Les Acteurs de l’Ombre continuent leur entreprise de salubrité publique en dévoilant leurs dernières nouveautés, nouveautés ayant la lourde tâche de s’ajouter à une discographie déjà très riche et quasiment inégalable. Inutile de recenser ici tous les chefs d’œuvres underground distribués par Gérald et ses associés, puisque si vous êtes coutumier de ces colonnes, vous les connaissez déjà. Ayant la chance de me voir offrir la primeur de leurs sorties, j’ai donc le plaisir de prendre mon clavier pour vous prévenir de celle déjà disponible de ce Split dont les pistes sont une fois encore partagées par des groupes nationaux, avec d’un côté les TIME LURKER, et de l’autre, CEPHEIDE. Aucune prise de risque prise par la célèbre maison de disques à l’esthétisme raffiné, mais un choix osé, celui de confronter deux figures de la scène BM française, leur laissant un libre arbitre artistique le plus total. Et autant dire que les deux groupes ont saisi cette occasion au vol, transformant l’exercice de style assez ingrat au départ du split en réussite fulgurante, ajoutant une nouvelle pierre à leur édifice sombre, se posant même comme l’avenir de styles qu’on pensait figés depuis longtemps. Si le nom de TIME LURKER ne vous est pas inconnu, c’est tout simplement parce que leur premier long éponyme fut abordé sur ce site il y a un peu moins de deux ans, récoltant au passage des louanges tout à fait mérités. Pour replacer les choses dans le contexte, quelques éléments de biographie qui vous éviteront une recherche poussée, puisque TIME LURKER n’est autre que le (presque) one-man-band de Mick, musicien mystérieux et énigmatique qui en 2014 décida de lancer son projet de BM rude mais atmosphérique, se réclamant des influences conjointes d’ALTAR OF PLAGUES, WEAKLING, YELLOW EYES, KRALLICE ou encore LEVIATHAN.

Nous le retrouvons ici avec deux nouveaux morceaux, pour un petit quart d’heure d’inédits, l’homme n’ayant rien produit sous ce nom depuis 2017. Et c’est un réel plaisir de pouvoir écouter les deux pavés de haine que sont « No One is Real » et « Unstable Night », qui ne trahissent en rien la confiance qu’on a pu lui accorder après écoute de Time Lurker, l’homme reproduisant la formule lui ayant garanti notre attention il y a deux ans. Sommets de violence sourde bénéficiant d’une production alliant les supercouches de Devin TOWNSEND et la folie emphatique d’EMPEROR, ces deux titres permettent de constater que le musicien n’a rien perdu de son talent pour accoucher d’œuvres sans concessions, toujours à la limite du chaos (spécialement « Unstable Night », véritable fournaise de brutalité noire comme un incendie infernal), mais si intelligemment agencées et jouées qu’on l’évite de peu tout en le frôlant. Plaisir exquis pour torture délicieuse, le BM aux forts relents atmosphériques de TIME LURKER est toujours aussi effectif et excessif, se basant sur des riffs qui plaquent au sol, sonnant parfois comme des chœurs post-mortem tassés dans un linceul d’harmonies larvées. Rythmiquement imperfectible, la symphonie de destruction de TIME LURKER est l’une des plus assourdissantes du marché actuel, ridiculisant la concurrence Noise en pointant du doigt ses travers de facilité, tout en tirant le style vers le haut, en lui conférant des qualités techniques insoupçonnées. Outre Mick, saluons aussi la performance terrifiante de Thibo au chant, qui consume ses poumons de lignes vocales sourdes et tremblantes, accordant son timbre aux caprices bestiaux de son compositeur. Un petit peu moins d’un quart d’heure passé avec l’un des musiciens les plus inventifs de son créneau multiple, qui plus qu’un simple hors d’œuvre en attendant le prochain plat principal, est un véritable festin de dégénérescence mélodique en plein tourment de violence. Une façon unique de concevoir le Black comme un genre extensible et déformable, sans l’expurger de ses tics les plus ténébreux et répulsifs. La beauté dans la laideur, et la séduction dans la violence, la dualité ultime, mais assurément un indicateur important de la direction à suivre. Dire qu’on a hâte est donc un léger euphémisme…

Pour équilibrer ce Split, les Acteurs ont donc choisi les franciliens de CEPHEIDE, dont l’approche colle de près aux préceptes de leurs collègues du jour, avec toujours en exergue un BM âpre, rugueux, dur à l’oreille, mais toujours riche et complexe. Fondé en 2013 à Paris, CEPHEIDE est un duo (Gaetan - chant/guitare/batterie, et François - guitare/basse) ayant déjà exprimé ses vues via une première démo (De Silence et de Suie, 2014), un EP (Respire, 2015), mais surtout un LP (Saudade en 2017), et qui bénéficie d’une réputation tout sauf usurpée. Poussant les principes de leurs comparses au maximum, les deux instrumentistes proposent une piste unique, ce « Lucide » qui s’aventure sur les terres du BM atmosphérique modéré, non dans la brutalité, mais bien dans le rendu. Avec presque vingt minutes au compteur, ce morceau en dit long sur l’appétit des deux complices, dont on attend toujours qu’ils nous offrent un second LP. Mais c’est justement ce que « Lucide » se propose d’anticiper, jouant la longueur mais pas l’ennui, et se posant comme un nouveau chapitre de la saga très crédible. En se montrant intenses, mais variés et acceptant les digressions sans trahir leurs dogmes, les CEPHEIDE signent une ode à la crudité la plus absolue, superposant les lignes de chant pour obtenir des textures vocales effrayantes (et le mot est faible, comme si les chœurs féminins des GOBLIN se travestissaient en incubes pour se rapprocher de la terreur d’ABRUPTUM et de GNAW THEIR TONGUES), accompagnant le tout de riffs issus du Post Black, arides mais harmoniques, cruels mais complaisants, et le mélange des deux aboutit à cette mixture incroyable qui a de faux airs de BM symphonique emphatique, mais très concret. Le tour de force n’en est que plus remarquable, puisque les deux hommes se refusent aux breaks contemplatifs, ne nous offrant qu’un final plus nuancé mais tout à fait justifié, et évitant les astuces un peu faciles et contemplatives du Post BM. Une vraie réussite, et une immersion dans la psyché torturée de deux instrumentistes qui sont allé étancher chez Dante Alighieri leur soif de purgatoire musical.

Split donc, dans les faits, mais véritable album au final, cette confrontation entre TIME LURKER et CEPHEIDE n’offre qu’un seul vainqueur, toi lecteur, qui constatera deux choses au passage. D’abord que les Acteurs de l’Ombre ont une fois encore frappé un grand coup, et ensuite que la scène BM française est décidément l’une des plus créatives et effectives du monde. Ce qui n’est pas rien.  


Titres de l’album :

                           1.Time Lurker - No One Is Real

                           2.Time Lurker - Unstable Night

                           3.Cepheide - Lucide

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par mortne2001 le 07/05/2019 à 17:45
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Le "renouveau" n'aura pas duré longtemps en effet...


Du death métal on ne peut plus classique mais les morceaux en écoute sont vraiment bons.

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Excellents extraits, comme vous les gars. Voilà un type qui se bonifie avec le temps, sans perdre son agressivité. Un sent une progression à travers ses albums, il est à parier que celui-ci ne fera pas tâche (le riffing de "Luciferian Sovranty" fait mal aux dents).


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