Caustic

Primitive Man

06/10/2017

Relapse Records

On se disait à une époque qu’avec les SWANS et Filth, on avait touché le fond. Trop lourd, trop concentrique, trop dense et répétitif. A l’image d’une existence qui ne fait que répéter les mêmes blessures, la même indifférence. Et puis sont venus les autres, les UNSANE, les CANDLEMASS, ENCOFINNATION, INCANTATION, DISEMBOWELMENT, et toute cette horde en absence d’apesanteur, qui vous gardaient les pieds collés au sol, histoire de vous empêcher de vous envoler un peu trop haut.

La réalité, quoi de plus fondamental en somme, pour tenter de figurer l’intensité de la douleur, celle qui nous ronge jour après jour, qui nous consume comme un feu de vide, des brasiers ardents qui ont raison de notre foi ? Alors, certes, le Doom, le Sludge, aussi pesants soient-ils, ne sont pas l’exutoire définitif de musiciens en crise de mal-être. Mais ils expriment pourtant assez bien la lancinance de cette migraine qui ne nous lâche pas les neurones. Qui les compresse, les comprime, jusqu’à nous faire exploser le crâne de façon figurative, pour nous laisser tels des légumes, perdus dans une réalité qui finalement, est sans doute le pire cauchemar. Passe-t-on son existence à la rêver, ou bien ne nous éveillons-nous jamais d’un songe qui ne nous laisse pas agir comme bon nous semble, comme des acteurs de série B destinés à reproduire ad vitam aeternam le même schéma…Nul ne le sait, mais ce qui est certain, c’est que la concrétisation artistique de cette douleur demande une certaine discipline, et une abnégation totale.

Comprenez, on ne musicalise pas la douleur, on essaie juste de la faire sortir d’une manière ou d’une autre. On ne vilipende pas la vie en la hurlant comme le malaise qu’elle est, de la naissance à la mort. Non, on se laisse juste guider par son ressenti, et on évacue, on exorcise, et on espère que tout ça prendra une forme suffisamment concrète et malsaine pour approcher de près (plus ou moins) l’aspect primitif de sentiments qui sont de plus en plus galvaudés…

Primitif ? Tout ça nous réduit à notre condition d’espèce à peine plus évoluée que celles que nous traquons. Mais finalement, notre plus chère et régulière victime reste nous-même, individu isolé ou en groupe que nous enfermons dans des cages de béton, et que nous condamnons à trouver son plaisir au travers de gadgets high-tech qui n’ont d’autre fonction que de nous détourner de la nôtre. Procréer par amour, croire en nos capacités, et accepter la liberté, aussi douloureuse soit-elle. Nous sommes toujours ces primitifs chassant pour se nourrir, mais au lieu de tirer sur le bétail, nous tirons dans nos pieds pour mieux nous handicaper. Et les couleurs, celles qu’on ne voit plus, les sons que nous n’entendons plus, noyés dans les stridences d’une foule qui hurle en silence, les nuances qui n’existent plus, noyées dans la masse d’uniformité qui nous fait prendre une publicité pour un petit coin de paradis.

Nous n’avons pas besoin de ces goodies de fortune, vendus par des marchands d’infortune et de sommeil que nous ne trouvons plus. Nous avons besoin de quelqu’un qui nous fait voir la réalité en face, aussi crue et cruelle soit-elle. Une horreur de destin qu’on partage main dans la main avant de nous jeter dans le précipice. Nous avons besoin d’Ethan McCarthy, ce guitariste qui torture sa guitare et ses amplis, son micro et ses amis. Cet enseignant qui pendant quelques heures par jour, fait semblant d’y croire pour que des bambins se jettent dans leur avenir les mains tendues et le sourire faussé. Pas facile de prétendre être optimiste pour ne pas gâcher leurs rêves à eux aussi. Alors il fait semblant et s’attache à des principes d’éducation falsifiés par le besoin de voir cette main d‘œuvre grandir. Mais dès qu’il est seul, dès que les portes des écoles sont fermées, il se replie sur lui-même et raconte les horreurs qu’il croit remarquer du coin de l’oeil, mais qui lui crèvent en fait. Et se love dans le giron de sa créature hideuse et difforme PRIMITIVE MAN pour nous rappeler les singes que nous sommes encore, à grimper le long d’un cocotier qui ne laisse jamais tomber de premier prix….

PRIMITIVE MAN est-il le groupe le plus lourd, le plus intense, et le plus maladif existant à l’heure actuelle ? A l’écoute de Scorn, on en doutait encore. Après avoir encaissé plus de splits que de raison, le doute se dissipait de plus en plus. Home Is Where The Hatred Is achevait presque de les dissiper. Mais cette fois-ci, inutile de se voiler la face. Avec Caustic, et son titre en clin d’œil, le groupe de Denver joue la carte de l’absolu, et délivre le LP qu’on attendait de lui. Qu’on le sentait capable de produire, dans une crise de lucidité et de rage mêlées, de celles qui poussent les musiciens à aller chercher au fond d’eux-mêmes l’essence même d’un projet qui va jusqu’au bout des projets qui n’en ont jamais vu la fin.

Sludge, oui, Doom, encore plus, Noise, la plupart du temps, Grind, parfois, mais rarement. Ce second longue-durée d’Ethan, de Joe et Jonathan repousse toutes les limites du supportable, et se veut résumé des soirées passées à ruminer cette rancœur contre une ville qui perd son identité. Cette ville qu’Ethan a connue, qui laissait encore les gens agir comme bon leur semblait, qui donnait de la latitude au DIY, mais qui aujourd’hui remplit tous les espaces, et comble les trous avec des commerces futiles et inutiles, au point de faire flamber les loyers façon NYC, alors même que la vie n’y est pas la même. Alors, on accable les anciens yuppies, les nouveaux bobos, et on se terre dans son silence pour mieux faire sortir sa rage de voir cette cité se perdre dans une déshumanisation consumériste qu’on conchie tout autant que les news qui laissent défiler un flux constant d’atrocités…

L’atrocité ici se fait musique, de plus en plus oppressante. De plus en plus compacte et lourde, difficile à supporter in extenso, d’autant plus que le groupe à délibérément choisi de ne se poser aucune limite de durée. Quasiment quatre-vingt minutes d’abomination sonore, à base des riffs les plus aplatis de la création, d’une rythmique en hypnose qui avance résignée, avant de colériser son enfermement dans des blasts déments qui sortent de nulle part. Pour en arriver là, Ethan a trituré le son, ses pédales, rajouté de l’écho, un max de réverb’, et s’est même servi d’anciens téléphones fixes pour bricoler des micros, histoire de rendre le son le plus sale possible. Sale comme cette vie qui ne se nettoie plus avec le temps, maculée de taches de sang et d’ennui. Polluée de violence sourde, comme ce « Sterility » qui déboule de nulle part façon Death Sludge du désespoir, et qui s’enfonce un peu plus dans les marais de l’âme pervertie…

Rien n’a été fait ici pour atténuer un peu la souffrance, bien au contraire. De cette entame presque cathartique, renvoyant CATHEDRAL et ENCOFFINATION dans les cordes de la légèreté, via un « My Will », qui ne laisse planer aucun doute sur le réalisme concret d’un trio qui décidemment, ne supporte aucune limite de pression, jusqu’à cette conclusion presque absurde « Absolutes », bande originale d’un film qui traduit d’un Ambient poisseux et tétanisant la marche en avant qui vous expulse du métro jusque dans votre cage à lapin surpayée et mal isolée des bruits de la nuit. Entre temps, des litanies, longues et épuisantes, dont deux placées côte à côte, « Disfigured », qui ose la pesanteur la plus atroce et « Inevitable » qui souille encore plus la production pour la rendre indigne des égouts de l’âme qu’elle explore. C’est moche, repoussant, hideux, et pourtant, c’est addictif, parce que nous savons pertinemment que tout ce qui nous repousse nous attire. Nous sommes tous des masochistes du réalisme, nous repaissant de notre propre malheur pour accentuer celui des autres, histoire de nous rassurer un peu. Alors, finalement, comment écouter un album qui se supporte comme une thérapie de choc, comme ces électrochocs que l’on assénait dans le passé à des pseudos malades qui avaient juste le tort d’être différent ?

En acceptant cette réalité musicale comme le tableau le plus fidèle d’une histoire qui est nôtre, comme reflet d’un miroir qui ne déforme même plus les traits les plus disgracieux. En osant enfin nous tolérer comme des pantins désarticulés et manipulés par des instances inamovibles qui se gaussent de notre servilité. En étant…des ombres. 

PRIMITIVE MAN avec Caustic a réussi l’impossible. Transposer des plaies en musique, adapter le malaise ambiant dans des structures presque statiques, et pourtant avançant à un rythme certain. Repousser les limites du bruit pour le mouler à sa convenance. Et par extension, devenir le groupe le plus lourd, le plus asphyxiant, le moins abordable, et le moins complaisant.

« Je voulais transmettre une impression d’horreur absolue ».

Le pari est réussi, et fait froid dans le dos. Mais à force de courber l’échine sous le poids des machines, on finit par ne plus rien ressentir. Et devenir soi-même une machine. Mais reste la puissance. Capable de tout balayer, et de nous enterrer sous des siècles de silence.


Titres de l'album:

  1. My Will
  2. Victim
  3. Caustic
  4. Commerce
  5. Tepid
  6. Ash
  7. Sterility
  8. Sugar Hole
  9. The Weight
  10. Disfigured
  11. Inevitable
  12. Absolutes

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par mortne2001 le 26/10/2017 à 17:41
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