Quatrième longue-durée pour les américains de CHAOS MOON, qui après Origin of Apparition et Languor Into Echoes, Beyond en 2007 et Resurrection Extract en 2014 nous en reviennent avec cet Eschaton Mémoire, se voulant symptomatique de leur démarche depuis leurs origines. En effet, selon leur opinion (qui est souvent la bonne), ce nouvel effort est « quelque part, un résumé de notre parcours. Chaque tonalité de chacune de nos ères a été extraite, puis ont toutes été assimilées, sans pour autant que ce disque soit dépossédé de sa propre identité. Une attention particulière a été apportée à ses thèmes et concepts : la fin de la spiritualité, l’existence physique, et les philosophies au-delà de la compréhension humaine ». Alléchant sur le papier de son aspect synthétique, ce postulat ne situe pas pour autant l’orientation générique de l’œuvre en question. Pas d’inquiétude formelle à avoir, le quatuor (AP//EB//JB//SB) n’a pas foncièrement changé d’optique, et se complait toujours dans ce Black Metal brutal à tendance légèrement symphonique qui les caractérise depuis quelques années. Les débuts fortement Doom sont donc depuis longtemps oubliés, et pourtant, on note une majestuosité dans la gravité qui n’éloigne pas tant que ça le groupe de préoccupations communes avec le FD, que l’on retrouve par petites touches fugaces lorsque l’ambiance se veut plus plaintive.

Débuté comme le projet annexe du très prolifique guitariste Alex Poole (KRIEG, MARTRÖÐ), CHAOS MOON est aujourd’hui devenu un groupe à part entière, s’adjoignant la participation de musiciens complètement immergés dans le projet, qui se permet donc par extension des ambitions remarquables. Et si la violence reste omniprésente, on trouve encore quelques éléments de Pagan Folk, ainsi que des arrangements plus fouillés qui aèrent un peu la moiteur ambiante.

Intensité, variété, brutalité, subtilité, tels seraient les qualificatifs applicables à cet étrange Eschaton Mémoire, qui dans le fond et la forme, parvient à unir spirituellement la démesure orchestrale d’un EMPEROR en pleine possession de ses moyens, et l’ascétisme cruel d’un BATHORY encore hésitant entre la pesanteur Viking et la véhémence purement BM de Under The Sign Of The Black Mark. Néanmoins, et de la même façon que ce disque possède son identité propre dans la discographie des américains, ces deux parallèles associés ne suffisent pas à délimiter le terrain couvert par des compositions qui se veulent riches, denses, profondes, et loin du tout-venant qui encombre les sorties du style. Chaque détail a été murement réfléchi, chaque break, chaque intervention vocale, pour tisser un canevas à mailles très serrées, et qui finalement, séduira les amateurs d’un art de complétude, aussi cryptique qu’il n’est évident. L’image la plus pertinente pour en décrire les circonvolutions se cache d’ailleurs derrière cette pochette sublime signée Jef Whitehead (LEVIATHAN), dont la musique partage bien des points communs avec celle de CHAOS MOON soit dit en passant. Mais arrêtons ici le petit jeu des comparaisons, et traitons ce nouvel album comme l’entité inédite qu’il incarne, puisqu’il fait preuve de suffisamment de qualités pour être jugé isolément. Composé de cinq longs morceaux, Eschaton Mémoire se veut recueil homogène de principes, de concepts, et s’abandonne dans un néant idéologique, qui se concrétise à contrario dans une luxuriance de sonorités s’assemblant avec logique et pertinence. Dès « The Pillar, the Fall, and the Key I », le ton est donné, sombre mais harmonieux, serein mais précipité, et après une courte mais sublime intro teintée de Post BM, la crudité explose des sillons pour nous éclabousser de sa supériorité, puissance phénoménale se sevrant de blasts affolants, d’une double grosse caisse en marteau pilon, et de riffs complexes se chevauchant pour mieux s’écarter. Le chant d’Eric Baker, très raclé mais beaucoup plus impulsif et viscéral que celui de la plupart de ses contemporains, apporte la touche « traditionnelle » qui permet de contrebalancer des nappes de synthé en volutes s’envolant et se nouant autour de parties instrumentales compactes, mais versatiles. Paradoxe ? Ce LP en est rempli, mais la satisfaction qu’il procure est à la hauteur des efforts qu’il réclame pour être apprécié. Nous parlons ici de musique, et pas simplement de Black Metal, bien que le groupe y soit fondamentalement attaché, dans une veine que les EMPEROR ont depuis longtemps érigée en tant que dogme, en rapprochant leur vision de celle de la musique classique.

Pourtant, la simplicité est aussi de mise, ce qui empêche toute condescendance trop élitiste, susceptible d’effrayer les plus simples des amateurs de sensations fortes. Ce quatrième effort fonctionne par paliers, et sur plusieurs niveaux, comme tous les travaux exigeants qui ne contentent pas d’une simple lecture au premier degré. D’ailleurs, les enchaînements très travaillés, les motifs qui se répètent sans pour autant empiéter sur la créativité, et le parcours en ondulation sont des éléments à décharge, et achèvent de nous convaincre de l’importance de la tâche accomplie. Il serait d’ailleurs possible de voir en CHAOS MOON un pendant néfaste, nihiliste et diabolique de nos HYPNO5E nationaux, tant les deux groupes partagent ce désir d’aller plus loin que ce que les genres basiques leur offrent comme perspective, et de par leur volonté de découper un album en segments tronçonnés, mais complémentaires.  

Ainsi, si les deux grosses pièces de l’album, « The Pillar, the Fall, and the Key » et « Eschaton Mémoire », séparées en deux parties représentent sans doute la quintessence même du propos, le chapitre central « Of Wrath and Forbidden Wisdom » en incarne une sorte d’acmé, du haut de ses dix minutes en bloc qui osent tout, du son clair des guitares (qui rappellent d’ailleurs celles de «Acid Mist Tomorrow », du LP éponyme d’HYPNO5E, par une coïncidence pas si incroyable que ça), jusqu’à cet écrasement soudain, typique du BATHORY le plus lancinant et processionnel. Il semblerait qu’en devenant quatuor, et non plus simple projet annexe, CHAOS MOON a gagné en cohésion et audace, ce que cette longue suite en progression démontre de la plus probante des façons. En associant la brutalité la plus crue du BM le plus ténu, les digressions nostalgiques et profondément mélodiques du DSBM et la liberté harmonique du Post Metal, les américains sont parvenus à trouver un équilibre magnifique entre poésie morbide, nihilisme rythmique, et litanie dépressive, sans tomber dans le piège de l’éparpillement, et sans non plus terminer sa course au milieu de nulle part, devant se justifier de choix douteux et peu assurés. L’assurance ici est manifeste, et une simple écoute du monumental diptyque « Eschaton Mémoire » qui égrène plus de dix-neuf minutes de certitudes instrumentales et vocales suffit à s’en convaincre, tant cette dernière pièce synthétise avec génie tous les arguments la précédant, sans oublier d’ouvrir des perspectives pour se tracer un avenir qui reste indéfini.

En s’offrant de plus la production idoine pour accompagner cette dualité de ton, Eschaton Mémoire frôle de très près la perfection, statut que des écoutes répétées finiront par lui conférer à n’en point douter. Mais après trois ans d’absence, la créature revient donc hanter nos nuits, et tenter d’influer sur notre façon de penser, pour essayer de nous convaincre de la pertinence de son abandon total. Et il est très facile de s’abandonner à telle musique aussi patiemment et intelligemment élaborée, tant elle redonne ses lettres de noblesse à un Black atmosphérique qui avait tendance à chercher une porte de sortie que son entêtement lui refusait.


Titres de l'album:

  1. The Pillar, the Fall, and the Key I
  2. The Pillar, the Fall, and the Key II
  3. Of Wrath and Forbidden Wisdom
  4. Eschaton Mémoire I
  5. Eschaton Mémoire II

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par mortne2001 le 30/11/2017 à 14:46
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