Stephen Hawking nous a prévenus, le danger viendra de l’intelligence artificielle. Poussée au paroxysme de ses possibilités, et à moyen terme, celle-ci nous remplacera dans un avenir proche, et décidera de l’avenir d’un monde dont les clés du destin ne seront plus entre nos mains.

C’est aussi ce que nous signifient des films récents comme Ex-Machina, Morgane, ou des séries comme Westworld, qui s’ingénient à nous avertir des dangers d’une telle dérive technologique, que l’homme croit contrôler du haut de sa morgue scientifique, mais qui échappera bientôt à notre emprise pour révéler son individualité de synthèse, finalement assez symptomatique du culte que nous lui vouons, symbolisant l’eldorado ultime d’un monde vieillissant aux espoirs mourants.

Constat pessimiste s’il en est, mais terriblement lucide. Et d’autres artistes s’y intéressent, à l’instar des SEPULTURA qui y consacrent une fois de plus une grande partie de leur thématique sur leur quatorzième album, le très lucidement baptisé Machine Messiah.

J’avais quitté Andreas, Paulo, Derrick et Eloy sur un terrassant The Mediator Between The Head And Hands Must Be The Heart, multipliant les allusions à Fritz Lang et au Néo Thrash du meilleur cru, je les retrouve aujourd’hui, trois ans et des poussières plus tard encore plus remontés et créatifs sur ce Machine Messiah que beaucoup semblaient pressentir comme leur meilleur effort depuis très longtemps.

Au-delà de la guerre opposant Kisser & co. et les frères Cavalera (et ce fameux concert pour l’anniversaire de Roots, qui avait encore plus divisé, à juste titre), SEPULTURA, depuis longtemps, est le médium de Kisser, Jr et Green, qui ne se privent pas pour exprimer leur vues sur un monde à l’agonie, distillant leurs litanies funestes sur fond de musique extrême d’une inspiration que certains jugeront « retrouvée », mais qui finalement ne les a jamais quittés.

Quels sont les groupes extrêmes des 80’s qui peuvent encore aujourd’hui se targuer d’expérimenter, au risque de ternir leur légende, mais au profit d’avancées considérables qui permettent au genre de se renouveler sans cesse ? Certainement pas SLAYER qui stagne depuis des années, et encore moins METALLICA qui se contente (avec talent) de capitaliser sur son passé pour dessiner son avenir.

Mais les SEPULTURA n’ont jamais fait les choses comme les autres, et le prouvent une fois de plus avec ce qui pourrait s’avérer être leur chef d’ouvre absolu ou presque. Rien de moins.

Annoncé avec tambours et tonnerre par un « I Am The Enemy » lapidaire et brutal, toujours aussi dérivé d’un Hardcore teigneux renforcé de blasts furieux, Machine Messiah va bien au-delà d’une simple agression Néo Thrash, et présente un groupe uni, sûr de lui, qui avance sans hésiter à diluer son inspiration dans un métissage admirable, qui ose se frotter à des unions contre-nature le rendant encore plus fertile. En fait, ce quatorzième album studio est plus grand que la somme de ses parties, dont certaines sont pourtant impressionnantes en l’état. Il suffit de jeter ses deux oreilles sur le constat initial « Machine Messiah », qui en un peu moins de six minutes nous menace de ses arpèges en son clair sur fond de solo mélodique, avec un Green apaisé entonnant d’une voix grave et limpide son avertissement d’emblée :

SEPULTURA n’est pas une machine, et son cœur bat des décisions de sa propre conscience. Il est très difficile de reconnaître sur cette intro le groupe que nous avons toujours cru connaître, et la grandiloquence émouvante dont fait preuve ce premier morceau semble nous aiguiller sur une voie différente, et qui le sera forcément.

Une fois de plus, le quatuor a joué la diversité, et a balayé de ses idées les plus osées une linéarité qu’ils honnissent de tout leur être.

La diversité est reine, et les chansons s’enchaînent sans jamais se ressembler, comme un miroir renvoyant des reflets mouvants, définissant les contours de visages à plusieurs facettes musicales, et de dangers technologiques aux répercutions désastreuses.

Produit par Kens Borgen (OPETH, AMON AMARTH, KATATONIA), Machine Messiah est un manifeste humaniste et musical, que Kisser définit en ces termes :

«Machine Messiah traite de la robotisation de notre société. Ce concept de « Deux ex-machina » qui a créé l’humanité et qui trouve la fin de son cycle aujourd’hui, revenant au point de départ. Nous sommes nés des machines, et nous retournons là d’où nous venons. Le Messie, lorsqu’il reviendra, sera un robot ou un humanoïde, notre sauveur biomécanique »        

Pour illustrer cette vision pessimiste mais Ô combien réaliste, le quatuor a une fois de plus fait appel à son sens aigu des inspirations les plus diverses, n’hésitant pas à appuyer sur les plaies de l’âme pour accentuer notre culpabilité au son d’un Metal risqué mais sans compromis  (« Phantom Self » et son utilisation d’un violon tunisien sur fond de riff sombre et apocalyptique, avec un Green délivrant une performance une fois de plus étonnante), à unir dans un même élan grandiloquence, symphonie et Heavy Metal écrasant (« Sworn Oath » et ses changements de tempo très fins qui catapultent la guitare de Kisser dans un univers de Thrash progressif futuriste envoutant, à mi-chemin entre un STRAPPING YOUNG LAD compact et un DREAM THEATER un peu plus venimeux qu’à l’habitude), ou au contraire à jouer la carte du radicalisme outrancier sur des charges impitoyables, explosées de la double grosse caisse époumonée d’Eloy (« Vandals Nest », un des morceaux les plus méchants qu’ils aient pu composer).

L’une des preuves les plus évidentes de la suprématie des Brésiliens sur la scène extrême actuelle est cet instrumental sorti de nulle part, « Iceberg Dances », qui une fois de plus évoque les dédales harmoniques et rythmiques de Petrucci & co, et sur lequel Andreas, Paulo Jr et Eloy partent en guerre contre la timidité technique, en proposant une osmose cathartique peu symptomatique de leur parcours.

En parlant de rythmique, celle de « Silent Violence » est un modèle du genre instable, sur laquelle Derrick peut donner une fois de plus l’ampleur de son talent vocal, à des années lumières des grognements pathétiques actuels de son prédécesseur. Retrouvant l’allant de Schizophrenia et Beneath The Remains, SEPULTURA nous trousse un hymne à l’ultraviolence à peine mâtinée de dissonances typiques de leur carrière post Max. Impossible de passer sous silence le stratosphérique « Alethea », tribal et hypnotique, avec ses arrangements spatiaux tétanisant, et sa guitare noire comme une antimatière gloutonne. Modèle de progression percussive en crescendo, qui une fois de plus permet à Eloy de se faire plaisir sur une arythmie diabolique, ce morceau laisse encore Andreas retrouver son essence guitaristique symbiotique, via quelques accords lâchés comme des avertissements d’amertume à venir.

Quant à la clôture « Cyber God », elle nous laisse sur une note franche mais amère, constat d’échec pour l’humanité, mais de réussite flamboyante pour un groupe qui finalement, nous aura toujours surpris. Lancinance, harmonies ouvertes, chant mélodieux et presque apaisé devant l’inéluctabilité d’un destin pas encore assumé, c’est un épilogue de premier choix pour une aventure qui laisse pantois.

SEPULTURA, avec Machine Messiah, dresse deux constats, l’un conscient, l’autre inconscient. Le premier nous met en garde contre nos propres dérives progressistes, nous privant à court terme d’un libre arbitre concernant notre propre futur en tant que créatures vouant un culte trop prononcé à la technologie. Le second quant à lui, affirme le talent d’une formation que beaucoup ont cru perdue en route, mais qui plus que KREATOR ou autres chantres d’une efficacité un peu vaine, représente l’extrême avec un panache et une créativité hors normes. Et en faisant abstraction de cette pochette hideuse, parfait négatif graphique d’un album positif rythmique et mélodique, il est tout à fait raisonnable d’affirmer que le quatuor en avançant dans le temps et l’espace, tend à se rapprocher de ses pics de créativité antérieurs.

Et donc, de boucler une boucle entamée il y a plus de trente ans. Le tout, en restant humain, avec ses faiblesses transformées en forces.

Non SEPULTURA n’est ni une machine, ni un Messie. Juste un groupe extraordinaire qui vous aura averti de votre fin possible, en vous proposant la meilleure bande sonore d’Armageddon annoncé.

 Alors éteignez votre télé, et vivez. Ne soyez pas les robots dévoués à ce veau d’or qu’on vous survend depuis trop longtemps comme la dernière icône fatiguée d’une époque usée.


Titres de l'album:

  1. Machine Messiah
  2. I Am The Enemy
  3. Phantom Self
  4. Alethea
  5. Iceberg Dances
  6. Sworn Oath
  7. Resistant Parasites
  8. Silent Violence
  9. Vandals Nest
  10. Cyber God

Site officiel


par mortne2001 le 21/01/2017 à 16:52
90 %    401

Commentaires (6) | Ajouter un commentaire


RBD
membre enregistré
24/01/2017 à 12:59:41
Il faut encore que je l'explore mais j'ai une excellente première impression. Jens Bogren leur a donné un son totalement différent de la sécheresse qui les caractérisait depuis longtemps. Pour certains allergiques cela sera l'occasion d'une redécouverte.
Pour le reste il faut explorer les compos, plus expérimentales sous contrôle que jamais. Et une fois de plus il y a un concept. En effet une nouvelle orientation Prog' est évidente, mais demeure tout à fait mesurée cependant et prévisible quand on va travailler avec Bogren. De toute façon les titres sont très variés et c'est pourquoi je n'en ai pas encore fait le tour (parmi d'autres acquisitions).

BozKiller
@194.6.174.10
24/01/2017 à 17:50:27
Tu pouvais citer Kreator qui a retrouvé une alchimie, et qui depuis s'y tient et depote comme il faut!
Ce nouveau Sepultura est effectivement bien bon et demande pas mal d'écoutes pour bien en profiter !! Il n'y a que le dernier titre qui m'est inintéressant au possible...

Jefflonger
membre enregistré
24/01/2017 à 22:35:13
chronique qui donne envie de découvrir l'album. Il y a juste le rapport a Kreator qui m'inquiète vu leur penchant heavy pour leurs derniers morceaux

RBD
membre enregistré
25/01/2017 à 13:30:42
Le dernier titre est une nouvelle reprise de Ratos de Porao, je crois (je n'ai pas l'album à portée au moment où j'écris).

Hoover77
@93.13.7.104
29/01/2017 à 15:59:56
J'avais complètement abandonné Sepultura après le départ de Max, et je suis extrêmement surpris par le très haut niveau de cet album aux accents progressifs surprenants. Dès la première écoute j'ai senti qu'il avait un vrai truc, mais certains passages que je jugeais un peu kitschouilles me posaient question sur sa durée de vie. Une trentaine d'écoutes plus tard je rends les armes: c'est un des meilleurs albums que j'ai écouté post-2000, et j'espère qu'il aidera à clore les débats infantiles qui entourent ce groupe depuis bien trop longtemps. Je souhaite aux Cavalera de faire aussi bien dans un futur proche. Merci à Sepultura et ne passez pas à côté de ce bel album.

Funky Globe
membre enregistré
02/02/2017 à 08:29:25
Je suis entièrement d'accord avec Hoover77. La pochette et le 12ème (wtf??) titre sont les maigres défauts de cet album qui devient de plus en plus essentiel au fil des écoutes.
Quel plaisir de retrouver Sepultura!

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