On pourrait penser que les critères de jugement pour la longueur d’un album dépendent…de sa durée, mais avec trente-huit minutes au compteur pour trois seuls morceaux, le premier témoignage des français de ECLOSS rentre pourtant dans la catégorie des EP, ce qui a toujours le don de me surprendre…Mais à vrai dire, les principes du Post Black et de l’Ambient étant régis par des concepts temporels plus ou moins différents de la normale, il n’est pas étonnant de constater que le groupe a préféré rester prudent et annoncer sa venue sous un jour plus humble que la normale…Que dire alors des groupes de Hardcore qui considèrent qu’un quart d’heure semble être une balise raisonnable pour sauter le pas de l’appellation longue-durée…Mais ne nous arrêtons pas à des considérations trop pragmatiques pour juger du potentiel de cette première œuvre, qui vaut bien plus que la somme de ses minutes…Lorsqu’on parle de Post Black, d’Ambient, et de Blackgaze (sortez vos mouchoirs), les mines se font plutôt grises, et certaines d’avoir à affronter les traumas de créatifs en mal de palliatifs, se faisant une raison de la déraison, et choisissant d’étirer au maximum les deux pauvres idées ayant effleuré leur cerveau atrophié. Il est d’usage de conspuer ces sous-genres, qui selon la croyance populaire ont dénaturé le Black au point de le rendre - Ô malheur et condescendance - « abordable » et « populaire », alors que certains des acteurs de la scène ou des scènes n’ont rien exigé d’autre que l’on s’intéresse à eux pour ce qu’ils sont. Enfin, dans le cas très précis des ECLOSS, pour ce qu’il est, puisque ce projet est un one-man-band de plus à rajouter à la longue liste des solitaires nihilistes…

Non que Thomas B (chant, guitare, basse, orgue, piano, claviers) soit associable dans sa démarche, et qu’il se cantonne à ce qui a déjà été fait en mieux ou plus transcendant. L’homme est d’ailleurs plutôt prolixe et généreux, puisque sa créature n’a vu le jour que cette année, déjà sanctionnée d’une sortie qui risque fort de faire grand bruit. A cheval (de Troie) entre BM pur et dur, Post Black éthéré et Blackgaze vaporisé, Diluvienne permet d’apprécier de purs instants de rage et des aspects plus contemplatifs, sans devenir redondant ou gênant dans la répétition. Il mérite d’ailleurs largement son titre, qui évoque une pluie fournie et sans fin, et nous assomme d’une chape de larmes célestes qui coulent le long de joues empourprées, joignant dans un ultime effort la cruauté masquée des DEAFHEAVEN, le radicalisme d’un BURZUM, et les propos plus modérés d’un ALCEST, tout en prenant soin de se démarquer de la scène nationale, dont le terrain est déjà occupé par l’écurie des Acteurs de l’Ombre. Pas question ici d’imiter son voisin pour singer ses tics les plus symptomatiques, l’heure est aux heurts de la création, et les trois morceaux proposés sont d’importance. Il faut dire qu’avec un chrono minimum arrêté à neuf minutes pour « Mensonges de Profane », et étiré jusqu’aux dix-sept par le dantesque « De l’Encre en Souvenir », ECLOSS n’a pas tablé sur la parcimonie ou l’allusion brève. Mais le musicien/compositeur peut se permettre de tels débordements, puisque sa musique est assez riche pour évoquer des panoramas et décors différents, nous faisant passer de la lumière la plus aveuglante aux ténèbres les plus pénétrantes. En prenant pour appui le plus long des essais, ce fameux « De l’Encre en Souvenir », on reste songeur quant aux capacités assez tangibles de ce créateur qui dresse en un peu moins de vingt minutes un constat objectif du métissage extrême actuel.

Utilisant toutes les armes à sa disposition, et passant au gré de ses humeurs d’une bourrasque BM estampillée symphonique et payant sa redevance à EMPEROR à la délicatesse d’arpèges épurés nous ramenant sur les rivages de la mélodie, Thomas B fait montre d’un talent d’agencement bien concret, qui refuse la facilité de thèmes digressés jusqu’à la nausée, et préfère défricher son propre terrain pour y semer ses graines du mal. C’est pour le moins intéressant, souvent fascinant, parfois envoutant, et les harmonies, loin de meubler le vide créatif l’enjolivent de parfums assez enivrants, qui peuvent rappeler les fragrances des J’AI SI FROID, de CAIRN ou des TEARS OF EA, pour rester sous les frontières nationales. Pourtant au petit jeu des comparaisons, nul n’aura raison, puisque l’univers d’ECLOSS est résolument personnel, et vogue d’un vague à l’âme en dagues à lames, ne réfutant jamais les principes de puissance pour favoriser les théories d’aisance, et confronte la mélodie à la violence dans un élan assez admirable, laissant même parfois la crudité d’un BM purement norvégien prendre le sens du vent.

Si la plupart des groupes du créneau gagneraient la plupart du temps à voir leurs idées résumées à quelques thématiques porteuses, celles de Diluvienne sont plutôt heureuses dans la liberté, même si quelques-unes se partagent le gâteau sans se demander si la part n’a pas déjà été croquée. On retrouve sur les trois longs morceaux de ce premier EP des harmonies répétées, mais voyons plutôt ça comme un fil rouge qui noue l’histoire sur un écheveau de logique plutôt que comme un manque d’inspiration. Des inspirations, des respirations, mais aussi un certain délice de la suffocation, voilà qui résume fort bien le final « L’Abattoir des Comètes », qui progresse sur une évolution maîtrisée, mais qui ose des arrangements embrumés pour ne pas lasser. On reste assez séduit par ce long crescendo à la logique magique, qui pendant plus de onze minutes nous entraîne sous une nuit battante à la pluie latente, et qui développe de beaux arguments purement BM traités par la déformation d’un prisme plus Post qu’Ambient dans les faits. Ici, pas de rhétorique ampoulée, mais de l’efficacité dans la poésie, et surtout, beaucoup de violence, larvée, assumée, affichée ou bien détournée, qui rattache le projet à ses origines abrasives tout en lui permettant de rêver un avenir moins embrumé. Les non-initiés n’y verront bien évidemment qu’une tentative pathétique de plus de se raccrocher au wagon Blackgaze sans vraiment renoncer à la crudité assombrie, mais les vrais amateurs du style sauront reconnaître un musicien éperdument amoureux de son art, et qui ne cherche aucunement à s’accoler une étiquette galvaudée. Bien mal en prendrait d’ailleurs à quiconque essaierait de coller dans le dos de Thomas un label quelconque, puisqu’il passerait dans le meilleur des cas pour un cuistre, et dans le pire pour un sombre imbécile.

Mais il y a de la beauté là-dedans, de la haine aussi, et pas mal d’amour en transit. Un peu comme un moment de complétude en solitude, pour une promenade entre les mondes, qui finit par découvrir de nouvelles possibilités. Aussi introspectif qu’il n’est exubérant, Diluvienne laisse votre esprit s’inonder d’images pour mieux vous en protéger. Une bulle de fiel qui vole au-dessus de votre tête, mais qui éclate au loin, dessinant un arc en ciel passant du noir de jais au rouge le plus enflammé.


Titres de l'album:

  1. Mensonges De Profane
  2. De l'Encre En Souvenir
  3. L'Abattoir Des Comètes

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 11/02/2018 à 14:51
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