Le Sludge en général – et là est son talon d’Achille indéniable – est souvent le terrain d’une compétition douteuse entre les groupes en arpentant les couloirs, pour savoir qui va jouer le plus fort, le plus massivement, avec le plus de gros son, d’accords douloureux et qui va plaquer sur bits les hurlements les plus stridents et/ou graves. C’est ainsi, l’homme et le musicien sont doués d’une manière innée du sens de la rivalité et de l’excès, et c’est évidemment ce qui rend ce style aussi attachant qu’agaçant, voire carrément énervant.

Mais de temps à autres, il arrive qu’une échappée d’esthètes se concentre plus sur la qualité de leur musique que sur ses propriétés irritantes et répulsives. Et ce sont généralement ceux-ci qui produisent les albums les plus créatifs et intriguant, ce qui est bien évidemment le cas de nos nihilistes mélodiques du jour.

Pour ceux qui n’ont pas la mémoire courte, le nom de DEVOID évoquera sans doute quelque chose. Une démo en 2014, deux longue durée (II en 2015 et I&II en 2015, genre compile), et surtout, un amour certain d’un Drone/Doom/Sludge de qualité, qu’ils ont pratiqué pendant une petite année, avant d’opter pour un changement de patronyme, certainement en se rendant compte que le leur était déjà un peu trop usité.

De DEVOID à BODY VOID il n’y a qu’un pas, mais celui qui compte, puisque la musique des originaires de San Francisco n’a pas vraiment changé, mais semble avoir gagné en maturité maladive.

On retrouve donc au casting Will Ryan (guitare et cris), Parler Ryan (infrabasse) et Edward Holgerson (marteau pilon), pour un faux premier album qui n’est en fait que la continuité des travaux précédents de DEVOID, subtilement poussés à une sorte de paroxysme.

Mais le paroxysme de ce trio n’est pas l’extrême lourdeur qui rendrait le pas d’une horde de pachydermes leste, ni une saturation outrancière couvrant une voix pénible venue des profondeurs du mal-être, mais plutôt une recherche constante d’hybridation entre des styles, pour obtenir un résultat aussi homogène que versatile. Et de ce point de vue, l’opération Ruins est un franc succès.

Corps vide, des ruines, le programme n’a rien de nouveau, et les influences semblent être les mêmes. La page Facebook du trio nous indique quelques accointances avec des noms connus histoire de situer l’intrigue, et les ELECTRIC WIZARD, PRIMITIVE MAN, KHANATE, FULL OF HELL, CHELSEA WOLFE, EARLY GRAVES, GREY WIDOW, NEUROSIS, BORIS, BURNING WITCH, SEA BASTARD, HELL, GRIEF, EYEHATEGOD, YOB, JUCIFER, THOU, MONARCH de vous aiguiller sur une piste multiple, qui finalement, est presque la bonne.

Car non, les BODY VOID ne sont pas qu’un groupe de Sludge de plus, même si la patine Heavy du genre colle à leur peau décharnée de carcasse vide d’espoir.

Thématiquement, les obsessions n’ont pas vraiment varié, et entre l’idéalisation du suicide, la tristesse, la mort, la question des genres, les rêves, mais aussi l’espace, le panel est vaste mais resserré sur une humanité chancelante qui cherche encore une porte de salut à son inéluctable destin.

Musicalement, comme le montrent les références, l’affaire est plus complexe et multicouches qu’il n’y paraît. Certes, le propos est très lourd, apoplectique, étouffant, mais loin de se contenter d’un riff répété ad vitam aeternam, les trois Californiens proposent des digressions intéressantes tirant vers un Hardcore vraiment nauséeux, voire un D-Beat maladif, qui interviennent à espaces réguliers dans la longue litanie macabre des morceaux.

Et la progression même de l’album est fort intelligente, puisque les petits malins ont placé en ouverture les titres les plus brefs – et donc abordables – pour appuyer sur l’emphase petit à petit jusqu’à nous mener à une conclusion de plus de seize minutes, étonnement digeste.

Le timing va donc crescendo, comme le malaise s’épaissit, mais « Swan » entame les hostilités sur une tonalité très NEUROSIS, avec une guitare évidemment gravissime, perturbée par quelques percussions très éparses. Feedback, insistances, pour une très longue intro sur laquelle la voix infâme de Will s’époumone dans le cosmos en vomissant des incantations de vieille sorcière sur un bûcher de l’inquisition. Son interprétation vocale hors norme est un des points forts de cet album qui en contient un certain nombre, mais il est certain que l’entendre s’égosiller comme un damné sur des titres à l’emphase Doom prononcée est un supplice délicieux…  

Et si ce premier morceau ne dévie que tardivement sur un mid tempo plus enlevé, « Erased » ose une plus grande prise de risques, et démarre très fort et très vite pour évoquer un joli mélange entre le D-Beat scandinave et un PRIMITIVE MAN assez peiné d’être tiré de sa léthargie. Riffs plus volontiers actifs, batterie en accélération qui multiplie les variations, et toujours ce chant au-delà de la rupture du larynx pour motiver les hordes. Une jolie surprise qui apporte une plus-value à un album qui commençait à salement intriguer.

Malgré ses apparences sémantiques, « Monolith » reproduit plus ou moins le même principe, et alterne avec flair les brutales poussées de violence et les écrasements dantesques, proposant de fait une osmose de Sludge à tendance Black très sombre et glauque, comme un espoir mort avant d’avoir été apprécié.

D’ailleurs, pour un groupe se targuant de ne voir que l’égalité dans l’humanité, les thématiques ont plutôt tendance à confirmer un désespoir constant, accentué par cette voix inimitable et maladive qui ferait passer SILENCER pour un clone sucré des CARPENTERS.

Mais tout est sans doute résumé par ce vers exhorté par Will, « I am in ruins, drifting in darkness like candles in the distance gone forever », qui offre un survol philosophique du dernier pamphlet « Ruins »…

Un peu NEUROSIS (beaucoup) dans l’esprit, légèrement WARHORSE sur les bords de la selle, ce titre éponyme est sans conteste l’extrême onction Doom de cet album, distillant même quelques notes de guitare faisant passer l’intro du mythique « Black Sabbath » pour un tocsin joyeux annonçant un mariage.

Seize minutes de douleur intrinsèque, pour une longue parabole sur les accointances entre le Sludge anémié et le destin de l’humanité effilé, et au final, de multiples allusions au Funeral Doom et au Funeral Black, sans passer par la case lo-fi ou redondance excessive.

Une belle prouesse, qui pourtant ne cherche pas à creuser plus profond que son voisin de mise en terre…

Produit par Greg Wilkinson (derrière la console pour GRAVES AT SEA, VASTUM, FORN), Ruins est en effet une lande désolée, jonchée de vieilles pierres tombées il y a très longtemps.  

Mais ce « premier » album est aussi une sale jonction entre un Sludge lucide mais malheureux, un Hardcore souffreteux, et un BM venimeux (dans les émanations tout du moins), et donc, la possibilité d’y voir autre chose qu’une succession de plans réchauffés et déjà usées par des dizaines de formations peu inspirées.

Des ruines, des cris, une cruauté patente, et une Némésis flagrante. Le Sludge, l’autre thérapie inversée. Dont les BODY VOID ont assimilé tous les rouages sans forcer. 


Titres de l'album:                    

  1. Swan
  2. Erased
  3. Monolith
  4. Ruins

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 30/12/2016 à 14:19
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