J’étais là en 1989 lorsqu’Earache s’est éloigné des sentiers Grind battus pour offrir à un monde en perdition Streetcleaner. J’ai aussi été là en 1992 pour la cure de virginité en bruits blancs mats de Pure. Et puis en 1994 pour Selfless. Et le reste aussi, désenchanté, sous une pluie battante de l’âme inondée par un déluge de désillusions humaines et sociales. Mais surtout, j’étais encore là en 2014, il y a trois ans, lorsque les héros de l’arche perdue sont revenus accoster à mauvais port. Ils reprenaient le cours des flammes de leur sortie initiale, pour un monde qui lui aussi se faisait secouer par le tisonnier de la réalité. A World Only Lit By Fire était aussi blême qu’un petit matin de l’ère Thatcher, aussi opaque qu’une vitre derrière laquelle on reste prisonnier, dans une voiture accidentée, sous un pont, prête à exploser. Beaucoup n’y ont pas vu le chef d’œuvre qui s’y cachait, prenant simplement acte de la reformation d’un des groupes les plus importants de la fin du siècle dernier. Pensez donc, qu’attendre de plus de Justin Broadrick qui au travers de GODFLESH, HEAD OF DAVID, JESU, JK FLESH et tant d’autres projets avait repoussé les limites de la souplesse et de son opposé/rigidité dans des rythmes élastiques et rouillés, depuis ses origines bruitistes au sein d’un NAPALM DEATH qui avait tôt fait de l’ennuyer ? Un album, un classique, une nouvelle avancée, des progrès ? Non, ce LP du comeback n’était rien de tout ça, c’était juste une façon de saluer les fans et de faire un bras d’honneur à ce monde qu’il aime et déteste en même temps, proposant de fait une remise en jambes arthritiques, avançant péniblement d’un pas mécanique sous une lune de sang…Trois ans plus tard, le constat a changé, Justin et G.C. Green aussi. Ils ont vieilli, mais ont pris la peine de réfléchir, et d’oser faire le premier pas, celui qui enjambe tout leur parcours, d’un pas de l’oie, toujours aussi mécanique, et pourtant viscéral. Et de Selfless, nous passons à Post Self, comme si les deux hommes/amis/collègues souhaitaient voir au-delà d’eux-mêmes. Mais Post Self voit-il justement au-delà de tout ?

De tout, je ne sais pas, mais au-delà de leur propre art séculaire, c’est un fait. Et il est raccourci autant que bilan exhaustif. D’une vie, d’une carrière, et de la vie d’un monstre qui n’en peut plus de sentir le sol s’écrouler sous ses pieds d’argile…

Post Self aurait pu n’être qu’un monolithe de plus à ajouter non à celui de Kubrick, mais celui de Justin, sauf que l’homme et musicien est bien plus intelligent que ça. Alors, il a oublié les automatismes trop faciles, et ce Metal Indus qu’il débitait à la chaîne au début de sa carrière. Il s’est souvenu aussi de l’aspect crucial de JESU, et a exigé de son partenaire une programmation plus variée, et une basse plus légère. Et G.C., trop heureux de satisfaire a varié l’approche, frappant moins ses cordes pour les faire plus trembler. Maîtriser leur écho pour qu’il ne se perde pas dans le vide. Broadrick de son côté, n’a pas asséné le coup fatal de la façon qu’on attendait, trop contents de tendre un piège au maître qu’on soupçonnait en roue libre. Mais là sont les qualités des vrais créateurs qui sentent le vent tourner et sentir de plus en plus mauvais. Car ce nouvel album, en coup fourré pour les critiques, est une véritable catharsis pour les fans du bonhomme et de sa musique. Beaucoup plus aéré que A World Only Lit By Fire, beaucoup plus malléable aussi, il respire, il vit, se meut, et nous entraîne dans une spirale de ressenti incroyablement intelligente, et si épidermique. On pourrait presque imaginer la matière se modeler sous nos oreilles, s’insinuant dans notre organisme pour le contaminer de lucidité comme un virus muté, et nous transformer en philosophes de l’espoir bien conscients du désespoir qui détermine leur propre condition. Celle de GODFLESH est de ne jamais répéter les mêmes motifs, déjà dessinés, pour ne pas tourner en rond. Et pourtant, Post Self tourne et vire au-dessus du présent et du passé, en évoquant par touches fugaces Pure, Selfless évidemment, mais aussi JESU, lorsque l’oxygène se fait moins rare et que les progressions nous amadouent de mélodies maladives. Au point que certains ont commencé à croire, dans les hautes sphères des webzines les plus respectés, que cette œuvre était maîtresse, et point d’orgue d’une vie entière dédiée à l’unisson du bien et du mal. Mais par-delà le bien et le mal. Au-delà si vous préférez, puisque GODFLESH ne porte pas de jugement, il constate, c’est tout.

En restant dans la facilité d’expectatives respectées, il eut été logique de dire que les trois premiers morceaux de ce second retour étaient les plus faciles à deviner. Et ils le sont, puisqu’ils suivent la trajectoire de trois ans passés à cogiter la modulation d’une violence sourde. Alors « Post Self » en intro est lourd d’une introspection en logique, avec une fois encore en exergue cette rythmique pachydermique coproduite par Green et cette satanée boîte à rythmes, qui plombe d’un binaire épuisé les cris de Justin et ses riffs lancinants, évoquant les collaborations passées avec Mick Harris, mais aussi les débuts de GODFLESH, sur Streetcleaner. Heavy ? Mais GODFLESH a-t-il un jour été autre chose ?

« Parasite » ne montre pas plus de complaisance, mais allège un peu le poids sur les épaules, d’une accélération globale aussi blanche et sourde qu’une répétition des THROBBING GRISTLE mise en scène par Justin lui-même. On retrouve ces sons abrasifs, ces graves d’une redondance fatale, et ce phrasé unique de Broadrick, qui malmène sa gorge pour en extirper une troisième, quatrième piste rythmique en partance. C’est terrifiant, mais libérateur à la fois. Et on aime, parce qu’ainsi va le monde.

« No Body », sans infirmer, ne confirme pas la tendance, et l’a plutôt à sinuer, pour partir dans d’autres directions tout en allant tout droit. L’ensemble s’assouplit, devient plus feutré, et les arrangements/bidouillages, sans être rassurants, sont moins stressants. Ce troisième morceau amorce la cassure à venir, et celle avec A World Only Lit By Fire, qui devient plus patente. Cette cassure, c’est « Mirror Of Finite Light », qui l’apporte, creusant même un fossé par la même occasion. Percussions tribales, pour tissu sonore de cabale, avec ces sons qui virevoltent, et cette voix résignée mais moins scandée, et cette guitare plus torturée… Et si au-delà de nous-mêmes, nous étions tous des Dieux en puissance ? C’est ce que semble suggérer par allusion « Be God », qui lui aussi pioche dans le gigantesque legs de Songs Of Love And Hate, citant presque dans le texte un KILLING JOKE pas certain de son amour pour la Cold Wave, ni de sa passion pour le Rock Industriel. Ainsi vont les choses, comme la parole des visionnaires que tout le monde écoute. Car on écoute ce nouvel album, et on le comprend, du moins, on essaie.

On y découvre des choses qu’on n’avait pas entendues depuis fort longtemps, des itérations dignes de l’école allemande, de la part de Justin, si anglais dans l’âme. Ces dissonances irritantes dignes des friches d’EINSTURZENDE NEUBAUTEN de « Pre Self », qui préfigure peut-être la gestation avant l’expulsion, et les influences qui ressurgissent. On y entend aussi l’énorme déflagration des cordes de Green, qui pulsent et se tendent à l’occasion de « In Your Shadow », aussi mathématique qu’une horloge qui laisse ses aiguilles tourner pour nous ramener au futur d’un départ. Des samples, des exercices vocaux plus ouverts, mais toujours cette claustrophobie amère, sur fond de sirènes étranges, haut-parleurs d’une apocalypse qu’on n’évitera sans doute pas. Cette fin que tout le monde craint, est peut-être celle de « The Infinite End » qui boucle la boucle sur une autre boucle, à la façon d’un esprit guidé par les théories quantiques. Une boucle terrifiante aux fréquences graves glaçantes, qui vous déforme le prisme de la réalité au travers d’une inéluctabilité que l’on aurait préféré ne pas savoir…Et savoir quoi de plus encore ?

Que GODFLESH reste une référence ultime ? Qu’il peut être le plus Heavy, et toujours un peu maudit ? Ne le sait-on pas déjà ? En tout cas, Post Self nous oblige bien à voir au-delà de nous-mêmes. Et il est possible que Justin et G.C. en se voulant eux-mêmes, soient devenus plus que la somme de leurs deux individualités.


Titres de l'album:

  1. Post Self
  2. Parasite
  3. No Body
  4. Mirror of Finite Light
  5. be God
  6. The Cyclic End
  7. Pre Self
  8. Mortality Sorrow
  9. In Your Shadow
  10. The Infinite End

Bandcamp officiel

Site officiel


par mortne2001 le 22/12/2017 à 14:54
90 %    477

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


...
@78.192.38.132
23/12/2017 à 11:14:04
différent de ce qu'ils ont pu faire, cet album divise, mais il s'imprime dans le cortex au fil des écoutes

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https://www.ouest-france.fr/economie/entreprises/crise-du-coronavirus/info-ouest-france-coronavirus-pourquoi-le-hellfest-2020-se-prepare-un-report-d-un-6799786


Les 3 précédents albums ne m'ayant pas laissé des souvenirs impérissables, je passe mon tour pour celui-ci.

Testament restera pour moi le groupe qui a pondu de belles références comme The Legacy, The New Order et Practice what you Preach et ça s'arrêtera là.


La voix me fait penser à Runhild Gammelsæter dans le projet Thorr's Hammer avec les mecs SunnO)))


J'avoue belle découverte, c'est lourd et massif.


Putain c'est chaud quand même là, je sens déjà certains venir vomir leur haine du métal, en criant au loup.


@Simo, jettes une oreille là-dessus si c'est pas déjà fait !


Wow ! c'est massif, j'adore. Merci pour cette découverte !
Achat indispensable.