Les dernières heures de 2017 meurent l’une après l’autre, et la nuit pointe le bout de sa tempête Carmen qui doit s’abattre d’un instant à l’autre sur la région. C’est dans ce contexte que j’écris ma dernière chronique de l’année, qui une fois de plus se voit consacrée à un style qui aura marqué mes douze derniers mois de rédaction acharnée. J’ai régulièrement abordé le cas du Black Metal dans ces colonnes, faisant de moi son plus ardent défenseur au sein de la team, et il n’est pas anormal que ma conclusion annuelle en fasse encore grand cas. Demos, splits, EP, LP, tout y sera passé, et je me replonge aujourd’hui dans les racines du genre en taquinant ses fondements finlandais, au travers de la première réalisation longue durée d’un collectif, sorte de super groupe initié par son label, l’historique Kuunpalvelus. On retrouve donc aux commandes de FROZEN GRAVES des habitués de l’écurie et de la scène, puisque ses membres font ou on fait partie d’entités connues comme COSMIC CHURCH, CIRCLE OF OUROBORUS et CENOTAPHE, tous hébergés par la maison de disque locale qui croit dur comme fer en ce nouveau concept qu’on pourrait presque qualifier de supergroupe underground. Fondé en 2014, FROZEN GRAVES s’articule donc en trio, autour des figures de proue Luxixul Sumering Auter (Batterie/claviers, ASYMMETRY, AURA SATURNAL, et ex-COSMIC CHURCH), Vandra (guitare, chœurs, ASYMMETRY) et Déchéance (chant, CENOTAPHE, NECROPOLE), tous trois rompus à l’exercice de l’extrême, et affectionnant un son froid et rigide comme leur nom l’indique. Et c’est un euphémisme d’affirmer que la musique de Frozen Graves est adaptée à sa description, puisqu’elle suggère à merveille la caresse froide du marbre d’une sépulture, d’un vieux cimetière de Tampere, un matin d’hiver un peu plus rigoureux que les autres.

Froide musique certes, mais aussi triste et atmosphérique, et résolument étrange. Fascinante dirais-je même, par cette juxtaposition d’âpreté purement Black matinée de volutes de claviers d’ambiance, qui porte ses accents au plus profond de la nostalgie post-mortem, comme une dernière prière adressée à quelqu’un qui ne l’entendra plus. Aucune lumière ne filtre de ces longs morceaux qui se divisent en plusieurs catégories, évitant ainsi la redondance d’un BM connu d’avance. Si les riffs savent s’abreuver à la source originelle des MAYHEM et autres BURZUM, et si le son paie son tribut aux racines nordiques plus gelées qu’une rivière glacée, si la rythmique oscille entre blasts maladifs et mid tempo rachitique, l’atmosphère qui se dégage de ce premier LP est très prenante, un peu comme une ballade dans les couloirs d’une nécropole abandonnée, sans aucun visiteur alentour pour partager votre mélancolie. On y retrouve la touche Euronymous des débuts, mais aussi l’emprunte tangible de la première vague de BM canadien, pour cette rigidité presque cadavérique qui fige les morceaux les plus violents à des travers de brutalité. Rien de foncièrement nouveau évidemment, ce que démontre à merveille « Eye On The Flesh », lâché en éclaireur fatigué, de sa litanie à la BATHORY, renforcée d’une production caverneuse renvoyant le chant au rang de simples effluves planant dans le lointain. Les riffs n’ont rien non plus de novateur, préférant la plupart du temps virevolter comme des corbeaux décharnés, tandis que les rares arrangements notables sont ceux de ce fameux clavier qui s’impose de son acidité à intervalles réguliers.

Pourtant, malgré cette absence de surprise, le disque plaît, et séduit. Il séduit comme une idée suicidaire qui trotte dans un crâne qui a trop souffert, et qui risque d’émerger en tant que seule issue possible une fois la nuit tombée. Il séduit comme des idées noires qu’on ressasse indéfiniment (« Sea Crypt »), ou comme un périple au plus profond d’enfers personnels qui accentuent le nihilisme ambiant (« Enter The Brotherhood »). Et si la plupart du temps, les morceaux restent dans une mesure assez formelle, ils ne peuvent s’empêcher de citer Quorthon (« Stillwork »), dont ils confrontent les idées à l’obscurantisme d’un CELTIC FROST encore plus impénétrable que d’ordinaire. Mais en version longue, le trio convainc de la même façon, en agençant ses idées pour ne pas trop les répéter, et ainsi parvenir à nous provoquer par un excès d’acidité, et par un son si aigrelet que les côtes percent au travers des sillons. Ainsi, le final « Burial Silence » profite d’un riff répété à l’envie pendant plus d’une minute et dix secondes, avant de se livrer à une course finale à l’embaumement, rythmée de blasts, de notes de synthé éparses, et du même motif guitaristique en arrière-plan. C’est hypnotique, pour le moins, concentrique, et surtout, maléfique, dans ses intentions comme dans son rendu. De la même façon, « Eaters of Flesh » se veut encore plus caverneux, avec cette guitare qui semble souffrir d’un mixage la condamnant à l’anorexie, tandis que la caisse claire de la batterie se fond dans les fréquences d’une grosse caisse sans aucun écho ou profondeur. C’est assourdissant parfois, mais attachant, si le mot se permet, et finalement, on se laisse happer par cette symphonie presque minimaliste qui valide le concept en tant que tel.

Les esprits chagrins n’y verront qu’une redite pas forcément indispensable, mais les plus passionnés sauront y reconnaître ce fameux son finlandais, si froid et abrupt, mais non dénué de quelques ornements moins ascétiques. Ainsi, l’écurie Kuunpalvelus peut être satisfaite de l’union de ces trois musiciens, qui réconcilient le Black le plus impénétrable à l’atmosphérique imprenable, dans une danse qui vous laisse les doigts congelés et le cœur serré. Et c’est ainsi que s’achève mon année 2017, qui une fois de plus aura consacré quelques valeurs sures, mais aussi révélé des noms un peu moins exposés. Et surtout, qui aura confirmé que le BM a encore de belles lunes devant lui. Des lunes froides, cela va sans dire…


Titres de l'album:

  1. Introduction
  2. Sea Crypt
  3. Eye On The Flame
  4. Eaters Of Flesh
  5. Enter The Brotherhood
  6. Stillwork
  7. A Dying Pujari
  8. Burial Silence

Soundcloud label


par mortne2001 le 15/01/2018 à 17:58
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