Post Self

Godflesh

17/11/2017

Avalanche Recordings

J’étais là en 1989 lorsqu’Earache s’est éloigné des sentiers Grind battus pour offrir à un monde en perdition Streetcleaner. J’ai aussi été là en 1992 pour la cure de virginité en bruits blancs mats de Pure. Et puis en 1994 pour Selfless. Et le reste aussi, désenchanté, sous une pluie battante de l’âme inondée par un déluge de désillusions humaines et sociales. Mais surtout, j’étais encore là en 2014, il y a trois ans, lorsque les héros de l’arche perdue sont revenus accoster à mauvais port. Ils reprenaient le cours des flammes de leur sortie initiale, pour un monde qui lui aussi se faisait secouer par le tisonnier de la réalité. A World Only Lit By Fire était aussi blême qu’un petit matin de l’ère Thatcher, aussi opaque qu’une vitre derrière laquelle on reste prisonnier, dans une voiture accidentée, sous un pont, prête à exploser. Beaucoup n’y ont pas vu le chef d’œuvre qui s’y cachait, prenant simplement acte de la reformation d’un des groupes les plus importants de la fin du siècle dernier. Pensez donc, qu’attendre de plus de Justin Broadrick qui au travers de GODFLESH, HEAD OF DAVID, JESU, JK FLESH et tant d’autres projets avait repoussé les limites de la souplesse et de son opposé/rigidité dans des rythmes élastiques et rouillés, depuis ses origines bruitistes au sein d’un NAPALM DEATH qui avait tôt fait de l’ennuyer ? Un album, un classique, une nouvelle avancée, des progrès ? Non, ce LP du comeback n’était rien de tout ça, c’était juste une façon de saluer les fans et de faire un bras d’honneur à ce monde qu’il aime et déteste en même temps, proposant de fait une remise en jambes arthritiques, avançant péniblement d’un pas mécanique sous une lune de sang…Trois ans plus tard, le constat a changé, Justin et G.C. Green aussi. Ils ont vieilli, mais ont pris la peine de réfléchir, et d’oser faire le premier pas, celui qui enjambe tout leur parcours, d’un pas de l’oie, toujours aussi mécanique, et pourtant viscéral. Et de Selfless, nous passons à Post Self, comme si les deux hommes/amis/collègues souhaitaient voir au-delà d’eux-mêmes. Mais Post Self voit-il justement au-delà de tout ?

De tout, je ne sais pas, mais au-delà de leur propre art séculaire, c’est un fait. Et il est raccourci autant que bilan exhaustif. D’une vie, d’une carrière, et de la vie d’un monstre qui n’en peut plus de sentir le sol s’écrouler sous ses pieds d’argile…

Post Self aurait pu n’être qu’un monolithe de plus à ajouter non à celui de Kubrick, mais celui de Justin, sauf que l’homme et musicien est bien plus intelligent que ça. Alors, il a oublié les automatismes trop faciles, et ce Metal Indus qu’il débitait à la chaîne au début de sa carrière. Il s’est souvenu aussi de l’aspect crucial de JESU, et a exigé de son partenaire une programmation plus variée, et une basse plus légère. Et G.C., trop heureux de satisfaire a varié l’approche, frappant moins ses cordes pour les faire plus trembler. Maîtriser leur écho pour qu’il ne se perde pas dans le vide. Broadrick de son côté, n’a pas asséné le coup fatal de la façon qu’on attendait, trop contents de tendre un piège au maître qu’on soupçonnait en roue libre. Mais là sont les qualités des vrais créateurs qui sentent le vent tourner et sentir de plus en plus mauvais. Car ce nouvel album, en coup fourré pour les critiques, est une véritable catharsis pour les fans du bonhomme et de sa musique. Beaucoup plus aéré que A World Only Lit By Fire, beaucoup plus malléable aussi, il respire, il vit, se meut, et nous entraîne dans une spirale de ressenti incroyablement intelligente, et si épidermique. On pourrait presque imaginer la matière se modeler sous nos oreilles, s’insinuant dans notre organisme pour le contaminer de lucidité comme un virus muté, et nous transformer en philosophes de l’espoir bien conscients du désespoir qui détermine leur propre condition. Celle de GODFLESH est de ne jamais répéter les mêmes motifs, déjà dessinés, pour ne pas tourner en rond. Et pourtant, Post Self tourne et vire au-dessus du présent et du passé, en évoquant par touches fugaces Pure, Selfless évidemment, mais aussi JESU, lorsque l’oxygène se fait moins rare et que les progressions nous amadouent de mélodies maladives. Au point que certains ont commencé à croire, dans les hautes sphères des webzines les plus respectés, que cette œuvre était maîtresse, et point d’orgue d’une vie entière dédiée à l’unisson du bien et du mal. Mais par-delà le bien et le mal. Au-delà si vous préférez, puisque GODFLESH ne porte pas de jugement, il constate, c’est tout.

En restant dans la facilité d’expectatives respectées, il eut été logique de dire que les trois premiers morceaux de ce second retour étaient les plus faciles à deviner. Et ils le sont, puisqu’ils suivent la trajectoire de trois ans passés à cogiter la modulation d’une violence sourde. Alors « Post Self » en intro est lourd d’une introspection en logique, avec une fois encore en exergue cette rythmique pachydermique coproduite par Green et cette satanée boîte à rythmes, qui plombe d’un binaire épuisé les cris de Justin et ses riffs lancinants, évoquant les collaborations passées avec Mick Harris, mais aussi les débuts de GODFLESH, sur Streetcleaner. Heavy ? Mais GODFLESH a-t-il un jour été autre chose ?

« Parasite » ne montre pas plus de complaisance, mais allège un peu le poids sur les épaules, d’une accélération globale aussi blanche et sourde qu’une répétition des THROBBING GRISTLE mise en scène par Justin lui-même. On retrouve ces sons abrasifs, ces graves d’une redondance fatale, et ce phrasé unique de Broadrick, qui malmène sa gorge pour en extirper une troisième, quatrième piste rythmique en partance. C’est terrifiant, mais libérateur à la fois. Et on aime, parce qu’ainsi va le monde.

« No Body », sans infirmer, ne confirme pas la tendance, et l’a plutôt à sinuer, pour partir dans d’autres directions tout en allant tout droit. L’ensemble s’assouplit, devient plus feutré, et les arrangements/bidouillages, sans être rassurants, sont moins stressants. Ce troisième morceau amorce la cassure à venir, et celle avec A World Only Lit By Fire, qui devient plus patente. Cette cassure, c’est « Mirror Of Finite Light », qui l’apporte, creusant même un fossé par la même occasion. Percussions tribales, pour tissu sonore de cabale, avec ces sons qui virevoltent, et cette voix résignée mais moins scandée, et cette guitare plus torturée… Et si au-delà de nous-mêmes, nous étions tous des Dieux en puissance ? C’est ce que semble suggérer par allusion « Be God », qui lui aussi pioche dans le gigantesque legs de Songs Of Love And Hate, citant presque dans le texte un KILLING JOKE pas certain de son amour pour la Cold Wave, ni de sa passion pour le Rock Industriel. Ainsi vont les choses, comme la parole des visionnaires que tout le monde écoute. Car on écoute ce nouvel album, et on le comprend, du moins, on essaie.

On y découvre des choses qu’on n’avait pas entendues depuis fort longtemps, des itérations dignes de l’école allemande, de la part de Justin, si anglais dans l’âme. Ces dissonances irritantes dignes des friches d’EINSTURZENDE NEUBAUTEN de « Pre Self », qui préfigure peut-être la gestation avant l’expulsion, et les influences qui ressurgissent. On y entend aussi l’énorme déflagration des cordes de Green, qui pulsent et se tendent à l’occasion de « In Your Shadow », aussi mathématique qu’une horloge qui laisse ses aiguilles tourner pour nous ramener au futur d’un départ. Des samples, des exercices vocaux plus ouverts, mais toujours cette claustrophobie amère, sur fond de sirènes étranges, haut-parleurs d’une apocalypse qu’on n’évitera sans doute pas. Cette fin que tout le monde craint, est peut-être celle de « The Infinite End » qui boucle la boucle sur une autre boucle, à la façon d’un esprit guidé par les théories quantiques. Une boucle terrifiante aux fréquences graves glaçantes, qui vous déforme le prisme de la réalité au travers d’une inéluctabilité que l’on aurait préféré ne pas savoir…Et savoir quoi de plus encore ?

Que GODFLESH reste une référence ultime ? Qu’il peut être le plus Heavy, et toujours un peu maudit ? Ne le sait-on pas déjà ? En tout cas, Post Self nous oblige bien à voir au-delà de nous-mêmes. Et il est possible que Justin et G.C. en se voulant eux-mêmes, soient devenus plus que la somme de leurs deux individualités.


Titres de l'album:

  1. Post Self
  2. Parasite
  3. No Body
  4. Mirror of Finite Light
  5. be God
  6. The Cyclic End
  7. Pre Self
  8. Mortality Sorrow
  9. In Your Shadow
  10. The Infinite End

Bandcamp officiel

Site officiel


par mortne2001 le 22/12/2017 à 14:54
90 %    704

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


...
@78.192.38.132
23/12/2017, 11:14:04
différent de ce qu'ils ont pu faire, cet album divise, mais il s'imprime dans le cortex au fil des écoutes

Ajouter un commentaire


Derniers articles

Déluge + Dvne

RBD 29/09/2021

Live Report

Blood Sugar Sex Magik

mortne2001 25/09/2021

From the past

Benighted + Shaârghot + Svart Crown

RBD 22/09/2021

Live Report

Use Your Illusion I & II

mortne2001 18/09/2021

From the past

Witchfuck : le contre-pouvoir en Pologne

Simony 14/09/2021

Interview

Voyage au centre de la scène : CATACOMB

Jus de cadavre 29/08/2021

Vidéos

LA CAVE #6 : une sélection d'albums Metal Extreme

Jus de cadavre 20/08/2021

La cave

Suffocation 2014

RBD 09/08/2021

Live Report
Concerts à 7 jours
Tags
Photos stream
Derniers commentaires
Kerry King

https://www.blabbermouth.net/news/kerry-king-on-his-post-slayer-project-it-will-be-fking-good/Le pere King parle de son projet justement. 

15/10/2021, 23:04

afarf

bof 

15/10/2021, 21:01

Humungus

C'est plus ce que c'était c'est sûr, amis cela reste du UNLEASHED pur jus..."D'après les deux extraits, j'ai l'impression que le groupe s'assoupli alors qu'il gagnerait à se durcir"CLAIR !!!

15/10/2021, 09:05

Arioch91

J'ai aussi trouvé que la vidéo était too much pour les 30 ans de Machine Head.Un paquet de zicos présents sur la vidéo ont un groupe bien plus vieux que ça et ça balance des "30 years ! wooohhhhhhhhh ! Great ! Incredible ! Inbeliva(...)

15/10/2021, 08:21

RBD

Normal, j'en ai servi l'autre soir. C'est de saison.Monolord va tourner en Europe et en France en novembre prochain, je crois.

14/10/2021, 23:09

Gargan

Le premier truc auquel j'ai pensé : civet aux cèpes... pfff..

14/10/2021, 21:11

Hoover

 @Arioch91: Personnellement j'aime bien World painted blood, ça ne réinvente rien mais c'est bien fait, le seul album de trop pour moi c'est le dernier. Quant à King c'est de loin le membre de Slayer qui m'intéresse le moins, pas sûr(...)

14/10/2021, 18:13

l\'anonyme

@ Jus de cadavre: non, ce n'était pas avec Holt mais avec Phil Demmel. Holt avait mentionné qu'il se consacrait maintenant pleinement à Exodus et King avait dit que, avec Holt, ça ferait clone de Slayer et que ça n'aurait pas de sens. (...)

14/10/2021, 11:41

l\'anonyme

Personnellement, je trouve que "Where can you Flee?" est meilleur que "the king let his crown". Mais ce ne sera pas l'album du siècle et probablement le moins bon d'Unleashed. Et puis, ce son de guitare sur "The King...", pas vraiment percutant p(...)

14/10/2021, 10:59

pierre2

........... encore un groupe que j'ai vénéré mais qui aurait dû s'arrêter depuis bien longtemps !

14/10/2021, 10:34

Jus de cadavre

Ce n'était qu'une rumeur lancée par la femme de King (elle cause beaucoup pour ne rien dire elle) le projet de KK (ça parlait aussi de Phil Anselmo et Gary Holt, en gros Slayer sans Araya quoi). Mais rien de nouveau la dessus j'ai l'impression. Le jour ou (...)

14/10/2021, 10:25

Humungus

"Le projet du père King avec Paul Bostaph ça en est où ?"Ah bon ?!J'étais pas au jus de ça du tout...Alors du coup effectivement : Ça en est où ?

14/10/2021, 10:00

Arioch91

Pour moi, le dernier bon album de Slayer, c'était Christ Illusion.World Painted Blood partait un peu en roue libre et Repentless, j'ai pas aimé du tout.Araya étaint rincé et avait envie d'une seule chose : profiter de sa retraite.Le (...)

14/10/2021, 09:09

Kerry King

Le projet du pere King avec Paul Bostaph ça en est où ?

13/10/2021, 22:40

dawad

Ils ont fait un bon album, le premier.

13/10/2021, 20:32

RBD

Machine Head... c'est une vieille histoire de fidélité entre Flynn et moi, au gré des rédemptions successives et de lives toujours sérieux à défaut d'être très spontanés parfois. J'apprécie même les a(...)

13/10/2021, 13:41

Humungus

Je ne pensais vraiment pas à une reformation de SLAYER en disant ça mais à un autre projet monté par Kerry.Je suis en gros d'accord avec toi concernant le timing séparation de SLAYER... Même si cela me fait grandement chier hé hé h&e(...)

13/10/2021, 13:17

mortne2001

Et on va à la ligne de temps en temps monsieur AlexXxis???? TU VEUX NOUS FAIRE SUFFOQUER, C'EST CA??????

13/10/2021, 11:55

Jus de cadavre

Et bien de mon coté je ne souhaite vraiment pas le retour de Slayer par contre ! Déjà, Araya a prévenu que pour lui c’était définitivement terminé. Donc si Slayer venait à se reformer ce serait sans lui. Donc bon, ce ne serait mê(...)

13/10/2021, 11:47

Humungus

Croisons les doigts pour ça Jus de cadavre !Croisons aussi les doigts pour que cela soit bon si cela se fait... ... ...PS : Une news sur MACHINE HEAD où on fini par commenter sur SLAYER...CQFD

13/10/2021, 11:17