« Il fut un temps où les albums étaient pensés, où les chansons étaient agencées pour respecter un ordre d’écoute précis. »

Je ne sais plus à qui attribuer cette citation, ni à quelle époque elle fut énoncée, mais j’avoue avoir toujours du mal à comprendre son sens profond. Certes, le principe du concept-album est né à la fin des sixties, et l’avènement du CD a rompu avec l’exercice difficile mais religieux du changement de face, mais les histoires en musique et les déroulés existent toujours, même à notre époque glorifiant la dématérialisation de la musique. Et ce ne sont pas les ERLEN MEYER qui vont me contredire, eux qui depuis leurs débuts s’attachent à créer un lien ténu entre littérature et musique, et ainsi à unir deux arts complémentaires. Forts d’une carrière de plusieurs années et d’un premier album éponyme publié en 2013, les originaires de Limoges mettent un point d’honneur depuis leurs débuts à mettre en exergue l’art complexe de la pluralité, qu’elle soit artistique ou plus simplement thématique. Et c’est avec un plaisir non feint que nous les avons retrouvés en 2019 avec la suite de leurs aventures musico-littéraires, via ce second long, qui a fait plus qu’entériner les bonnes opinions émises à leur égard. En effet, Sang et Or, malgré son leitmotiv un peu abscons s’est avéré être l’un des meilleurs albums d’un début d’année pourtant chargé, sans foncièrement changer les recettes déjà utilisées, mais portées ici à une perfection de maturation assez hallucinante. Et vous me pardonnerez un petit retour en arrière histoire de permettre aux étourdis de se raccrocher aux wagons, puisque le concept même d’ERLEN MEYER mérite quelques éclaircissements.

La volonté de ce quintet a toujours été de transposer les univers d’Agatha Christie et d’Alfred Hitchcock en musique. De construire un univers, de peaufiner chaque détail, et surtout, de conférer à leur œuvre une aura presque mystique, et désespérément sombre. Erlen Meyer en son temps avait posé les jalons, tamisé les lumières et évoqué quelques noms, mais Sang et Or fait beaucoup plus que ça. Il écrit de petites saynètes glauques à base de crimes odieux, d’ombres qui planent dans les couloirs, de personnages aux intentions biaisées, et de décors en pleine déliquescence. Construit sur le même modèle que son illustre aîné, ce second LP pousse les choses encore plus loin, et brise le tabou des carcans en ne choisissant pas vraiment son camp. Est-ce là encore du Sludge, du Post Hardcore, ou toute autre chose ? Puisqu’après tout les cinq musiciens (Jérémie Noel & Pierre Berger - guitares, Karol Diers - batterie, Olivier Lacroix - chant et Jérémy Abella - basse) osent citer sans gêne dans leurs influences communes des groupes aussi essentiels et multiples que CULT OF LUNA, WILL HAVEN, BREACH, CONVERGE ou ISIS, autant dire qu’ils se situent à la croisée des chemins, et que leur musique est beaucoup plus que la somme de références. Si évidemment, les poussées fiévreuses de NEUROSIS marquent le tempo lourd, à tel point qu’on a parfois le sentiment d’entendre Scott Kelly hurler Enemy of the Sun du fond d’une cellule capitonnée, le Post-Hardcore n’est pas l’unique roi en son domaine, et le Sludge lourd et poisseux se fait encore une belle place au soleil de la colère, patente au long de ces huit longs morceaux.

Toujours chanté en français, pour l’amour des mots, Sang et Or prouve que la langue de Molière s’accommode fort bien d’une musique puissante et agressive, sans sonner trop poétique ou trop emprunté. Mais maniée avec la dextérité et la schizophrénie d’Olivier, celle langue fait des merveilles et raconte des histoires, toutes bien évidemment très sombres, aux issues incertaines, et aux acteurs menaçants. Le chanteur prouve encore sa versatilité, se montrant à l’aise dans tous les rôles qu’il interprète, vociférant, hurlant, gémissant, grondant, invectivant l’auditeur de ses tonalités plurielles, et jouant le rôle de la focalisation la plus importante de cette pièce en huit actes pour les oreilles. Mais si le frontman est si confiant, c’est qu’il sait que le rideau ne se baisse pas que sur lui seul, et que la poursuite qui l’illumine ne plonge pas ses acolytes dans la pénombre. Secondé par une paire de guitaristes toujours aussi inventifs, Olivier sait qu’il peut se laisser aller à cette théâtralité, puisque l’instrumental d’arrière-plan lui tisse un schéma dissonant, strident, grave et tremblant, par l’entremise de riffs vraiment désespérés ou d’arpèges acides comme une pluie chimique. Saluons donc comme il se doit le scénario écrit par Jérémie Noel & Pierre Berger, qui évoquent parfois les merveilles accomplies par HYPNO5E, et qui savent manier les codes du Sludge et du Post Hardcore pour rester suffisamment personnels. Et plus prosaïquement, qu’attendre de ce second album que vous n’ayez pas déjà découvert sur le premier ? Des tendances à l’emphase, sur des morceaux qui n’hésitent pas à jouer la montre, à l’instar des prémices de « Coton Cardé », capé d’une vidéo qui illustre le propos, et qui instaure la lancinance et la pression comme vertus cardinales du récit. Pas de temps à perdre, il faut immédiatement immerger le lecteur/auditeur dans le monde trouble du crime et de la nuit, et entre des guitares assassines de notes tourbillonnantes, une basse martelante, une batterie sous pression et un chant qui passe par toutes les émotions, le fan lambda est piqué au vif, et conscient du fait que cet album va l’entraîner ailleurs, un ailleurs pas forcément rassurant d’ailleurs…

Outre une envie de proposer quelque chose de plus qu’une énième litanie de douleur, les limougeauds ont bien compris que leur atout majeur reste cette faculté à créer une atmosphère prenante, et à ne jamais l’abandonner en route. C’est encore plus frappant ici, puisque les aspects les plus abrupts de leur musique trouvent un écho qui renvoie même parfois au Post Black sans en adopter les tics les plus prévisibles (« Rouge Cardinal » et ses quelques blasts en étant le plus parfait exemple), tout en gardant cette posture figée de chanson de geste héritée du statisme Sludge qui semble enfin accepter la mouvance comme évolution possible. De l’oppression donc, pendant quarante minutes, mais une multiplicité des tempi, et une batterie qui ose casser le rythme pour mieux le reconstruire, au gré de la narration, qui profite de l’incarnation de chaque instrument pour prendre vie. Oui, si l’ambiance générale est plutôt mortifère et déprimante, il y a de la vie dans Sang et Or, dans ce sang répandu qu’on remarque sur des tapis presque cramoisis, mais aussi dans cet écoulement d’arrangements qui tiennent parfois du film d’horreur aux crimes inavouables. En conférant à chaque morceau une empreinte caractéristique, le quintet ne contredit pas sa cohérence globale, et même les segments les plus longs profitent d’un surplus d’idées (« Re Ar Fi La », hypnotique comme une coda infernale qui n’en finit pas). Naviguant à vue entre Hardcore prêt à exploser, Post Hardcore en dosage létal, Sludge concentré et plus généralement en titillant tous les extrêmes à sa portée (comme le résume si bien le métissé et torturé « Enfer Forgé », parfois côte à côte avec le MAYHEM des grandes années), ERLEN MEYER signe un manifeste en grimoire poussiéreux, qu’on découvre au détour des rayons d’une bibliothèque depuis longtemps abandonnée. Un grimoire aux pages usées, tâchées de mémoire trouble, dévoilant son intrigue petit à petit, pour finalement exposer au monde son abomination narrative.              


Titres de l'album :

                        1.Coton Cardé

                        2.Rouge Cardinal

                        3.Vipères

                        4.Grand Duc

                        5. Re Ar Fi La

                        6.Le Chant de l’Hydre

                        7.Enfer Forgé

                        8.Trompe L’Oeil

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par mortne2001 le 05/04/2019 à 17:31
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