Death, Black ou les deux ? Epique, symphonique ou les deux ? Brutal, mélodique ou les deux ? Progressif, instinctif ou les deux ? Si vous avez répondu « les deux » à chaque question, alors vous serez certainement ravis de savoir que les suisses de STORTREGN ont sorti fin mars leur quatrième long…Faisant suite aux très remarqués et acclamés Uncreation (2011), Evocation of Light (2013) et Singularity (2016), Emptiness Fills The Void remplit donc les blancs entre les vides, et assure une transition entre passé récent et avenir pressant, et nous convie à un voyage vers un inconnu séduisant, à la frontière des mondes…Il est d’usage de constater que depuis quelques années les limites entre les genres ont tendance à s’estomper, s’effaçant sous les pas de musiciens qui n’ont cure d’un quelconque dessein autre que le leur, mais la façon dont ce groupe unique trace une piste hors des sentiers battus, tout en rappelant au passage quelques références essentielles est une voie qu’il convient d’officialiser, en marge des grosses machines bien huilées. Devenant d’ailleurs une référence tout ce qu’il y a de plus respectable, les originaires de Genève nous prouvent qu’ils sont dignes de la confiance que les fans ont placée en eux, et nous livrent sur un plateau un LP aussi intrigant que franc, utilisant les codes du Death pour détourner les traductions Black, et durcissant d’un vocable Black le champ lexical du Death des années 90, sans paraître le moins du monde hésitant. Certes, et c’est un point qu’il faut préciser, Emptiness Fills The Void n’est pas forcément facile d’approche. De par sa durée évidemment, mais aussi de sa variété et son intensité, qui permettent aux STORTREGN de louvoyer entre les comparaisons, suggérant au passage des accointances prononcées avec DISSECTION, mais aussi la vague nordique des AT THE GATES, sans oublier les allemands de BLACK HORIZONS et THULCANDRA, dont ils reprennent certains tics sans pourtant les singer.

Romain Negro (chant), Johan Smith & Duran Bathija (guitares), Manuel Barrios (basse) et Samuel Jakubec (batterie), sous une pochette au décorum grandiloquent et aux tonalités verdâtres étranges ont donc caché une petite dizaine de morceaux qui paient leur tribut à une technique affûtée, rapprochant le projet d’un Death progressif véritablement riche de mélodies transgressives (« Lawless »), tout en admettant une appartenance à la scène Black contemporaine que l’accumulation de blasts et de cris sans pitié viennent valider. Mais la vraie richesse du quintette se cache dans cet art consommé du contrepied, et de l’équilibre, qui leur permet de placer aux moments les plus opportuns des inserts acoustiques et harmoniques ne semblant pas parachutés comme un cheveu sur la soupe. Et si « Through The Dark Gates » place plus ou moins les pions sur l’échiquier de la violence modulée, il n’en est pas pour autant le résumé parfait d’un disque qui emprunte des détours, qui se cache pour mieux se révéler, et qui ose des clins d’œil Heavy très prononcés, pour annoncer des grognements dignes d’un Norvégien enragé (« The Eclipsist »). Articulé autour d’un nombre conséquent de plans, chaque morceau est une pierre s’ajoutant à un édifice de taille imposante, et même lorsque le chronomètre s’arrête sur un temps donné limité, les idées s’enfilent autour du collier pour mieux le rendre encore plus précieux (« Circular Infinity », ses accélérations dantesques et son riff digne de l’école de Göteborg). Le groupe nous distille même des intermèdes absolument charmants, flottant à la surface des eaux de CYNIC et de PINK FLOYD, tout en chipant à The Edge ses sonorités en cocotte (« The Chasm of Eternity », qui monte en puissance et qui de ses deux minutes et quelques représente un pic de créativité). En gros, tous les détails de cette réalisation ont été soignés, pour signer une copie presque parfaite, qui commence dans un déluge de brutalité pour s’achever en acmé de créativité.

A titre d’exemple, « The Forge » sinue tellement entre les courants qu’il en devient presque impossible de labéliser le groupe, si tant est que nous en avions l’intention. Se reposant sur une section rythmique à l’abattage énorme, la paire de guitaristes en profite pour broder des thèmes vraiment imposants, aussi ciselés qu’ils ne sont martelés, tandis que le chant de Romain varie suffisamment pour ne pas nous étouffer les oreilles. Passant d’une gravité abyssale à des invectives animales, le vocaliste semble habiter ses personnages en bon schizophrène vocal, et transcende un instrumental qui n’attendait que ça pour décoller. Mais il est évident que Johan Smith & Duran Bathija ont capitalisé sur le temps passé pour affiner leur jeu, et le rendre précis aux yeux des dieux, passant allégrement d’un gigantesque riff terrassant à des arpèges apaisants, en signant leurs transitions d’une plume de corde très fine. Extrêmement violent sans être épuisant, mais demandant quand même de gros efforts d’attention pour ne pas perdre le fil, Emptiness Fills The Void semble se faire un malin plaisir d’étaler des espaces négatifs pour mieux les remplir, tout en laissant ses compositions respirer en les gardant sous contrôle. Une dualité difficile à décrire par des mots, mais qui prend tout son sens à l’écoute d’un morceau comme « Nonexistence », qui de son entame hautement dramatique, semble annoncer une dérive symphonique. Pourtant, on sent que les intentions des auteurs, aussi ambitieuses furent-elle n’étaient pas de verser dans la démonstration, mais bien dans l’imbrication et l’élaboration, tant les segments s’enchaînant sans temps mort nous prennent à la gorge, laissant même une basse redondante jouer le rôle de parfait émollient entre la batterie et la paire de guitares.

Et comme je le précisais plus en amont, le phénoménal « Children Of The Obsidian Light », vient conclure ce nouveau chapitre d’un épilogue à la hauteur des enjeux, en s’offrant au passage un métrage tout à fait respectable de plus de onze minutes. Tout y passe, des guitares acoustiques aux envolées emphatiques, dans une volonté de réconcilier la véhémence et la romance, pour un tour de force qui prend des airs de fuite en avant vers des mondes indescriptibles. Effets de voix, batterie qui une fois encore renvoie la concurrence vers une normalité éprouvante, et festival de riffs qui s’entrechoquent comme des électrons, histoire de projeter l’image d’un ensemble qui a décidé de s’imposer pour de bon. Loin d’une assemblée stérile et disparate d’egocentriques souhaitant se faire brosser dans le sens du poil, les suisses de STORTREGN nous donnent beaucoup, et attendent peu en échange. Mais leur Death/Black, ou leur Black/Death, selon vos priorités n’a pas oublié toute l’importance du Heavy, ni celle du classique, pour un tour de force tout sauf générique qui pourrait bien convertir bien des réfractaires à la cause. Du vide qui remplit le vide ? Tout sauf ça, mais beaucoup d’intelligence de jeu qui permet à l’actualité de se détourner de la vacuité pour défendre la pertinence.


Titres de l'album:

  1. Through the Dark Gates
  2. Circular Infinity
  3. The Forge
  4. Nonexistence
  5. The Chasm of Eternity
  6. Lawless
  7. The Eclipsist
  8. Shattered Universe
  9. Children of the Obsidian Light

Site officiel


par mortne2001 le 23/04/2018 à 14:41
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