Post Black Metal. Blackgaze. Deux terminologies qui font peur, et qui suscitent un maximum d’interrogations. Après tout, elles furent tellement utilisées à mauvais escient, la plupart du temps pour tenter de justifier des dérives pompeuses inexcusables, que le ressenti est inévitable. Et tenter d’en définir les contours devient de plus en plus ardu, puisque de simples extensions de base, ces deux excroissances ont muté en styles à part entière, qui recèlent le meilleur comme le pire, l’excellent comme le médiocre. Alors, en 2017 et presque 2018, qu’attendre d’un groupe se réclamant de cette appartenance ? Beaucoup de choses, parfois rien du tout, mais surtout, du mystère, et on l’espère, une énorme part de créativité, histoire de ne pas se laisser entraîner encore une fois sur les chemins escarpés de la facilité complaisante. Les lituaniens de DEVLSY font-ils partie de cette catégorie de groupes composant une musique riche et complexe, et suffisamment dense et créative pour mériter les étiquettes à postériori, et non à priori, comme un but et non une conséquence ? A l’écoute de leur second album, la réponse semble se dessiner à l’affirmative, tant leurs morceaux empruntent des chemins différents pour arriver au même objectif. Transcender l’obscurité pour laisser filtrer la lumière, et se sevrer de différentes influences pour obtenir un son qui leur est propre. Car la musique des lituaniens est beaucoup plus qu’une simple digression bavarde sur des thèmes rebattus, mais plutôt une proposition de pistes à suivre et à développer, nous menant peut-être à l’épiphanie d’une découverte, celle d’une terre aussi aride que les autres, mais qui laisse quand même pousser les fleurs du plaisir.

Quatuor originaire de Vilnius (Giedrius Gudaitis – guitare, Vytautas – chant, Vytenis Beinortas – batterie et Darius – basse), DEVLSY s’est formé en 2011, dans le but de mixer le BM le plus foncièrement brutal au Shoegaze le plus éthéré, et nous a déjà exposé ses vues sur un premier album en 2013, A Parade of States, qui avait bien retenu l’attention de l’underground. On y avait cru y voir « un voyage dans le fonctionnement interne malaisé d’une âme perturbée » et il est certain que la comparaison n’était pas forcément déplacée. Il fallait donc que le quatuor ose pousser les choses encore plus loin pour conforter les bonnes opinions que ce premier jet avait suscitées, et autant le dire tout de suite, si le pari n’est pas complètement remporté, les musiciens ont tenté de faire progresser leur musique, en la rendant de plus en plus définissable. Alors, la question demeure. Post Black ou pas Post Black ? Finalement, balayons les interrogations, et intéressons-nous à la musique en elle-même, qui se dispense très bien d’étiquettes. Si l’argument BM est forcément le plus important et le plus discutable dans le fond, tant l’intelligence de composition dépasse tout cloisonnement, il est tout aussi difficile de valider le préfixe « Post », puisque ces chansons n’appartiennent à aucun univers précis, se mouvant comme une galaxie aux frontières fluctuantes. On y sent bien sur des éléments inhérents à la culture des DEATHSPELL OMEGA, mais pas de traces d’ALCEST ni de l’écurie philosophique cherchant constamment un sens à l’art. Ici, l’art est instinctif, épidermique, et viscéral, et se contente de traduire la brutalité dans un vocable compréhensible par tous, même si parfois les emprunts à des notations troubles empêchent une formalisation trop définitive. Mais c’est aussi ce qui fait le charme de Private Suite, qui a de sérieux airs de chambre d’hôtel perdue au milieu de nulle part, où les voyageurs s’arrêtent le temps d’une nuit pour réfléchir aux tenants et aboutissants de la vie, sans trouver de réponse.

Les textures, les empilements, les transgressions, voici ce qui rend ce deuxième longue-durée aussi passionnant. En six longs morceaux, les lituaniens ne se sont pas contentés de jouer la durée, ni d’utiliser le progressif en tant que tel, mais ont juxtaposé des idées, des strates, pour parvenir à épaissir leur musique sans la rendre complaisante ou redondante. On y trouve bien évidemment les qualités des extensions déjà nommées, mais peu de leurs défauts, ce qui est toujours bon signe. Les lituaniens ont travaillé leur parties de guitare, ont bien sûr utilisé cette basse si symptomatique, mais ont aussi soigné les parties vocales, les enchaînements, pour que tout se suive de façon logique, sans trop sacrifier cette même logique et sa cohérence à la surprise de la découverte. Ainsi, « Corridors » ressemble à un trip à la VOÏVOD aux confins d’un univers à la SHINING, sans pour autant singer les tics les plus personnels des deux entités. Harmonies asséchées et tendues, rythmique posée mais pas calme pour autant, et avancée par petits pas, avant une explosion aussi incongrue que salvatrice. Et si Vytenis Beinortas derrière sa batterie se refuse à tomber dans la facilité d’une brutalité de double grosse caisse un peu trop convenue, ça ne l’empêche nullement de varier ses plans pour enrichir les thèmes et leur apporter l’assise rythmique dont ils ont besoin. L’homme a d’ailleurs souvent l’occasion de prouver sa valeur, se voulant ambivalent dans sa frappe, mais ferme dans ses percussions, comme il le démontre à l’occasion de l’incendiaire « Bring My World », lui permettant toutes les audaces. Est-il pour autant le point central de focalisation ? Oui et non, puisque les quatre instrumentistes font ce qu’ils peuvent pour se faire remarquer, sans trop tirer la couverture à eux. Et en tant que vocaliste, Vytautas module, se fait oublier en arrière-plan, pour mieux nous déchirer les tympans de ses exhortations maladives.

Certes, tout n’est pas encore parfait, mais je soupçonne les DEVLSY de l’avoir fait exprès. Ainsi, « Patient #6 » se contente de répéter des énonciations déjà rédigées, et s’il s’extirpe de l’inutilité via des arrangements assez malins, son monolithisme le rend parfaitement dispensable au regard du creuset de créativité de l’ensemble. Heureusement, « Porta Formica », loin de faire l’apologie de ce revêtement star des seventies, déambule de nouveau dans les corridors du psychédélisme noir, pour nous hypnotiser de ses guitares en trémolo et de sa basse en trombes d’eau. A propos de basse, on retrouve dans les featuring de l’album la participation d’un certain Dave Edwardson, fraîchement échappé d’un NEUROSIS qui aurait certainement son mot à dire en termes d’influence, et pas étonnant de croiser le bonhomme sur « Bring My World », le morceau le plus épais et violent du LP.

Mais loin des gimmicks, c’est bien le fond qui intéresse nos amis du jour, qui terminent leur cheminement étrange par un « Horizon Attached » ne l’étant pas moins, et représentant le point de jonction entre le BM et le Post BM le plus probant. Titre assez classique, il incarne une conclusion logique et offre des perspectives, que Private Suite ne fait qu’ébaucher, en laissant passer par l’interstice de sa porte privée des volutes de chant en son clair et quelques riffs plus Rock qu’à l’ordinaire.

Alors, Black, Post Black, Blackgaze, quelle importance ? Le plus étant de s’intéresser à un groupe qui semble vouloir défoncer quelques barrières pour imposer sa vision, et qui y parvient par intermittence. Private Suite n’est certainement pas la preuve de validité tant attendue, mais il reste un album à la tension maintenue. Ce qui en soi, est déjà une réussite.


Titres de l'album:

  1. Corridors
  2. Hatching Tomb
  3. Bring My World
  4. Patient #6
  5. Porta Formica
  6. Horizon Attached

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par mortne2001 le 29/12/2017 à 17:47
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