Ne vous inquiétez pas, si un album détonne, s’il ne sonne comme personne, s’il est barge comme Mike Patton en pleine crise de bouddhisme aigue, s’il est aussi inclassable qu’un vieux dossier de la sécu, il est pour moi. Et le pire, c’est que je fais parfaitement exprès. Au sein de la rédaction pointue de Metalnews, personne n’a jamais dit que le poids des OVNIS m’incombait, je l’ai choisi sciemment, et en plus, j’adore ça. Plus c’est barré, plus je fonds, plus je défends, plus je me fends, et plus je défonce. Alors lorsque la nouvelle tomba sur mon téléscripteur personnel (oui, je travaille toujours à Cognacq-Jay, à vous les studios) de la prochaine sortie des américains de SNAKEFEAST, mon sang ne fit qu’un tour, et j’abandonnais mes labours pour me jeter dessus, histoire de vous en entretenir juste après. Car je ne doutais pas de sa haute teneur en imprévisibilité, moi qui étais déjà rompu à l’exercice de The Pythoness, leur premier long paru en 2015. Ce premier jet m’avait introduit au monde biscornu d’un trio de malotrus, qui pensaient alors pouvoir se passer de guitare pour jouer du Metal extrême. Et le pire est que non seulement ils n’avaient pas tort, mais en sus, ils avaient raison. C’est donc en configuration trio + musicien additionnel que les originaires de Baltimore, Maryland (un coucou à John Waters) avaient entamé leur carrière discographique, avant de réaliser qu’un homme permanent à la responsabilité des anches était un choix judicieux. C’est donc en quartet opérationnel et officiel que les brigands nous en reviennent aujourd’hui, avec au casting Carson Korman (basse), Dave Cavalier (batterie), Aran Keating (saxophone) et Phil Doccolo (cris, hurlements, bruits étranges, textures), pour un second long métrage pour les oreilles, intitulé In Chaos, Solace. Et dire qu’il pousse l’expérimentation encore plus loin que son aîné est d’un euphémisme le confinant à la naïveté touchante.

Certes, mais le mélange de Jazz et de Metal extrême, on connaît déjà. On pourrait évidemment citer PAINKILLER, le plus barré de tous, sans qu’il ne représente pour autant la balise ultime. D’autant plus que les SNAKEFEAST ont une approche plus ou moins divergente qui les rapprocherait plus d’une osmose tacite entre les BADBADNOTGOOD et ZEUS, tout en s’accordant une optique résolument personnelle dans le traitement des vocaux…abominables. Car en effet, plus qu’un chanteur, Phil Doccolo s’apparenterait plus à un hurleur de fond, dans une optique sous-mixée d’un John Tardy sévèrement grippé, qu’à un chanteur à proprement parler, ce que confirment d’ailleurs les musiciens eux-mêmes.

« Nous avons commencé par traiter le saxo comme un chanteur, et le chant comme un élément textural. »

Et en effet, à l’écoute des huit courtes pistes de cet In Chaos, Solace, on sent très bien que les interventions d’Aran Keating tiennent plus de l’occupation d’espace en termes d’arrangement instrumental que de volutes suraiguës héritées du Free-Jazz, ce qui rassurera certainement les plus craintifs d’entre vous. Mais que les amateurs de sensations fortes ne s’inquiètent pas, avec leur cocktail de Jazz, de Grind, de Post Hardcore et de Metal extrême en général, les bargeots de Baltimore ont encore de quoi combler les plus flingués. Ce qu’ils font d’ailleurs avec un certain flair, qui ne leur permet toutefois pas d’éviter toutes les erreurs inhérentes à une expérimentation un peu trop libre.

Si le Free-Jazz en tant que tel permet toutes les improvisations possibles sans paraitre hésitant ou redondant, le Free-extrême est plus contraignant, et supporte assez mal la redite. D’une idée de jam de base émergent donc des sons qui sont cohérents, mais pas toujours fascinants. On sent que le groupe a trouvé une formule qui lui convient et qu’il a tendance à en abuser de morceau en morceau. Ainsi, si les premiers intriguent, dérangent, obsèdent ou arrangent, les suivants se contentent la plupart du temps de copier l’écriture pour tomber dans la paraphrase, et la surprise finit par se transformer en lassitude, alors même que l’album ne dure qu’une demi-heure. Mauvais signe donc, imputable à une complaisance au niveau compositions, qui auraient exigé plus de rigueur pour se montrer à la hauteur des performances individuelles. Celles-ci sont notables, quel que soit le secteur, même si c’est évidemment la section rythmique qui retient le plus l’attention, avec son mélange de fulgurances Grind et de temporisations Jazz. Se livrant à un numéro d’équilibristes constant, dans une optique que les DILLINGER ESCAPE PLAN auraient pu prôner il y a quelques années, la paire Carson Korman/Dave Cavalier nous enchante de sa précision, alternant avec bonheur la fluidité d’un jeu coulé, et la puissance d’une attaque percutée, qui peine toutefois à cacher les systématismes d’interprétation, et les dissonances à répétition. Et même si les grognements à la Mike Patton/Glen Benton de Phil sont souvent savoureux, et si les stries immédiates de Keating se tamisent parfois d’un velouté purement Jazz, ce sont finalement les morceaux les plus contrastés et ambiancés qui remportent l’adhésion (« Coven », à l’atmosphère suintante et aux déhanchés malsains), offrant une cassure bienvenue dans un schéma un peu trop bien huilé. Sans parler de pilotage automatique, le quartet se laisse souvent aller à la facilité, et prend un peu trop de distance avec la rigueur qu’on est en droit d’attendre de musiciens de cette trempe.

Mais si les griefs sont formulables et valides, il n’en reste pas moins qu’In Chaos, Solace propose un spectacle hors-normes, en convergence des multiples influences/références du groupe, parcourant un spectre large allant du Jazz smooth au Grind qui mousse. D’ailleurs, la fin de l’album se veut plus facilement assimilable que sa première moitié, encore un peu trop répétitive. Un titre comme « Era » aurait d’ailleurs pu trouver sa place sur un LP de FANTOMAS, tandis que le final « Ogre Battle » permet enfin de se soulager autour d’un thème vraiment porteur, aux motifs plus catchy que d’ordinaire. On attendra donc de la suite des évènements qu’elle aère un peu plus l’espace, et qu’elle puisse profiter des indéniables talents individuels pour épaissir le collectif, encore un peu mince au niveau inspiration, mais stimulant au niveau des respirations. Un peu trop exutoire personnel pour séduire l’extérieur, mais une introspection intéressante pour un avenir qu’on souhaite moins retranché sur lui-même. L’originalité certes, mais pas au détriment de l’efficacité.


Titres de l'album:

  1. Pyre
  2. Shroud
  3. Itch
  4. Ruin
  5. Tome
  6. Coven
  7. Era
  8. Ogre Battle

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par mortne2001 le 20/04/2018 à 18:57
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