Abeloth

Snøgg

13/01/2018

Autoproduction

Si je vous dis « Black Metal », je sais d’ores et déjà que la moitié d’entre vous va se faire la belle. Si j’y accole le terme « expérimental », je sens que la moitié de ceux qui sont restés ont déjà terminé la lecture de cette chronique. Et si je précise en dernier lieu que l’aventure que je vous propose de suivre répond à des exigences d’improvisation, je présume que je risque de rester entouré de quelques pauvres âmes égarées dont une bonne moitié n’aura pas suivi ou compris. Qu’à cela ne tienne, restons entre gens de bonne compagnie qui n’ont rien contre une liberté de ton totale, ce qui correspond parfaitement à l’univers du concept que je vous propose de découvrir aujourd’hui, et qui nous en vient de Slovénie. Du BM donc, mais sous une forme tellement libre qu’elle finit par ne plus du tout y ressembler, si l’on met de côté quelques impulsions abrasives se manifestant à intervalles irréguliers. Les auteurs de l’œuvre aiment s’y référer en tant que groupe de « Freeride Black Metal », tant ils sont conscients que les éléments qu’ils infusent à leur musique peuvent parfois en être radicalement éloignés…Il est certain que ce nouvel LP de SNØGG n’est pas vraiment du tout-venant, et ne s’adresse qu’à la frange la plus extrême des lecteurs de Metalnews.fr, mais puisque je m’adresse à ces derniers, je suis pratiquement certain que cet amalgame de tendances radicalement opposées risque de les séduire au dernier degré, tant l’inventivité de ce duo crève autant les oreilles que son culot.

Et il en faut pour oser monter sur scène pour s’adonner aux joies de l’improvisation, domaine d’ordinaire réservé aux jazzmen et aux bluesmen, qui s’accommodent volontiers de grilles figées pour partir en vrille à la moindre occasion déclenchée. Et si certains projets BM se sont parfois vautrés avec insolence dans l’élaboration instinctive de pièces musicales sauvages, il faut admettre que la plupart du temps celles-ci ressemblent plus volontiers à un capharnaüm à peine élaboré, ou à de longues complaintes plus à même de vous dégoûter de la vie que de vous galvaniser (ABRUPTUM, STALAGGH si vous me lisez…je vous adore). Niveau bio, SNØGG s’est uni en 2013 du côté de Titovo Velenje, en puisant dans l’univers de Star Wars de quoi nourrir sa propre légende. Après une démo et quelques EP, les contours de son art n’ont pas été définis avec plus de précision, et le combo constitué d’Ulv (guitare, claviers, chants, rituels) et Mørke (batterie, sorts magiques) a arpenté le chemin des scènes d’Europe de l’Est, en choisissant parfois de proposer à son public des versions totalement différentes de ses chansons, au risque de provoquer le courroux de ses fans. Peine perdue, puisque ceux-ci sont clairement habitués à être bousculés, ce qui se comprend parfaitement au jugé de la teneur artistique de la dernière œuvre en date du projet, cet Abeloth qui se décompose en quatre mouvements, et dont ils ont proposé une version altérée et synthétisée on stage il y a peu. Mais la question que vous êtes certainement en train de vous poser, très légitimement d’ailleurs, concerne certainement le contenu dudit EP, qui pour le moment ne doit pas vous évoquer grand-chose…Et bien disons pour entamer les explications, que SNØGG est à peu près aussi fondamentalement Black que DODECAHEDRON et DEATHSPELL OMEGA le sont, et qu’il prend autant de liberté pour fondre les tendances dans un même creuset d’inspiration sans se poser le problème d’une quelconque homogénéité. Mais à l’instar des deux références précitées, le résultat est à la hauteur de l’incongruité de la situation, et oppose l’imagination à la création, dans un ballet céleste nocturne qui fait pâlir les étoiles en comparaison.

A titre d’exemple, sachez qu’Abeloth partage autant de points commun avec la scène Post Black/Raw Black actuelle qu’avec celle plus psychédélique et occulte des années 70, JACULA en avant, tout en empruntant aux incunables MAGMA leur sens de la folie instrumentale, toujours gardée sous contrôle pour ne pas oser le prisme d’un univers bancal et déformé. Le mélange des références doit vous paraître un peu étrange, et peu susceptible de produire une hybridation viable, et pourtant, les trois pistes proposées sont d’une étrange beauté trouble, et se partagent entre différents univers qui se rejoignent pour proposer une vision très personnelle de l’extrême, tout aussi basée sur la poésie mélodique que sur l’outrance cacophonique. Mais il n’est pas question de bruit ici, et sans le savoir au préalable, il est très difficile d’imaginer que les compositions ont été improvisées. Car tout sent le travail peaufiné et patiemment élaboré, tant le cheminement onirique sonne logique et enchaîné à dessein. Pour autant, la variété semble être le moteur commun à ces trois morceaux venus d’un au-delà qu’on se plaît à imaginer riche, et inutile de vous attendre à un déferlement de haine instrumentale roborative, puisque l’introductif « The Servant - The Mother » ose des harmonies sur fond de discours dramatique, avant de laisser une guitare en son clair se lover au creux de cordes délicates et éthérées. En s’adjoignant les services du violoniste classique renommé Anino Üfø Letherbee, Ulv et Mørke proposent une entame digne des plus grandes pièces Post Black/Folk, qui sous couvert de longues minutes percussives et mélodiques à la NEUROSIS/ISIS nous entraîne dans les dédales d’un rêve éveillé suggérant tout autant les réminiscences classiques de l’Europe de l’Est que le Post Metal typiquement US. Et si l’ambiance se trouble à mi-parcours pour soudainement sombrer dans le Black le plus abrasif (spécialement au niveau de ces vocaux écorchés parfaitement ignobles), c’est pour mieux nous attirer vers la noirceur absolue de « Beloved Queen Of The Stars », qui brise le schéma pour se rapprocher d’un Black aux limites de l’Ambient, violent, sombre et relativement peu complaisant.

Mais les deux hommes, soutenus par une liste de guests assez impressionnante (Køzhl – basse, Vråg – chant, Azbuka – arrangements, bruits et champ sonore, Neo-Cymex aka Ampulex Dementor – narration et Zeench – guitare), louvoient entre les courants pour tisser la toile sonore de leur tableau horrifique, et théâtralisent le Black pour le rendre encore plus impénétrable et épique, transformant de fait ce nouvel EP en œuvre classique, dérivant de la poésie de l’auteur Georg Trakl. Et alors qu’on pensait le chemin bien tracé et balisé, « Bringer Of Chaos » vient nous surprendre de sa grandiloquence, avec ses parties de chant classique, ses chœurs grégoriens, et sa lancinance instrumentale, évoquant une messe païenne célébrée sous un ciel opaque. La production semble d’ailleurs elle aussi soumise à des règles d’improvisation, et se veut fluctuante de chapitre en chapitre, terminant son parcours dans une sècheresse absolue à l’occasion de ce final dantesque. Difficile donc de situer le créneau occupé par SNØGG, qui s’il accepte la plupart des dogmes du Black le plus farouche, s’en éloigne autant qu’il le peut pour oser des constructions beaucoup plus en équilibre, histoire de se montrer beaucoup plus créatif et instinctif que la plupart de ses collègues. Mais comme je le disais en préambule, seule une poignée d’entre vous se sentiront concernés par ce que les autres envisageront comme une divagation indigeste de plus. Mais cette poignée-là se sentira sans doute transcendée par une musique aussi bouillonnante que repoussante, qui a refusé depuis longtemps les convenances de style trop figés pour être modulés.


Titres de l'album:

  1. The Servant - The Mother
  2. Beloved Queen Of The Stars
  3. Bringer Of Chaos

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 19/01/2018 à 18:07
88 %    781

Commentaires (5) | Ajouter un commentaire


Daedalus
@78.196.6.12
21/01/2018, 16:44:18
Merci pour cette chro, je tombe tout pile sur le site que je découvre également et j'ai le plaisir de tomber sur un ovni tel qu'on pouvait aussi en croiser sur feu VS. Pour quelques euros ça vaut le coup de se plonger dedans, pour auditeur averti comme stipulé :)

Jus de cadavre
membre enregistré
21/01/2018, 17:52:43
@ Daedalus : tu es au bon endroit ;)

mortne2001
membre enregistré
21/01/2018, 19:22:43
@ Daedalus : si tu aimes les ovnis, on va vite devenir amis ;)

Daedalus
@78.196.6.12
22/01/2018, 19:57:14
Merci les gars, ça fait du bien de se sentir à la maison :)

Orphan
@185.182.81.86
26/01/2018, 20:05:15
Trops d'amour ici :D Allez... fistage calin les gars ! Daedanus tu passes devant ;)

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Totalement d'accord avec toi Jus de cadavre, c'est du tout bon avec cet esprit simple et efficace que j'aime beaucoup dans ce groupe.

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Jus de cadavre

Cette prod encore ! Un petit côté Thrash de bâtard ce titre, avec un son de tronçonneuse. Le pied.Super nouvelle en tout cas, ça sent un top de fin d'année cet album... 

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Le petit clin d'oeil sur la police de caractères

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Merci beaucoup pour le repartage, je mets le lien d'écoute sur toutes les plateformes digitales :

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Arioch91

J'attends de découvrir tout l'album avant de passer à la caisse.Scourge of the Enthroned n'avait pas duré longtemps dans mes esgourdes.Alors j'espère que celui-ci se montrera plus passionnant.

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Buck Dancer

Je préfère quand même les clips qui se passent dans un hangar, bien plus original.Sinon, je m'en lasse pas de ce morceau. Si le reste de l'album est du même niveau, ils vont enterrer la "concurrence". 

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Deathcotheque

Mauvaise traduction très certainement.Conseil à tous : utilisez DeepL au lieu de Google traduction quand vous avez besoin d'une traduction correcte.

28/06/2022, 14:49

Orphan

On ne peut que saluer le travail de cette vidéo, qui à la mérite de raconter qqchose. A l'image de ce morceau, au moins il se passe un truc dans ce clip.

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musicalement ignoble, hyper formaté et ultra prévisible. 

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