Certains albums ont tellement marqué que les labels se voient obligés de les décliner sous plusieurs formats à quelques années d’intervalle. Je ne donnerai pas mon avis sur la pertinence de cette profusion mais je traiterai d’un cas bien précis ce matin, celui du premier full lenght des canadiens d’AUROCH. Sorti en 2012 en CD via Hellthrasher Productions, puis en 2016 version vinyle grâce aux services de 20 Buck Spin, From Forgotten Worlds se voit aujourd’hui proposé en tape, édition ultra limitée d’une centaine de copies par notre distributeur national Krucyator Productions, qui en profite pour nous proposer dans les mêmes conditions l’éponyme Paroxsihzem du groupe du même nom (traité dans ces colonnes), histoire de faire d’une pierre deux cult rentables. Ne remettons pas en doute la passion de ces labels qui n’ont de cesse d’exhumer des LP qui en leur temps ont fait plus ou moins grand bruit, mais demandons-nous si cette accumulation de formats se justifient d’une réputation musicale valide.

Il est certain que celle d’AUROCH a gagné en intensité au travers des années, puisque leur dernier long en date, Mute Books, malgré une légère variation représente une pierre angulaire d’un style qui fait figure de nouvelle référence dans l’underground.

Blackened Death donc, terme très à la mode et assez flou dans les faits, qui permet une certaine vision de la brutalité absolue, en mélangeant les aspects les plus violents de deux courants parfaitement faits pour s’entendre…

Mais il est toujours délicat de traiter du cas d’un disque sorti il y a quelques années, et déjà disséqué par les spécialistes de la presse virtuelle. Comment apporter son eau au moulin sans répéter des formules déjà usitées, et surtout, apporter un éclairage nouveau sur des œuvres somme toute assez formelles, qui depuis ont servi de tremplin d’inspiration à bien des carrières naissantes ? En les traitant comme les nouveautés qu’elles ne sont pas ? C’est une option comme une autre, mais pas forcément celle que j’ai choisie aujourd’hui…On le sait, dès que le BM est dilué dans un autre courant, les critiques fusent, accusant les artistes de dénaturer le propos originel. Ici, la question ne se pose pas forcément, puisque From Forgotten Worlds, poliment accueilli à l’époque par une frange tolérante du public extrême, représente une poignée d’années plus tard une sorte d’avancée majeure, transformant un petit groupe de démos en chef de file d’un mouvement qui de nos jours, compte des milliers d’adeptes. Et il est facile de comprendre pourquoi les canadiens sont devenus de telles références à l’écoute de ce premier LP, qui ne fait preuve d’aucune complaisance dans son traitement de l’agression sonore, en insérant brutalement des structures purement BM dans un contexte Death putride, mais salement technique au demeurant. AUROCH a souvent été comparé à ses homologues nationaux de MITOCHONDRION, DIRE OMEN ou CRYPTOPSY, bien que chacun d’entre eux ait pris une direction assez différente avec le temps. Mais nous ne sommes pas ici pour juger de l’évolution naturelle de chacun de ces ensembles, mais bien pour parler de ce From Forgotten Worlds, qui il y a cinq ans, nous proposait une visite très organisée d’un ailleurs où la complaisance et la facilité n’avaient pas droit de cité.

Foncièrement intéressant, ce premier longue-durée avait le mérite de poser des jalons, depuis exploités jusqu’à la corde par des suiveurs pas toujours en phase avec la philosophie d’origine. Si l’on sent sur le visage les effluves nauséabonds d’un Death assez pur et technique à la DEICIDE/MORBID ANGEL, le traitement sonore occulte et sombre nous fait aussi dériver le long des côtes BM, par intermittence et presque de façon subliminale, tant le Death se taillait encore la part du lion sur ce premier jet. Et si la violence reste une valeur omniprésente tout au long des huit morceaux, je dois admettre qu’elle est parfois si concentrée et systématique qu’elle en perd son impact le plus formel, tombant parfois dans la démonstration brutale pure. Les musiciens (Sebastian Montesi – guitare/chant/basse/textes, Paul Ouzounov – guitare/chœurs et Zack Chandler – batterie) étaient certes d’un niveau remarquable, multipliant les breaks et autres assemblages équilibristes tenant parfois d’un Techno-Death poussé à l’extrême, mais l’ensemble dégageait une uniformité assez contraignante, empêchant de complètement s’immerger dans un LP qui se voulait quête d’absolu, sans possibilité de retour. Quelques arrêts sur des cases bien Gore (le final cauchemardesque de « Dregs Of Sanity », abandonnant toute volonté de compromission pour s’adonner au bruit le plus terrifiant), un travail indéniable au niveau des intro qui permettait de dessiner les contours d’un monde inquiétant (« Pathogenic Talisman (For Total Temporal Collapse) »), mais surtout, un désir de repousser les limites du chaos, le confinant parfois à la cacophonie à peine maîtrisée, qui reliait encore fermement les canadiens à des attaches Death dont ils ne semblaient pas vouloir se détacher.

Comment dès lors reconnaître l’importance d’un album qui finalement, ne faisait avancer les choses que par son refus total d’adaptation et de nuance ? En admettant sans discuter son importance, et en se rangeant à l’avis général à postériori ? En se basant sur l’entame dantesque de « From Frogotten Worlds », il n’est pas difficile de se ranger à cette seconde option, en faisant preuve d’objectivité. L’intensité développée était en tout point étouffante mais remarquable, et les plans techniques permettaient de l’augmenter encore plus, conférant à ce morceau une aura presque mystique de cruauté sonore débridée sans aucune astreinte de volume ou d’inventivité. Nombreux passages mélodiques en chausse-pied, passages en mid dominés d’une voix caverneuse, et soli pertinents, cette entrée en matière semblait la meilleure façon de valider un passé/passif constellé de démos et splits, qui avait commencé à établir la réputation du trio. L’ombre d’un SUFFOCATION vraiment surgonflé planait bas, et les sensations se voulaient épidermiques, impression confirmée par l’outrance de « Fleshless Ascension (Paths Of Dawn) », qui loin de mettre la pédale douce, appuyait encore un peu plus sur les plaies.

Roulements, guitares en crise de folie d’Ego permanente, chant repoussant les frontières de l’inhumanité, pour un Death qui n’était pas encore totalement contaminé par un Black toujours un peu en retrait, de peur de glacer des ambiances surchauffées.

 

Le tout se terminait même sur une dernière bouffée d’atrocité, via l’épilogue bref « Tundra Moon » qui relâchait le peu de vapeur encore coincée dans les tuyaux, avec force blasts et riffs s’entrechoquant à une vitesse hallucinante.

Alors, de la pertinence de cette seconde réédition en tape ? Tout dépend de l’attachement que vous portez à From Forgotten Worlds et l’importance que vous accordez à AUROCH. Le format cassette s’accommode fort bien de la musique proposée, mais le son n’est pas forcément meilleur que les éditions CD ou vinyle. On pourrait peut-être envisager la chose sous l’angle du goodie ultime, proposé à des fans d’éditions vintage qui ne reculent devant rien pour rester en phase avec leur époque.

Ce qui n’enlève rien aux qualités d’un disque qui sans être un incontournable, a marqué son époque de façon durable. La preuve.


Titres de l'album:

  1. From Forgotten Worlds
  2. Fleshless Ascension (Paths Of Dawn)
  3. Slaves To A Flame Undying
  4. Dregs Of Sanity
  5. Pathogenic Talisman (For Total Temporal Collapse)
  6. Terra Akeldama
  7. Bloodborne Conspiracy
  8. Tundra Moon

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 01/11/2017 à 18:36
72 %    203

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