aussi aux musiciens, je sais d’expérience qu’il faut avancer à tâtons et s’y prendre avec des pincettes. Reconnaissons-le, cet univers en vase clos n’est pas des plus tolérant ni compréhensif. Les amateurs sont tous persuadés que leur groupe fétiche est le meilleur au monde, et les artistes qu’ils sont l’élite de l’underground. Je dis ceci sans aucune condescendance et en conchiant les généralités, mais il faut faire face parfois à la vérité : les groupes de Black Metal ne sont ni les plus humbles, ni les plus ouverts. Mais en véritable amateur du genre, et de toutes ses déclinaisons depuis les origines, je ne peux m’empêcher de continuer à défendre corps et âme les meilleurs, étant même devenu avec le temps le porte-parole de certains labels, dont j’apprécie vraiment les sorties. Ainsi, le néophyte en jetant un coup d’œil à la pochette du dernier HECATE pourra les croire hébergés par Les Acteurs de l’Ombre. Même graphisme, textes en français lettrés, même préciosité dans la violence, et même envie de dépasser un simple cadre restrictif. Pourtant, il n’en est rien, et les tourangeaux/parisiens sont promus par un label d’outre-Manche, Mourning Light Records, chez qui on retrouve aussi DEAD, EIN, ISFET ou THE BLESSING WAY. Formé en 2009, ce quintet (Veines Noires – chant, Nox.L & F.V – guitares, Libra – basse et Silence – batterie) jouit déjà d’une excellente réputation dans l’underground, réputation forgée à grands coups de longue-durée de qualité, mais aussi d’une démo et d’un EP qui en plus de dix ans les ont confirmés comme acteurs essentiels d’un traditionnaliste ambitieux, à mi-chemin d’un BM âpre et violent, et d’aspirations atmosphériques créatives. Et au moment d’aborder le virage difficile du troisième album, les cinq musiciens n’ont pas lésiné sur l’ambition, Ode au Désert Suspendu offrant pas moins de cinquante-deux minutes de musique pour seulement huit morceaux.

Je parlais des Acteurs de l’Ombre pour situer un peu la confusion possible, mais à l’écoute de cette pièce conséquente, mon parallèle se valide de lui-même. On retrouve chez HECATE cette propension aux dimensions amples, aux digressions longues et complexes, mais aussi cet amour du BM nordique des origines qui trouvera toujours un écho dans le cœur des vrais passionnés. Fait assez rare pour être mentionné, le groupe n’hésite pas à citer quelques influences, et nomme IMMORTAL, DISSECTION, MGLA, FORTERESSE, DARK FUNERAL, DEATHSPELL OMEGA, ENGORTH, liste qui a le mérite de sa variété de bien définir les contours d’un art certes classique, mais aux échos très personnels. Continuant le travail entrepris sur Chroniques d'un Autre Temps (2013) et Une Voix Venue d'Ailleurs (2018), HECATE ne s’écarte pas vraiment de sa ligne de conduite, et prend toujours plaisir à mélanger les sonorités dures des nineties avec des arrangements plus grandiloquents, pour aboutir à une sorte de consensus BM atmosphérique/progressif, avec toujours ce mélange de parties très rapides et abrasives et ces intermèdes mélodiques grandiloquents, mais jamais pompeux. En plaçant en ouverture le titre le plus court de son nouveau répertoire, le groupe prend à revers, et impose une charmante mélodie épurée sur fond de rythmique apaisée, comme pour suggérer des accointances Post-Black qui n’ont pas vraiment lieu d’être. Les guitares claires reposent l’esprit, la rythmique impose son beat évolutif, et le mid tempo finit par s’imposer, laissant Veines Noires cracher son fiel comme il le fera tout au long de l’album. C’est certes convenu, mais l’approche de biais n’est pas désagréable, d’autant que la violence crue ne tarde pas à s’imposer sans déverser immédiatement son habituel torrent de blasts.

Mais c’est « Oracle Atone » qui appose le sceau HECATE sur l’enveloppe Ode au Désert Suspendu, avec son riff d’intro acide et corrosif, et ses harmonies qui loin d‘atténuer la brutalité ambiante, la rendent encore plus effective et amère. Lors d’une précédente chronique (celle d’Une Voix Venue d'Ailleurs, il y a deux ans), j’avais placé quelques noms en balises, allant jusqu’à nommer IRON MAIDEN, BATHORY, mais aussi SHINING et BURZUM, et la longue lignée plurielle d’IMMORTAL, DISSECTION, NAGLFAR, ALCEST, LORD BELIAL, SATYRICON, WOLVES IN THE THRONE ROOM, KAMPFAR, WINDIR, THROES OF DAWN, PESTE NOIRE, BLUT AUS NORD et DEATHSPELL OMEGA. Sans avoir vraiment changé d’avis, je constate avec ces nouveaux morceaux que les tourangeaux ont affiné leur son et leur personnalité, leur musique se détachant de plus en plus de quelconques influences trop marquantes, notamment grâce à ces passages très denses sur lesquels les musiciens occupent l’espace avec un maximum de notes. Et avec trois titres dépassant la barre des huit minutes, HECATE n’hésite pas à provoquer l’emphase et la grandiloquence, traitant toujours la violence comme une composante importante, mais la modulant d’inflexions mélodiques et progressives pour se rapprocher d’un BM atmosphérique formel, vraiment pertinent, et surtout, d’une théâtralité exemplaire (« Où les Marées Poudroient »). Acceptant la délicatesse, les introductions calmes et éthérées, le groupe offre bien plus qu’un simple album de BM traditionnel, évoquant la douleur, la solitude, le mal-être, rendant ainsi les passages les plus agressifs encore plus puissants (« Qu´une Main Strie la Nuit »). Chaque idée est donc pertinente, validée, justifiée, et l’avancée globale n’en est que plus impressionnante.

Malgré la longueur des titres, le vide n’a pas droit de cité, et le quintet n’hésite pas à utiliser des motifs accrocheurs et sombres pour attirer l’attention, comme le démontre l’impressionnante intro de « Sous l´Arche Diamantine ». On pourra peut-être dans un accès d’objectivité reprocher des intros au schéma systématique, des constructions qui se répètent parfois, mais lorsque les guitaristes sombrent dans la tragédie et osent des licks aussi amples qu’une épidémie de peste (« Pervigilium Mortis »), tout reproche est mis de revers pour constater le professionnalisme et l’intelligence de composition. Séduire sans renoncer à ses principes, se vendre sans être un vendu, tels sont les leitmotivs d’un groupe unique, aussi crédible dans un rôle nostalgique qu’il n’est solide dans un contexte plus contemporain. On peut penser à une forme plus brute et moins empesée de GLACIATION, mais au final, on oublie toute comparaison possible pour envisager Ode au Désert Suspendu comme une œuvre terriblement personnelle, aboutie, d’une conséquence flagrante, et d’un contenu copieux. Et qu’importe si mes mots blessent les fans, si mes formules laissent les musiciens de marbre, je ne suis pas là pour me faire des amis, mais pour parler d’une musique qui si elle abrite en son sein des personnages à l’ouverture d’esprit douteuse, n’en reste pas moins la forme d’extrême la plus fertile et surprenante.            

                                                      

Titres de l’album :

                           01. Fragment d´Ether

                           02. Oracle Atone

                           03. Où les Marées Poudroient

                           04. Qu´une Main Strie la Nuit

                           05. Sous l´Arche Diamantine

                           06. Pervigilium Mortis

                           07. Et je Panserai l´Aube

                           08. Ode au Désert Suspendu

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par mortne2001 le 12/08/2020 à 17:30
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