Els Sepulcres Blancs

Foscor

06/09/2019

Season Of Mist

Nul n’a jamais dit qu’une carrière était un sentier bien tracé, droit, cheminement logique au travers des obstacles. Combien de musiciens ont commencé leur parcours en se fiant à une inspiration de jeunesse avant de bifurquer en prenant de l’âge, et osons le terme, de la « maturité ». Nous pourrions en recenser des centaines, mais là n’est pas le propos. Le propos aujourd’hui est de digresser sur le nouvel album des étonnants catalans de FOSCOR, dont le nom trahissant les ténèbres de sens s’éloigne de plus en plus de leur philosophie musicale. Dans les faits, le groupe s’est formé du côté de Barcelone en 1997, mais a patienté jusqu’en 2004 pour oser son premier long, Entrance to the Shadows' Village, encore sous perfusion Black Metal de tradition. Depuis, les musiciens ont modulé leur approche, radouci leur musique, à tel point qu’elle est aujourd’hui quasiment diamétralement opposée aux discours qu’ils tenaient à leurs débuts à en devenir méconnaissable. On pense beaucoup à OPETH dans leur cas, à PARADISE LOST, KATATONIA, sans que les démarches artistiques soient les mêmes, mais il y a une certaine analogie dans la progression des quatre combos, passés d’une entame brutale, violente et agressive à des choses plus apaisées, mélodiques et structurées. Continuant le travail entrepris sur Les Irreals Visions il y a deux ans, le quintet (Fiar: chant, Falke: guitares, effets, Albert M.: guitares, basse, piano, Jordi F.: batterie et Esteban P.: claviers) poursuit donc son concept et agrémente sa trilogie d’un nouveau tome, toujours avec les mêmes obsessions, à savoir l’évolution tragique de notre monde, la métamorphose de la société, notions vues au travers d’un prisme poétique aussi musical que thématique. Nous sommes aujourd’hui habitués aux préoccupations des catalans qui depuis leurs débuts se fascinent pour le côté obscur de l’humanité, et leurs ajustements stylistiques ne nous sont pas non plus inconnus. Depuis plus de vingt ans, le groupe espagnol joue les caméléons, nous surprend de ses modulations, mais il faut bien admettre qu’avec Els Sepulcres Blancs, ils risquent de prendre leurs fans purs et durs à rebrousse-poil, tant la violence du BM le plus fondamental semble très loin derrière eux.

Les Irreals Visions amorçait déjà le changement, comme Those Horrors Wither en 2014, mais cette fois-ci, le changement est bien finalisé, et en vulgarisant le propos, il serait très facile d’affilier les FOSCOR aux mouvements Post-Rock et Shoegaze (et non Blackgaze, vous comprendrez pourquoi en l’écoutant). Mais cette vulgarisation serait une insulte à la richesse de leur musique, qui en sept petits morceaux et moins de quarante minutes franchit un nouveau palier dans la beauté pour nous offrir la plénitude d’une réflexion personnelle. En étant tout à fait honnête, et dans un désir de ne pas décevoir les plus brutaux d’entre vous, il convient de préciser que les rares traces de BM d’antan se résument aujourd’hui à des arrangements en filigrane, des accélérations rythmiques très éparses et rien d‘autre. Il n’est plus question aujourd’hui de se reposer sur des artifices de brutalité qui n’ont plus lieu d’être, et la facette la plus sombre du groupe se manifeste au travers d’une mélancolie générique, plus propre au Post Rock qu’au Post BM. D’ailleurs, les trois éléments les plus notables de cette réalisation et qui permettent d’en appréhender la conception, sont la voix claire et apaisée de Fiar, les guitares en cocottes et en déliés de Falke et Arthur, et surtout, en contrepoint, les figures acrobatiques incessantes de Jordi à la batterie. En représentation permanente, le percussionniste semble incapable de se maintenir sur un simple beat, et multiplies les fills, les contretemps, les descentes, créant ainsi un décalage fascinant entre la linéarité du chant et la quiétude des guitares. Seule exception notable, « Cançó de Mort », qui se dispense souvent de tempo pour laisser les guitares et le chant s’exprimer pleinement, avant qu’un orage de blasts sorti de nulle part ne nous trempe les os. Mais même dans ces instants-là, c’est la tristesse qui domine et non la violence, malgré une structure désaxée et des pulsions épidermiques. On pense évidemment à certaines références, dont OPETH, ALCEST ou même les miraculeux TENGIL, alors que le chant de Fiar semble obsédé par les inflexions nasillardes de la scène alternative anglaise des années 90. Dualité ? C’est le mot, mais le résultat est créatif et pour le moins original.

Enrichissant ses textures de nappes de piano, de mélodies qui semblent directement héritées du jeu de Johnny Marr ou de Peter Buck, FOSCOR s’amuse beaucoup à brouiller les cartes pour nous faire perdre nos repères. Le meilleur exemple en étant le premier, avec « Laments » qui pose toutes les bases, et notamment ce déroulé de basse d’Albert M, très inspiré par la scène progressive des années 70. La progression du morceau est hypnotique, le décalage entre les impulsions de Jordi et les lignes vocales de Fiar étant unique en soi, bien que très proche des efforts les plus poétiques d’OPETH. « Els Colors del Silenci » continue son exploration, se reposant encore une fois sur le jeu trivial et personnel de Jordi, alors que les instruments se mettent en place progressivement. Le chant en espagnol, toujours aussi prenant apporte une touche d’onirisme à certains morceaux plus concentrés que la moyenne, et on découvre à ce moment-là les différents visages d’un groupe qui a préféré garder son humilité pour proposer des titres courts et non de longues et pénibles digressions. Pour les plus agressifs, « Cel Rogent » respecte un cahier des charges plus extrême, sans renoncer aux prétentions en modulation, et le travail accompli par les guitares est en tout point remarquable, les riffs étant soit enfouis dans le mix, ou dénaturés pour épouser le minimalisme de quelques notes éparses en arpèges. Le tout peut sembler étrange, un peu suranné, forcé dans son optique, mais le résultat convainc, malgré des similitudes que le timing court permet de brider. Le groupe a tellement confiance en son art qu’il se permet un final entre plus tranquille que le reste du tracklisting, et un « L’Esglai » qui unit PINK FLOYD, THE GATHERING, ALCEST dans un même élan commun. On est toujours aussi satisfait de constater que la basse se soit vu confiée un rôle prépondérant, et que Jordi n’ait pas renoncé à ses prétentions en bout de course, et le crescendo souvent brisé nous amène à une fin logique et annoncée, comme si tout l’album se devait de terminer dans l’ombre de la mélancolie la plus pure.

On pourra toutefois regretter que les aspects les plus abrupts du passé se résument aujourd’hui à quelques secondes de folie rythmique somme toute contrôlée, et que le bel équilibre entre le BM rauque des débuts et les aspirations Post Rock de la suite soit faussé, pour pencher d’un côté plus que l’autre. Mais avec son sens inné de la poésie harmonique, ses trouvailles en axe basse/batterie qui réjouissent, Els Sepulcres Blancs est un beau linceul posé sur le cadavre du conformisme, et la preuve que les catalans de FOSCOR ont su garder leur singularité, nous laissant envisager une marge de manœuvre encore très conséquente.       

 

 

Titres de l'album :

                         1. Laments

                         2. Els Colors del Silenci

                         3. Malson

                         4. Secrets

                         5. Cel Rogent

                         6. Cançó de Mort

                         7. L’Esglai

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par mortne2001 le 23/12/2019 à 18:55
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