Lorsqu’une connaissance revient après neuf ans d’absence, on ne sait jamais à quoi s’attendre. Va-t-on retrouver les traits que l’on avait connus, la personnalité, ou doit-on s’attendre à une complète métamorphose, susceptible de nous troubler et de nous faire réfléchir à ce que nous croyions établi à jamais ? A vrai dire, chaque possibilité suggère son lot de craintes. Retomber sur les mêmes qualités, le même discours a de quoi déstabiliser et penser le temps figé, alors même qu’il continue de tourner. Paradoxe temporel ne mettant pas vraiment à l’aise, un peu comme si on reprenait la même photo à dix ans d’intervalle, en remarquant que rien n’a vraiment changé.

La deuxième option n’est pas non plus des plus apaisantes. Souhaite-t-on vraiment assister à une transformation du passé qui nous ferait regretter la complicité d’antan, au point de faire face à un quasi inconnu qui a toujours le même visage certes, et le même nom, mais dont les mots sonnent trop nouveaux pour être identifiés ? A chacun de dénouer l’écheveau pour savoir ce qui lui convient le mieux ou ce qui le chagrine le moins, et la question est d’ailleurs d’actualité, puisque nous retrouvons aujourd’hui après presque une décennie d’absence subie ATROX, qui n’avait plus donné signe de vie depuis le très décrié Binocular, publié en 2009…A l’époque, les fans avaient regretté la nouvelle orientation, moins complexe, tout comme ils avaient critiqué le choix de Rune Folgerø en lieu de place de Monika Edvardsen. Mais, les années ayant fait leur office et le pardon étant presque obtenu par contumace, au regard du refus des intéressés de se prononcer à nouveau, nous étions en droit d’espérer un retour en grâce des norvégiens, qui pour le coup n’ont presque rien changé à leurs habitudes. Nous les avions quittés regardant le petit monde de l’Avant-garde au travers de jumelles, nous les retrouvons aujourd’hui scrutant le présent de l’expérimental avec un monocle, comme s’ils désiraient avoir une vue plus partielle, mais plus nette de la mission qui leur incombe, de fait…

Monocle ne renoue donc pas avec l’actif/passif si glorieux de ce groupe hors-norme, que le monde médusé de l’excentration avait découvert au travers du triptyque glorieux Mesmerised/Contentum/Orgasm. ATROX a grandi et sa musique aussi, même si les accents si troublants de Binocular se retrouvent par instants. Le line-up n’a pas bougé depuis le dernier épisode, ce qui semble indiquer que les mois accumulés passés sur la route au sein de formations diverses dont MANES (pour Eivind Fjøseide) n’ont pas perturbé la confiance mutuelle que les musiciens s’accordaient, apportant ainsi une cohérence indispensable à ce grand écart qui nous sépare les jambes en un mouvement d’équilibriste.

En parlant d’équilibre, celui de Monocle est du genre instable, naviguant entre les différentes périodes de l’histoire du groupe, mais aussi entre les tendances en vogue depuis quelques années, celles prônées par les VED BUENS ENDE, VIRUS, SHINING, ULVER, et même ARCTURUS, qui lui aussi a tenté le coup du comeback en grandes pompes avec son Arcturian que beaucoup estimaient être leur meilleur album. Est-ce à dire que ce cinquième effort des norvégiens représentera aussi un pinacle dans leur aventure entamée sous un autre nom au début des 90’s ? C’est une probabilité qu’il ne faut pas négliger, même si les anciens continueront de privilégier ces trois disques publiés dans la foulée qui ont établi des standards de qualité. Mais les qualités ne manquent pas sur cet album/retour, qui en présente de belles, se tournant vers un avenir pavé de bonnes intentions en se concentrant sur un présent d’originalité en fusion.

Le Metal d’ATROX est toujours aussi furieusement décalé, mais ne refuse pas toute emprise de la réalité. S’il se veut le plus sombre et pourtant le plus dansant, selon ses auteurs, il est aussi l’un des plus percutants, et lien parfait entre Binocular et une certaine conception du modernisme alternatif. On y trouve toujours ces guitares qui refusent la franchise de riffs trop évidents, ces touches de claviers qui interviennent par intermittence, ces rythmiques élastiques ou concentriques qui nous font tourner en bourrique, et la voix de Rune Folgerø, qui parfois se rapproche du lyrisme ironique d’un Mike Patton au détour de « Finger », qui n’aurait pas paru incongru, bien placé sur un Angel Dust si acclamé. Analogique, électronique, synthétique, Industriel et maniéré, ce cinquième LP semble se permettre tout ce qu’il souhaite, et transforme l’essai de façon quasiment systématique. Chaque piste est différente, et unique, mais s’imbrique à merveille dans un global qui une fois encore, part sur plusieurs pistes tout en suivant son propre chemin. Délire indéfinissable pourtant pétri de cohérence dans la douceur ou la violence, Monocle est un gros pavé constitué de petites traverses assemblées, d’aspect fragile mais de constitution très solide. Ainsi, l’ouverture « Mass » met les choses au rivet sans attendre, d’une ampleur et d’une magnificence que les meilleurs groupes d’Electro-EBM n’auraient pas reniée. Plombage immédiat, vocaux qui s’entremêlent, guitares qui s’emmêlent, pour une entrée en scène tout sauf modeste, qui adopte la meilleure posture possible. ATROX est toujours aussi grand, mais toujours aussi dégingandé, et arpente les planches d’une démarche de biais, en nous jetant des regards de face effrontés.

Sombre et rythmé, c’est assuré, mais aussi, crument alambiqué. Je ne vois pas quel autre terme employer à l’égard du labyrinthe de l’âme qu’est sans conteste « For We Are Many », qui passe d’un VIRUS à un VED BUENS ENDE, citant intérieurement MANES, tout en restant ATROX du début à la fin. Est-ce de l’expérimental progressif, de l’avant-garde massif, ou bien juste une musique évadée de cerveaux trop inventifs pour être contrôlés ? On y retrouve en tout cas des traces patentes de l’étape discographique précédente, même si le rythme soudainement pataud saupoudré d’arrangements spatiaux laisse à penser que l’avenir réserve encore de très belles surprises. Et précédé d’une déclaration d‘intention aussi ténébreuse que joyeuse tel « Suicide Days », qui nous ramène encore dans le giron d’un FAITH NO MORE de la meilleure époque, passé au prisme d’un ARCTURUS broyé, ce morceau épique et critique propulse Monocle dans le rang des meilleures machines à grossir jamais construites, et permettant de deviner ce qui constitue l’ossature d’un groupe qui refuse de choisir entre pessimisme mélodique et euphorie rythmique.

Véritable film pour décentrés mentaux, on suit cette pellicule pour les oreilles avec la même attention détachée et évaporée qu’un raver/rêveur pris au piège de sa propre liberté de gesticuler (« Movie »), alors même que nous sommes les cibles d’une attention particulière, qui de sa conclusion nous projette dans un plan astral subitement aussi logique qu’une réaction épidermique à une réalité trop contraignante (« Target », Metal, EBM, Indus, et tant d’autres choses…).

ATROX, 2017, ATROX, 2009, et peut-être ATROX, 2025, qui peut savoir. Mais passé, présent, futur, peu importe la mesure, pour peu que les souvenirs affluent à la surface. Ceux suggérés par Monocle ne nous bouchent pas une partie de la vue, mais nous offrent au contraire un champ étendu. Un champ dans lequel poussent des fleurs déjà fanées, aux monochromes passés. Un champ qui s’enflamme mais ne brûle pas, autrement que d’une passion qui ne s’éteindra sans doute jamais. Celle qui lie un artiste et son public, qui n’a pas peur de revenir en arrière pour mieux aller de l’avant.


Titres de l'album:

  1. Mass
  2. Vacuum
  3. Heat
  4. Finger
  5. Suicide Days
  6. For We Are Many
  7. Movie
  8. Target

Site officiel


par mortne2001 le 03/10/2017 à 14:55
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