Qu’est-ce que le Post Black au fond ? Il est toujours intéressant de s’intéresser à la terminologie, pour essayer de comprendre, à défaut de labelliser dans le vide pour coller de jolies étiquettes. Post, du latin du même nom, « après », « exprimant la postérité dans l'espace ou dans le temps », ces définitions issues du petit Larousse en disent plus qu’il n’y paraît, même si au fond, elles ne précisent pas grand-chose qu’on ne sait déjà. Alors, après le Black Metal ? Au-delà du Black Metal ? Si l’on considère que le Black Metal est le pendant maléfique d’une musique constructive, et donc l’illustration du mal, et que le bien consiste à essayer d’en transformer les aspirations nihilistes pour aboutir à une croyance, tout ça nous renvoie au condensé de Nietzsche, Par-delà le Bien et le Mal, sans pour autant s’ancrer complètement dans sa philosophie. Black, mal, destruction de la civilisation pour rebâtir sur des cendres et des ruines, Post Black Metal, trouver une solution alternative pour cette survie, ou au contraire, pencher vers des alternatives qui ne mèneront pas forcément à une annihilation, mais vers une renaissance, ou un mieux-vivre ensemble ? Musicalement, le questionnement reste le même, et osons le postulat définitif. Le BM tournant en rond dans son petit univers sclérosé, le Post n’est-il pas juste un moyen comme les autres de trouver une sortie, une trajectoire non concentrique mais linéaire, dans le temps et l’espace, et de transformer la force centrifuge de l’un en force centripète de l’autre ? C’est un peu la fausse conclusion qui n’en est pas une que l’on pourrait affilier à la musique et le concept de BOSSE DE NAGE, l’un des groupes les plus fantasques d’un genre qui en accueille pourtant déjà beaucoup. Tout vu, tout entendu ? Oui, mais différemment, autrement, et ce cinquième album des californiens ne fait que continuer les travaux déjà entrepris sur les quatre premiers volumes, défrichant encore un peu plus de terrain pour trouver la vie non plus belle, mais enrichissante.

Après un éponyme en 2010, puis II et III respectivement en 2011 et 2012, les originaires de San Francisco avaient mis la pédale douce pour laisser passer trois années avant de revenir sur un All Fours qui transpirait de rage et de nage, comme leur nom l’indiquait. En rappelant pour les étourdis que ce patronyme étrange est aussi celui d'un personnage de l'iconoclaste Alfred Jarry, que l'on retrouve dans Gestes et Opinions du Docteuir Faustroll, Pataphysicien, et dont la particularité était de savoir dire "Ha ha" en français, il est encore moins surprenant de les savoir en décalage constant de cette scène à laquelle nous aimerions bien les affilier, mais dont ils s’éloignent de plus en plus pour n’être plus qu’eux-mêmes, une entité avare de mots (les interviews accordées sont rares, les hommes préférant laisser parler la musique.). Et à l’orée de la sortie de leur cinquième album, qui semble respecter ce silence de trente-six mois qui devient un espace de confort, la tradition est respectée, et Further Still justifie son titre d’une énième bifurcation, les inflexions Post Rock mélodiques cédant le pas à des caprices rythmiques dignes d’un Post Hardcore à la CONVERGE/DEP. J’avais déjà souligné une tendance à l’anarchie sur le LP précédant, mais admettons que le batteur du combo, l’infatigable  Harry Cantwell (SUCCUMB, et pas mal d’autres participations) m’ait entendu, et a décidé de mettre les baguettes doubles pour avaler encore plus de croches pour mettre des bâtons rythmiques dans les roues des constructions mélodiques de ses comparses. Dualité ultime, tout en gagnant en maturité, son jeu s’est encore déployé pour faire constamment danser l’équilibre de la musique globale sur un fil tendu entre deux montagnes, reliant le BM le plus cru au Chaotic Hardcore le plus dru. L’homme ne cogne pas, il frappe, il délie, il relie les plans avec un flair incroyable, nous délivrant l’une des performances les plus hallucinantes de l’histoire, comme pour combler un vide que les harmonies ne parviennent plus à boucher. Et si techniquement, il est pratiquement le seul à pouvoir se mettre en avant (le « pratiquement » se référant au chant toujours plus sinuant de Bryan Manning), la cohésion du quatuor n’en est que plus frappante aujourd’hui sur ce Further Still, qui semble démontrer que les quatre californiens ont trouvé leur style le plus fidèle, avant sans doute de changer d’avis et d’optique, et de revenir avec d’autres révélations sur le chemin de Damas.

S’il est parfois tiré par les cordes de rattacher certains ensemble de la « vague » vague Post BM, les BOSSE DE NAGE s’y affilient complètement, et certainement consciemment. Leurs quatre premiers LP le prouvaient, de façon directe ou plus imperceptible, mais ce cinquième pamphlet y plonge de plein fouet, malgré certains interludes qui témoignent d’un passé plus ouvert, dont l’intro acide et mélodique de « My Shroud », qui sombre assez rapidement dans les affres d’une déconstruction globale, une fois encore pulsée par ce batteur aux mains et poignets qui ne tiennent pas en place. C’est peut-être d’ailleurs le morceau le plus symptomatique de cette nouvelle offrande, avec ce chant qui semble exhorter sa douleur, cette guitare fixée sur des motifs maladifs trouvant soudainement la sérénité, et cette basse qui cimente le tout de loin, d’une sobre gravité ne cherchant pas le premier plan. D’aucuns diront que les intentions sont affirmées dès « The Trench », qui juxtapose une intro-spection à l’économie, avant de laisser gerber les blasts qui soudainement unissent dans un même élan de Post Rock les univers antagonistes des DEAFHEAVEN et SLINT. Plus direct ne voulant pas dire moins complexe et plus aisément classable, Further Still pousse vers l’avant, mais un avant étrange, encore un peu mystérieux, qui autorisera les plus aventureux et culotés à parler de Post BM Core, puisque tels sont les éléments mis en avant sur les neuf morceaux de ce nouveau longue-durée. Mais entre des parties de guitare mémorisables, des à-coups rythmiques accrocheurs, des combinaisons tremblantes (les premières secondes de « Down Here », qui semble prendre un plaisir sadique à réunir les ZEUS et NOMEANSNO), et de fausses pauses qui se réfèrent à la scène New-yorkaise alternative des années 90 (« Crux », presque un hit pour crackhouse après la livraison hebdomadaire), ce cinquième tome est sans doute le plus riche et paradoxalement le plus ascétique de la carrière des américains.

Disponible en vinyle, l’objet saura faire tourner ses deux faces en toute logique. En version CD, la cohérence et la progression seront peut-être moins évidentes à notifier, mais avec des inserts comme « Dolorous Interlude » et ses grondements Dark Ambient, et un final de la trempe de « A Faraway Place », qui semble indiquer que la fin de la route se situe à un niveau plus éloigné, le chemin n’en sera que plus escarpé, mais terriblement cathartique. Ce final d’ailleurs semble porter les névroses à un niveau homérique, multipliant les couches vocales en hurlements complémentaires, laissant les guitares tremper leurs arabesques dans l’acide de mélodies transgressives, tandis que Cantwell continue de semer les fruits de la colère en accumulant les roulements, les patines de double grosse caisse et autres astuces de magicien des toms que plus rien n’arrête. La haine se juxtaposant souvent à l’amour, d’un point de vue conceptuel, il n’est pas si étonnant que ça de constater que Further Still joue ce petit jeu d’ambivalence, sans trahir ses croyances initiales. Mais plus prosaïquement, et en tant qu’auditeur rompu à l’exercice de l’extrême, le nouvel effort des BOSSE DE NAGE, sans être le meilleur de leur carrière, démontre que le quatuor a encore de la route à faire avant d’arriver à bon port. Un port qui se trouve plus loin que le Black Metal, plus loin que le Post Hardcore, et qui pourtant offre une équidistance artistique parfaite. Une énigme de plus à mettre sur le compte de musiciens aussi peu loquaces que talentueux.                 

 

Titres de l'album :

                          1. The Trench

                          2. Down Here

                          3. Crux

                          4. Listless

                          5. Dolorous Interlude

                          6. My Shroud

                          7. Sword Swallower

                          8. Vestiges

                          9. A Faraway Place

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par mortne2001 le 08/10/2018 à 16:10
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@Humungus : une résidence (residency en anglais) désigne le fait pour un musicien ou un artiste de se produire pendant une certaine période au même endroit. On parle alors d'artiste en résidence.


La résidence c'est lorsqu'un artiste loue une salle pour y répéter son concert en vue d'une tournée. C'est une répétition en grandeur nature en quelques sortes


1) ManOfShadows + 1 !
2) C'est quoi "la résidence" ?


Bonne nouvelle. Je n'attendais pas un nouvel album de leur part si tôt.


J'ai eu peur ! En lisant les deux premières lignes et en voyant la photo, c'est mon cœur qui a faillit s’arrêter de battre. Murphy est un vocaliste unique et légendaire. Bon courage et bon rétablissement à lui.


C’est pas trop tot


Pas un petit passage par chez nous, dommage...


A noter qu'il s'agit d'un EP (5 titres) et non du 3ème album des chiliens à proprement parler.


Oui le morceau en écoute est... éprouvant ! Bien plus violent que certains groupes de métal. Je suis pas sur que ce soit pour moi par contre...
PS: Elle donne une interview dans le dernier New noise.


Ouch... je n'ai écouté qu'un seul morceau et pourtant je suis sur les rotules. C'est d'une intensité rare. Cathartique. Quand elle hurle, on a juste envie de hurler avec elle, encore plus fort pour... je ne sais pas vraiment en fait ! Tout bonnement impressionnant. Et éprouvant !
Merci mec(...)


Enjoy The Violence !