Samsara

Venom Prison

15/03/2019

Prosthetic Records

Le Samsara, pour ceux qui ne seraient pas initiés à la religion bouddhiste, représente le concept de renaissance dans un cycle de vie et de mort permanent, et la souffrance qui en résulte de devoir évoluer dans un monde matériel entièrement dénué d’empathie. Ce concept peut évidemment se voir comme théorie gnostique globale, mais aussi comme application prosaïque d’une routine qui nous détruit chaque jour un peu plus, et surtout, comme la somme de douleur qui en résulte, d’une machine capitaliste implacable qui transforme le vivant en objet, le divin en matérialisé, et la pureté en donnée commerciale viable ou non, nous condamnant à un statut de monnaie d’échange dans les cas les plus bénéfiques, ou comme simples sujets d’étude et de labeur dans la pire des situations. C’est ce contexte qu’on choisit les anglais de VENOM PRISON pour encadrer leur second LP, contexte déjà abondamment abordé dans des ouvrages mais aussi des œuvres artistiques, et qui convient parfaitement aux angles choisis par Larissa Stupar pour aborder ses textes et les thèmes qu’elle souhaite mettre en avant. Alors, tout y passe, des mères porteuses exploitées dans des conditions déplorables, à la souffrance qu’on s’inflige volontairement pour échapper à celle de l’extérieur, en passant par le ressenti de femme-objet des victimes de viol qu’on traite comme de vulgaires morceaux de viande, et qui doivent prouver leur innocence au lieu de voir leur tortionnaire condamné sur des faits. Et dans les faits, Samsara, second LP des anglais est d’un réalisme incroyable, et se pose comme cri primal d’une génération extrême qui n’en peut plus de constater l’érosion de la civilisation dite « moderne » et de subir les méfaits de l’ultra-libéralisme, le totalitarisme d’une société patriarcale, le rejet des parias, et l’imposition permanente de règles commerciales devant répondre à des problématiques humaines. Et musicalement, le tout s’incarne dans une brutalité de fond et de ton qui risque fort de laisser la concurrence à des années-lumière d’efficacité et de concision.

Je l’avoue sans détour, le premier effort du quintet (Larissa Stupar - chant, Ash Gray & Ben Thomas - guitares, Mike Jefferies - basse et Joe Bills - batterie) m’avait laissé dubitatif. J’en avais reconnu les qualités les plus évidentes, cette façon de détourner la noirceur à des fins de puissance, cette versatilité de ton, mais j’y avais aussi décelé des faiblesses évidentes. Un manque de projet porteur, une tendance à tergiverser entre rugosité Hardcore et profondeur Death, et pas mal d’autres petites choses qui m’empêchaient d’y voir le renouveau d’une scène Death anglaise qui avait toujours eu du mal à faire de l’ombre à ses homologues américaine et suédoise. Mais les choses ont changé, en pire selon le point de vue, mais en mieux sous un angle artistique. Non que les VENOM PRISON aient renoncé à cette pluralité, mais ils l’ont domestiquée pour lui faire épouser les contours d’une optique globale, qui cette fois-ci est parvenu à fondre le Death et le Hardcore sans tomber dans les travers de jeunisme du Deathcore, et Samsara, plus qu’une continuité, se pose en renaissance d’un groupe qui finalement, pourrait bien incarner l’avenir de la scène extrême nationale. Car chaque riff, chaque mot, chaque break rythmique, chaque accélération a sa propre raison d’être, et répond à une logique de colère que les NAILS eux-mêmes pourraient envier.

Pour autant, pas question de décalque ou de copie, les cinq anglais possèdent leur propre identité, forgée pendant deux ans sur les routes de l’Angleterre et du pays de Galles, et on sent à chaque impulsion que ce temps passé à arpenter le pays leur a offert une cohésion globale que « Matriphagy » démontre de sa puissance assourdissante et de sa colère ouverte. Adoubés d’un son qui frise la perfection, avec une rythmique épuisante de précision et étouffante d’ampleur, un duo de guitares qui comme à la grande époque du Crust anglais tirent tous azimuts, et des lignes vocales placées pile au centre du mix qui haranguent l’auditeur de leurs textes revendicateurs et désespérés de haine, les VENOM PRISON ont gommé toutes les aspérités qui plombaient leur premier effort et qui le maintenaient au sol, et s’envolent vers un ciel de violence moderne que la tradition valide pourtant. Comprenez bien que ces gens-là sont bien dans leur époque, mais savent reconnaître le legs de l’ancienne génération. Ils souhaitent juste apporter leur pavé de colère pour briser les restes de vitrine de passéisme, et le font avec une cruauté confondante de réalisme. Et le réalisme est le maître-mot de cette réalisation. Tout comme son humanisme. Et comme la seule possibilité de révolte constructive qui nous reste est le renversement par la violence des restes de conservatisme, Samsara se pose en hurlement du désespoir d’une génération qui broie du noir.

Manifeste de brutalité ouverte, ce second LP se montre sous un jour imperfectible, ce qu’on comprend très bien une fois passés les trois premiers morceaux. Les dissonances, les blasts impitoyables, cette façon qu’a Larissa de hurler sa peine et son acrimonie à la face de la société font certes peur, mais sont nécessaires, et rapprochent le groupe d’une version combinée des forces dévastatrices de FULL OF HELL, MISERY INDEX, NAPALM DEATH et TRAP THEM. Mais ce qui étonne par-dessus tout, c’est cette intelligence dans l’efficacité, qui ne bride pas les idées mais leur permet de se développer. Ainsi, les motifs accrocheurs sont toujours présents, mais plus actifs et prenant, à l’instar du développé/couché « Megillus & Leana », qui combiné à la boucherie « Uterine Industrialisation » pointant du doigt le scandale sanitaire des mères porteuses représente un diptyque écrasant de puissance immédiate, et pas seulement à cause de l’union rythmique concassante/chant exhorté. Les guitares n’hésitent plus à s’affirmer, et plaquent des riffs instinctifs, et l’ensemble à des airs de condamnation globale qui fait froid dans le dos. Avec en exergue des soli propres et précis, et une volonté de ne jamais trop s’éloigner du Metal pour se rapprocher du Hardcore, les VENOM PRISON ont trouvé le compromis parfait, et proposent un équilibre stable entre l’épaisseur et l’abrasivité, calibrant leurs titres tout en les laissant s’exprimer sans suffoquer. Souhaitant matérialiser une souffrance qui n’en peut plus de rester sous couvert d’injustice, le quintet anglais transcrit en musique et bruit tout le poids de la douleur que la plèbe subit jour après jour, et n’hésite pas à pousser le bouchon de la révolte toujours plus loin, frisant les cimes d’un Death/Grind compressé à outrance, mais sans indécence (« Self Inflicted Violence », un maelstrom de sons qui formalise très bien ce qu’une victime consentante peut ressentir au moment de s’infliger des coupures et autres lacérations).

Et alors que ce genre d’album - qui semble excessif au prime abord - s’essouffle rapidement une fois sa première moitié passée, Samsara maintient la pression, quitte à aérer mélodiquement (« Asura's Realm »), et nous offre un dernier tiers qui se paie le luxe d’un intéressement encore plus grand, avec des compositions finales épiques mais toujours aussi véhémentes (« Implementing the Metaphysics of Morals », les larmes d’une victime de viol transformées en haine viscérale sur fond de Death contemporain, « Naraka », épilogue à la suédoise qui appuie sur les tempes et fixe du regard). C’est donc un véritable achèvement que les anglais nous livrent, et qui incarne mieux que n’importe quelle autre œuvre la répétition d’une époque qui prend un malin plaisir à multiplier ses erreurs de jugement en les assumant d’une ironie sadique, imposant au peuple des sacrifices que l’élite refuse de faire elle-même. Le monde est une prison, mais nous en sommes les gardiens. Il est temps maintenant d’ouvrir les cellules et de réclamer notre dû. Et les revendications ne s’étant jamais faites dans le calme et la tempérance, autant laisser les VENOM PRISON mener le cortège.

   

Titres de l'album :

                            1. Matriphagy

                            2. Megillus & Leana

                            3. Uterine Industrialisation

                            4. Self Inflicted Violence

                            5. Deva's Enemy

                            6. Asura's Realm

                            7. Sadistic Rituals

                            8. Implementing the Metaphysics of Morals

                            9. Dukkha

                            10. Naraka

Site officiel

Facebook officiel

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 17/05/2019 à 17:22
95 %    450

Commentaires (0) | Ajouter un commentaire

pas de commentaire enregistré

Ajouter un commentaire


Derniers articles

Voyage au centre de la scène : ASSHOLE

Jus de cadavre 17/01/2021

Vidéos

Eluveitie + Korpiklaani 2010

RBD 08/01/2021

Live Report

Sélection Metalnews 2020 !

Jus de cadavre 01/01/2021

Interview

Welcome To My Nightmare

mortne2001 26/12/2020

From the past

IXION : entretien avec Julien

JTDP 16/12/2020

Interview
Concerts à 7 jours
Tags
Photos stream
Derniers commentaires
Kairos

Ouais dsl j'ai été un peu sec, mais l'autre andouille est venu gratuitement me baver sur les rouleaux... J'aurais dû employer l'adverbe "cordialement" à la fin de mon précèdent post. 

26/01/2021, 16:03

Bones

Mouais, mais par contre je vais rapidement le réécouter pour voir si mon approche a évolué. C'est vrai qu'il est réputé...  j'ai sans doute raté le coche.

26/01/2021, 13:14

Arioch91

@Humungus : SIC... And Destroy !   Comme disait Coluche : la politique ? C'est quand on est poli et qu'on a(...)

26/01/2021, 10:45

Arioch91

@Humungus : je confirme pour The Rack. Plusieurs fois j'ai essayé mais sans jamais accrocher.Y a des albums comme ça

26/01/2021, 07:56

Humungus

Toujours "intéressant" (SIC !!!) quand la politique s'insère ici... ... ...

26/01/2021, 07:38

Humungus

Ne pas "rentrer" dans "The rack" ?!?!Bizarre étant donné la monstruosité de cet album...Quoi qu'il en soit, je plussoie sur HAIL OF BULLETS !Pis n'oublions pas le merveilleux GRAND SUPREME BLOOD COURT non plus hein !!!(...)

26/01/2021, 07:35

Arioch91

@Bones : merci pour l'idée, vais m'écouter les trois albums de Hail of Bullets, juste histoire de rattraper mon retard concernant le père Van Drunnen.

25/01/2021, 20:12

Bones

Ce dernier Asphyx n'est pas une montagne de nouveautés mais il est super efficace. On sent les vieux briscards qui connaissent parfaitement leur affaire.Etant un gros fan de Van Drunen, je vais décortiquer ses paroles en ne doutant pas que les morceaux vont s'en tro(...)

25/01/2021, 18:39

Jus de cadavre

Ouais, ils frappent fort les anciens avec cet album ! 

25/01/2021, 18:17

LeMoustre

Chez Accuser, en période récente, c'est Demoniac qu'il faut écouter. Plus violent, sorte de Testament sous amphétamines, il est à mon humble avis le meilleur de ce que Thoms  a produite depuis Who Dominates Who. Ah, si, le premeir album est aussi (...)

25/01/2021, 17:03

LeMoustre

Opposer les casseurs qui seraient bons à expédier aux bagnes de Cayenne pour casser des cailloux et les envahisseurs du Capitole n'est pas une bonne idée. L'objectif est pas le même, les casseurs sont souvent des racailles de délinquants multiréc(...)

25/01/2021, 11:47

Stench

Très étrange à dire mais sur le titre "Tree years of famine", j'entends Overkill de "Skullkrusher". Sinon, excellent album, bien sûr !

25/01/2021, 11:46

Arioch91

Je suis fan du timbre vocal de Van Drunnen depuis le Consuming Impulse de Pestilence mais j'avoue n'avoir jamais accroché au The Rack d'Asphyx et ne me suis jamais penché sur les sorties du groupe. Pas plus pour Hail of Bullets (si je me gourre pas).Mais &ccedi(...)

25/01/2021, 11:04

Solo Necrozis

Piñata of Pus, Necro Thicc, Uteronecrotic Descent of the Divine...Haha ces titres de merde, j'en ris comme un con devant mon PC.

25/01/2021, 10:12

Simony

En tout cas, le livestream proposé samedi était une boucherie totale. Avec ou sans public, les mecs se donnent, Martin plaisantent entre les morceaux et v'là comment ça défouraille sévère. Total respect pour ces mecs qui en imposent, vraiment (...)

25/01/2021, 08:17

POMAH

L'ambiance est chaude par ici...

25/01/2021, 08:06

Humungus

J'en suis déjà à ma troisième écoute consécutive...ACHAT OBLIGATOIRE BORDEL !!! !!! !!!PS : Martin je t'aime.

25/01/2021, 04:25

Pozo (bass)

Thanks for the review!I'll put our spotify link if you wanna follow ushttps://open.spotify.com/artist/0QwY3TM6Lvo6Ba8VGC67YL

25/01/2021, 01:07

Chemikill

Parler de la musique serait déjà un gros morceau.

24/01/2021, 22:59

jtdef

Avec Joe Bidon et l'imposteur Harris ils sont mal barrés.

24/01/2021, 21:11