Il semblerait que la mode soit à la blackification. Pardonnez ce néologisme malheureux, mais à force de tomber sur des groupes opacifiant leur musique pour la rendre plus teigneuse, je m’attends à des aberrations grotesques comme le Blackened Glam ou le Blackened A.O.R, et pourquoi pas, en poussant l’absurde dans ses derniers retranchements, à du Blackened Black, histoire de fixer une limite définitive à cette exagération ambiante. Alors, noircissons puisque telle est la volonté d’une époque artistique qui tente par tous les moyens de s’extirper de sa condition sous les prétextes les plus fallacieux. N’étant pas foncièrement contre un durcissement de ton, et encore moins opposé aux mélanges les plus incongrus, j’avais accueilli cette tendance avec bienveillance, avant de me trouver saoulé par les exactions du Blackened Death, agacé par les itérations du Blackened Hardcore, et finalement, je me voyais esquiver les sorties annoncées à grand renfort de préfixes pour ne pas sombrer dans la monotonie d’une nouvelle vague finalement aussi peu fertile que celle old-school qui n’a de cesse de piller pour mieux cacher le vide créatif. Mais cette tendance, aussi répétitive soit-elle accouche de temps à autres d’œuvres qui se veulent plus ambitieuses que la moyenne, et qui loin d’utiliser les codes comme un but, n’y voient qu’un moyen de proposer quelque chose de différent, mais pas moins brutal pour autant. Et c’est le cas des turinois de NOISE TRAIL IMMERSION, qui une fois encore font honneur à leur nom en proposant leur troisième LP, et sans aucun doute le plus dense et perturbant. Et après une entame éponyme en 2014, et un explosif Womb il y a deux ans, ce quintet de l’impossible est parvenu à synthétiser l’ADN le plus personnel de deux courants pas si opposés qu’ils n’en ont l’air, le Chaotic Core/Mathcore et le Black Metal, en acceptant les facettes les plus extrêmes des deux styles, pour les fondre dans un même chaos impitoyable et assourdissant.

Conçu comme une ode ininterrompue à la violence musicale, Symbology of Shelter est d’une brutalité sans égale, et d’une densité incroyable. En adoptant la posture rythmique de biais des DILLINGER ESCAPE PLAN, l’épaisseur des CANDIRIA, et la complexité stridente des DEATHSPELL OMEGA et autres DODECAHEDRON, les italiens viennent de jeter un énorme pavé dans la mare et de signer l’un des albums les plus néfastes et efficaces de cette fin d’année. On les savait capables d’aller très loin, mais ce troisième tome prouve que les cinq musiciens (Fabio - chant, Nebil & Daniele - guitares, Lorenzo - basse et Paolo - batterie) ont décidé de fracasser toutes les barrières pour imposer leur champ de désolation, poussant sur les ruines fumantes de la civilisation, et définissant avec acuité les années de disette catastrophique à venir. Imposant le chaos dans un contexte instrumental calibré au millimètre, NOISE TRAIL IMMERSION parvient à trouver l’équidistance la plus parfaite entre un Black avant-gardiste strident et dérangeant, et un Hardcore aussi chaotique que son époque, mais loin de se contenter d’une ruade dans les brancards histoire de sonner plus bordélique que ses concurrents directs, le groupe à agencé son évolution, n’hésitant pas à avoir recours à des passages atmosphériques malsains pour mettre en exergue sa brutalité outrancière. Et c’est ainsi que la première moitié du tracklisting s’écoule dans un Armageddon de violence, pour mieux nous amener avec beaucoup de pertinence vers le diptyque « The Empty Earth », qui de ses dissonances et ses guitares en résignation se complait dans la description d’un monde à l’agonie attendant l’estocade finale pour s’éteindre en toute tristesse. Nous avons donc affaire à une progression très intelligente de la part des turinois qui nous embarquent dans un voyage aux confins de la fin, et qui n’hésitent pas à intégrer pour cela des éléments disparates à leur monolithe, se rapprochant parfois d’un Doom/Death très effectif aussitôt brisé dans sa pesanteur par des accélérations dantesques et époumonées (« The Empty Earth I »). On pense parfois à nos français de COMITY pour ce refus des convenances, même si les italiens semblent plus concentrés et moins chaotiques, au dernier effort d’EROSION pour cette véhémence omniprésente, mais aussi aux nuisibles PLEBEIAN GRANDSTAND pour cette manière de perturber le moindre espace et de refuser les interstices pour ne surtout pas laisser filtrer une lumière autre que cette source d’éclairage tamisée et blafarde. En gros, à une synthèse de tout ce que les scènes extrêmes peuvent proposer de plus malsain, de plus disharmonique, de plus heurté et de moins symptomatique, ce qui a le don de transformer ce Symbology of Shelter en monument érigé en hommage à la douleur et à la renonciation.  

Mais cette volonté de choquer par l’excès n’empêche pas le groupe de conserver une musicalité très prononcée, ce qui rend son concept encore plus pervers et déviant. Car même dans les instants les plus oppressants, il ne se départit pas d’une volonté harmonique qui rend la pesanteur et la lourdeur « supportables », ce que démontre avec beaucoup d’acuité « The Empty Earth II », pourtant long lui aussi de neuf minutes, mais déroulant un crescendo traumatique digne des efforts les plus introspectifs du Black Metal moderne. Bien évidemment, les graves semblent figés, et les médiums font ce qu’ils peuvent pour rester le plus abrasif possible, mais même dans un état de décharnement avancé, les mélodies s’incrustent dans le cerveau pour lui faire appréhender toute la violence d’une existence parfaitement retranscrite ici. Et si certains jugeront ce second diptyque un peu monolithique et pas foncièrement indispensable sur la durée, les plus réceptifs y verront une aération dans la pollution qui ne fait qu’ajouter au caractère faussement nihiliste d’une œuvre qui ne refuse pas l’émotion comme contrepoids de la froideur. Et froid, cet album l’est, malgré l’intensité dont il fait preuve. Et dès l’ouverture de « Mirroring », on sent que les turinois ont mis toute leur âme dans la composition, se rapprochant alors d’un pendant maléfique des DILLINGER ESCAPE PLAN, sans vouloir en incarner un reflet trop noirci. C’est éminemment rapide, heurté, profondément choquant, mais logique et implacable dans l’évolution, et avec une assise rythmique aussi précise que des guitares aux riffs libres, les fondations restent solides et non un simple prétexte pour des assemblages hasardeux d’étages croulant sous le poids de l’approximation.

On pourra peut-être reprocher au groupe d’avoir opté en fin de parcours pour une linéarité asphyxiante, mais « Symbology of Shelter » de justement résumer le propos avec une finesse indiscutable, en associant dans un même élan les discordances et les fulgurances, pour aboutir à l’émergence d’un nouveau sous-genre, ce fameux et risible sur le papier « Blackened Mathcore », qui pourtant dans les faits s’avère tout à fait valide. Voix d’une insoutenable harangue, dualité de guitares qui imposent des riffs sanglants avant de se répandre en arpèges souffreteux, axe basse/batterie plein d’assurance, pour un trip en immersion totale dans le magma d’un extrême qui l’est toujours plus, sans renoncer à une logique palpable. Et finalement, on accepte toutes les fautes de goût déjà remarquées précédemment, et on pardonne la fainéantise de combos qui se servent des associations comme simple prétexte au manque d’inspiration, puisque des groupes comme NOISE TRAIL IMMERSION prennent la peine de se creuser la tête avant de labéliser leur musique. Un chaos digne d’une liaison coupable entre MESHUGGAH et EROSION, mais surtout, l’enfantement d’un monstre de violence qui ne frappe jamais gratuitement.   

 

Titres de l’album :

                        1.Mirroring

                        2.Repulsion and Escapism I

                        3.Repulsion and Escapism II

                        4.Acrimonious

                        5.The Empty Earth I

                        6.The Empty Earth II

                        7.Symbology of Shelter

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par mortne2001 le 29/12/2018 à 14:05
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Un des dieux de mon petit panthéon personnel.
Quand on sait que j'ai débuté ma carrière Métallique en me plongeant corps et âmes dans AC/DC, c'est donc à mon sens tout bonnement indispensable.


Tellement mauvais et tellement drôle à la fois qu'on leur accorde l'indifférence avec mansuétude.


"quand on veut écouter du vieux Death Metal qui schlingue la gerbe et la bile, on se coltine un vieil INCANTATION, un des premiers BOLT THROWER, et vogue la gerbe le long du canapé"
:D !


Ah et puis Sieur Simony, je n'ai pas pu attendre votre fameux crédit à si faible taux...
Ma pré-commande est déjà passée.


Titre plus que prometteur en effet !