Je ne vais pas non plus me la jouer « vieux de la vieille », mais autant dire qu’en termes d’extrême, j’ai tout entendu, et j’ai eu droit à tout. Des démos enregistrées dans une vieille cave en passant par les pseudo-messes noires captées avec un vieux Revox fatigué, en passant par les hurlements stridents supposés émanant d’un hôpital psychiatrique hanté, sans oublier les divagations schizophréniques de Castafiore emmurées dans un vieux donjon en Vendée. De l’iconoclaste, de l’insupportable, des fumisteries, du bordel, du n’importe quoi, des tests d’endurance de patience et d’abnégation, mais aussi des œuvres opaques, d’autres fascinantes, et parfois, de véritables petits chefs-d’œuvre. Alors, inutile de se pointer vers moi avec un travail de fond en espérant me surprendre, puisque mes oreilles ont déjà subi toutes les tortures inimaginables et concevables. Néanmoins, en tant qu’esprit libre et cœur naïf, j’ai toujours l’âme ouverte à toute sorte d’expérimentation hors-normes, à une seule et unique condition. Qu’elle propose quelque chose non de neuf, mais de pensé, ou de viscéral, histoire de ne pas me perdre dans le dédale d’une psyché torturée et malade et perdre mon temps. Alors, lorsque je reçois de la part du fameux label italien AnnapurnA (AKHLYS, MZ.412) le quatrième album d’un projet résolument unique, je reste sur mes gardes, avant de me rendre compte que ledit projet fait déjà partie de mon lexique de l’horreur. Les initiés reconnaîtront le concept REVERORUM IB MALACHT, puisqu’ils se seront déjà sevrés des sonorités infâmes d’Urkaos, de De Mysteriis Dom Christi, ou de Ter Agios Numini, publié l’an dernier. S’ajoute donc à cette collection de blessures auditives ce quatrième long, Im Ra Distare Summum Soveris Seris Vas Innoble, dont la sémantique évoque subtilement les travaux d’ABRUPTUM, sans leur emprunter leur sens aigu de la provocation potache.

En tant que seul et unique groupe de Roman Catholic Black Metal, les suédois à l’identité mystérieuse (Karl Hieronymus Emil Lundin et Karl Axel Mikael Mårtensson) n’ont pas vraiment d’équivalent sur la scène internationale, et peuvent se permettre de tracer leur chemin de croix sans se soucier d’une quelconque défiance de la concurrence. Mais au-delà de ce goût prononcé pour le mystère, leur musique n’a pas vraiment de parallèle possible non plus, puisqu’elle se situe dans une convergence de styles pour le moins extrêmes, qui une fois assemblés, forment une symphonie de l’outrance que la moyenne des lecteurs de notre cher webzine aura bien du mal à supporter. Originaires d’Uppsala, les deux hommes continuent depuis 2005 leur boulot d’expérimentation absolu, et nous proposent donc aujourd’hui un quatrième chapitre qui n’a pas grand-chose à envier aux précédents, mais qui pousse un peu plus loin l’ignominie d’un refus d’une quelconque musicalité, sans pour autant sombrer dans le chaos d’un Noise absolu et stérile d’avance. Si l’on reconnaît dès les premières « mesures » leur patte unique, autant dire que ce nouvel épitre à la gloire d’un Dieu qui visiblement tolère la colère de ses fidèles, on sent aussi que les deux musiciens ne sont pas du genre à répéter ad nauseam la même recette, tour en restant fidèles à un crédo de base qui leur fait considérer le Black Metal comme un vecteur d’expression, et non une fin en soi. Et à la lisière d’un Ambient vraiment torturé, reléguant les REVENGE, ABRUPTUM et GNAW THEIR TONGUES vers une seconde division bruitiste à laquelle ils ne pensaient pas appartenir, mais sans pour autant défier STALAGGH sur son propre terrain maladif, les suédois nous livrent donc cinquante minutes d’abomination musicale, révélant un désir constant d’opposer le pêché totalitariste et l’ouverture catholique, via quelques samples de chants sacrés disséminés de çà et là.

Fonctionnant sur le ressenti, et les émotions primales, Im Ra Distare Summum Soveris Seris Vas Innoble se découpe en neuf épitres plus ou moins bâtis sur les mêmes dogmes, et utilise la noirceur comme source de lumière interne possible, sans dévier d’un iota de son absolu. Avec une surutilisation d’une double grosse caisse dont les fréquences ont tendance à s’amalgamer avec la noirceur ambiante, ces morceaux s’enchaînent en tentant de digresser un minimum sur les mêmes thèmes, toujours portés par une recherche d’introspection, mais permettant parfois une projection dans un plan astral différent, en unissant la grandeur de la musique liturgique et la misanthropie d’un Black vraiment pesant, concentré et malmené. Les silences et les arrangements permettent toutefois de constater que les évolutions n’ont rien d’une improvisation, et l’opposition entre la vélocité et l’oppression donne au projet des allures de chemin de croix, comme en témoigne le traumatique et processionnel « Cloud Of Unknowing », qui se traîne d’une rythmique troublée par des volutes de chœurs féminins désincarnés. Avant d’en arriver à cette sorte d’acmé, les deux Karl vous auront cueillis à froid avec le dantesque et homérique « Where Escapism Ends », qui de ses onze minutes met la bible sur la table, et développe de beaux arguments de Dark Ambient bridés par une approche foncièrement Black, mais pas de celui dont vous êtes sevrés depuis les origines. Le leur est évidemment déviant, farouchement indépendant, et ne répond à aucune logique autre que celle de leur imagination…Inutile donc d’attendre des progressions logiques, ici tout est une question de ressenti, et celui provoqué par leur musique peut laisser de marbre, repousser, écœurer, ou bien susciter une indifférence globale…Chacun choisira bien sur son camp…

Mais comme je le disais en préambule, peu importe qu’un groupe s’abandonne à la facilité de la déconstruction extrême, pour peu qu’il donne corps et sens à son art. Et entre des intermèdes vraiment éthérés (« E Va Um Da »), et des plongées dans les abysses réconciliant les DEATHSPELL OMEGA et STALAGGH (« Etia si Omnes, Ego Non »), REVERORUM IB MALACHT ne se contente pas d’empiler les strates de sons de façon aléatoire, et brosse un portrait contemporain d’une histoire qui a tendance à se réfugier vers son passé pour se protéger de son présent. On peut évidemment reprocher une certaine linéarité à l’ensemble, même si la variation des détails reste remarquable et tangible, mais on ne peut nier que tout ceci a été construit de manière pertinente, pour suggérer des sentiments contraires, sans faire la moindre concession. Et si « Skin Without Skin », repousse les limites de la tolérance bruitiste par son imbrication de samples, de sons stridents et de chocs gravissimes, « (Natten Inuti) En Tagg Som Sticke » place enfin une guitare intelligible sur le parcours, pour développer un beau crescendo d’horreur sans tourner le dos aux harmonies acides. Dans la continuité du parcours entamé il y a plus de dix ans par des hommes faisant partie d’une caste spéciale, Im Ra Distare Summum Soveris Seris Vas Innoble prouve donc que l’underground peut encore creuser plus profond dans les insondables abysses de l’âme humaine, sans perdre le contact avec la réalité d’un art assimilable. Et c’est en cela qu’il se différencie de tous les suiveurs qui confondent la passion avec l’usurpation.


Titres de l'album:

  1. Intro
  2. Where Escapism Ends
  3. Incompatible Molokh
  4. Cloud of Unknowing
  5. E Va Um Da
  6. Etia si Omnes, Ego non
  7. Skin without Skin
  8. (Natten inuti) en Tagg som Sticke
  9. Outro

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par mortne2001 le 09/05/2018 à 17:20
76 %    181

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


Manu
@80.185.130.31
10/05/2018 à 23:38:16
A ce jour, je n'ai pas encore le disque entre mes mains, et mes oreilles n'ont pas encore été flagellées par les ambiances apocryphes qu'il contient sans l'ombre d'un doute, mais la menace de cette prochaine et froide déflagration mystagogique, que j'attends avec grande impatience, et la foi qui m'anime quant à son futur pouvoir évocateur (ayant déjà été baptisé de longue date par ces prêtres de l'abîme), sont attisées à point par cette excellente chronique. Merci !

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