Un quatrième album n’a pas à proprement parler d’importance particulière pour un groupe, à moins que certains détails ne prennent une dimension précise dans un cadre plus généraliste. Il peut éventuellement marquer une rupture, annoncer l’arrivée d’un ou de plusieurs nouveaux membres, mais il n’a pas cette aura mystique que le troisième LP dégage, et qui le transforme en cap important à franchir. Pourtant, et comme l’exception confirme toujours la règle, le quatrième album de nos amis nationaux d’ASYLUM PYRE est en quelque sorte ce « troisième album » que l’on aborde avec précaution et pincettes. Et pour cause. D’une, parce qu’il signifie formellement un grand remaniement au niveau de la formation du groupe. D’autre part, parce qu’il souligne une cassure dans l’avancée presque logique d’un combo résolument à part. On le sait, l’ensemble est mené de guitare de fer depuis 2006 par le fondateur et principal compositeur Johann "JAE" Cadot, qui en outre s’occupe toujours plus ou moins de certaines parties vocales. Et le guitariste est à ce point le seul capitaine du navire qu’il a entièrement remanié son équipage pour aborder le changement de cap inhérent à cette nouvelle sortie en mer. Et les flots de la production actuelle étant particulièrement agités (sorties de premier plan qui se multiplient, mainmise de la vague old-school, j’en passe et de meilleurs facteurs), Johann savait très bien qu’il ne pouvait pas hisser les voiles sans avoir une confiance absolue en la météorologie de sa propre inspiration. Exit donc les errances un peu étranges de Spirited Away, il y a quatre ans, qui avait valu sa volée de bois vert de la part de certains critiques et fans (même si l’œuvre en soi était méchamment culottée et méritait l’intérêt et la curiosité qu’elle pouvait susciter), et recentrage sur un Metal moins erratique, plus concis, certes beaucoup plus classique, mais Ô combien plus efficace dans les faits. Et pour en arriver là, le tempétueux et inamovible frontman de l’ombre avait besoin d’un sacré coup de main.

Pour ce faire, il avait besoin de comparses comprenant très bien son langage et son envie d’autre chose. C’est ainsi que nous retrouvons aujourd’hui à ses côtés une section rythmique flambant neuve, avec Pierre-Emmanuel "WIK" Pélisson à la basse (en studio tout du moins, puisque l’homme se charge de la seconde guitare officiellement) et Thomas "KAS" Calegari à la batterie. Et si Fabien "HED" Mira se chargera bien des graves à l’avenir, c’est surtout l’arrivée au chant d’Ombeline "OXY" Duprat qui change la donne en profondeur. Avec l’adjonction de la vocaliste, N°4 se dope aux sonorités plus modernes, et abandonne plus ou moins les orientations symphoniques et progressives d’antan, pour privilégier un Metal moderne, incisif, agressif, mais terriblement modulé et parfaitement adapté à la demande du marché. Et autant jouer la franchise, si l’ASYLUM PYRE d’hier et avant-hier pouvait fatiguer de ses références un peu trop évidentes, son pendant 2019 atteint un niveau de compétitivité hallucinant, se posant même en concurrent sérieux à la course d’adaptation du Néo-Metal des années 90 pour en faire un sprint ingénieux et typiquement 2K, à la limite de l’Indus et des accès de fureur commerciales d’un AMARANTHE. La comparaison est lâchée, mais rassurez-vous, elle est incomplète, et uniquement figurative. Si les points communs entre les deux groupes crèvent les oreilles (riffs plombés mais accessibles, alternance de voix féminine et de growls masculins, rythmique au biseau aux sonorités synthétiques), leurs dissemblances sont aussi évidentes, et permettent justement à ASYLUM PYRE de ne pas se fondre dans la masse des groupes modernes un peu trop obsédés par la réussite et l’accroche en gimmicks. Des gimmicks, ce nouvel album en comprend pourtant un certain nombre. Dans ses featurings d’abord, avec en guest de luxe le très trendy Yannis Papdopoulos de BEAST IN BLACK sur le titre provocant « Sex, Drugs, and Scars ». De ses textes aussi, concentrés sur l’écologie et la dégradation de nos conditions de vie, et de son graphisme, qui nous offre le spectacle d’Ombeline grimée en poupée gothique post-apocalyptique, avec frusques d’occasion et masque à gaz de saison, de ceux qu’on croise dans les soirées Fetish parisiennes par paquets de dix. Mais résumer N°4 à de simples gimmicks serait d’une injustice rare. Car en effet, ce nouvel album peut compter sur ses propres qualités artistiques pour se démarquer, et sur des morceaux à la puissance effective qui n’ont rien de surfait.   

Comme je le disais, exit les prétentions symphoniques de Prisunic, et bonjour le Metal moderne accrocheur en diable et les refrains qui s’incrustent dans les mémoires. Outre un lot de riffs achetés neufs, et des arrangements renouvelés pour l’occasion, c’est la prestation vocale d’Ombeline qui permet à ce quatrième chapitre de passer la rampe de l’anecdote pour gravir les marches de l’escalier de la qualité. Sa voix mouvante et protéiforme a permis à Johann de donner corps à tous ses délires, qu’ils soient Néo-Power ou tout simplement contemporains, et dès l’intro énigmatique de « Lullaby for the Clairvoyants », le fan comprend derechef que son groupe fétiche s’est paré de nouveaux atours, moins clinquants, mais pas moins voyants. C’est toute la distance séparant le sur-mesure du prêt à porter qui éloigne cette nouvelle œuvre des précédentes, et même si les douze compositions ne sont pas autant de chefs d’œuvre, il y en a suffisamment qui se distinguent pour transformer ce N°4 en album majeur de l’histoire du groupe. Et même avec cinquante minutes au compteur, l’emphase a été mise sur l’immédiateté, avec des motifs plaqués qui ne perdent pas de temps en conjectures, et des structures évolutives, mais parfaitement percussives. Un peu d’AMARANTHE dans l’opération séduction, un peu de MANSON pour cette gentille méchanceté en fond sonore, mais surtout, un ASYLUM PYRE qui affirme une nouvelle identité et refuse de stagner, ce qui est tout à son honneur. Pas d’opportunisme, mais de la lucidité, l’envie d’échapper à une condition en impasse, et une direction qui partage quelques similitudes avec les DUST IN MIND et NORTHWARD, le nouveau projet de Floor Jensen (toutes proportions gardées, mais on retrouve entre ces trois acteurs le même sens de l’adaptation contemporaine).

Concrètement, tous ces éléments s’agencent sous la forme d’un Heavy très à l’aise dans son époque, chipant de çà et là de quoi alimenter son bestiaire, et qu’on retrouve des traces subtilement gothiques et cinématiques de THE BIRTHDAY MASSACRE, AMARANTHE ou THE MURDER OF MY SWEET (« One Day (Silence – part 2 : Day Dreaming) », une entrée en matière d’une efficacité redoutable), ou un désir d’aller à l’essentiel via des couplets hautement efficaces menant sur un refrain tenace (« Sex, Drugs and Scars », tube imparable qui va secouer des chevelures en live), tout se tient et semble parfaitement logique et sincère. Très en voix, Ombeline donne corps aux énormes riffs distillés par Johann, s’adaptant aux ambiances et aux climats, qu’ils soient légèrement Néo-Thrash et biseautés Indus (« Lady Ivy »), ou partagés entre têtes d’affiche qui assument leur statut (« (D)ea(r)th », morceau partagé avec Raf Pener de THINK OF A NEW KIND, qui dépote sévère, « Sex, Drugs and Scars » encore, avec Yannis P.). Les partis-pris symphoniques de début de carrière ont donc laissé place à une efficience redoutable, dopée par une production qui n’a laissé aucun détail au hasard. Son gigantesque, clair mais terrassant, acceptant les modulations et les arrangements électroniques ludiques (« MCQ Drama »), tout en donnant de la profondeur aux accents plus légers et immédiats (« Borderline”, complémentarité parfaite des voix pour des saccades alléchantes). Une urgence, palpable, aucune tribune ouverte à l’emphase inutile, même si la grandiloquence d’antan trouve encore quelques interstices (« The Broken Frame »). Les plus pointilleux argueront d’un final un poil trop long, mais au jugé de la qualité d’un travail global qui ne souffre d’aucune approximation, N°4 s’impose comme le renouveau d’un groupe qui a gagné à changer son identité sans trahir sa fanbase. Du travail de pro qui drainera dans son sillage beaucoup d’amateurs.     

 

Titres de l’album :

                                1.Lullaby for the Clairvoyants

                                2.One Day (Silence – part 2 : Day Dreaming)

                                3.Sex, Drugs and Scars

                                4.Lady Ivy

                                5.On First Earth

                                6.(D)ea(r)th

                               7.Into the Wild

                                8.MCQ Drama

                                9.Borderline

                               10.The Right to Pain

                               11.The Broken Frame

                               12.The Cemetery Road

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par mortne2001 le 14/05/2019 à 16:48
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Le reste n'a rien d'extraordinaire, sauf le second et the blackening qui sont de bon défouloir.

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