Les Acteurs de l’Ombre nous refont le coup du split en triptyque après nous avoir proposé les travaux communs de HEIR, IN CAUDA VENENUM et SPECTRALE  pour une fois encore nous offrir une vision synthétique de la scène BM underground française. On connaît le principe des albums partagés entre plusieurs entités, qui fonctionne peu ou prou comme une mini-compilation nous présentant une facette de la personnalité d’un développement artistique. Certains jugent le format idoine, et propice à la diversité, d’autres le conchient justement à cause de sa formule réductrice, qui autorise parfois l’exposition des meilleurs côtés de certains groupes au détriment de leurs défauts, habilement cachés par une brièveté de circonstance. Je laisserai à chacun le droit de juger, ce qui ne m’empêchera nullement d’apprécier à sa juste valeur ce nouvel exercice en miroir déformant, qui déroule aujourd’hui le tapis noir à trois formations nationales, œuvrant chacune dans un créneau commun, aux différences palpables. Qui dit Acteurs de l’Ombre, dit Black Metal, et cette nouvelle sortie disponible en octobre n’échappera pas à la règle. Trois « acteurs de l’ombre » pour un travail commun, dans la continuité, et surtout, dans l’osmose, puisque le résultat final prend la forme d’une œuvre cohérente, assemblée de parties bien distinctes. Nous retrouvons donc au générique de ce Split Album les mystérieux BÂ’A, les impénétrables VERFALLEN, et les plus connus HYRGAL, que nombre de fans de musique sombre connaissent sans doute pour avoir exploré les recoins de leur (maigre) discographie occulte. Emballé dans un superbe artwork signé Le Chien Noir, ce split aux reflets noirs comme la nuit propose donc une parité exemplaire, avec deux titres pour chaque artiste, et se concentre bien sûr sur les aspects les plus ambitieux du BM, loin des itérations pénibles d’une scène fertile, qui parfois se contente de répéter ad-nauseam les mêmes recettes pour choquer les bien-pensants.

En ouverture, les BÂ’A, pas forcément les plus faciles à connaître, puisque malgré mon entêtement, je ne suis pas parvenu à trouver la moindre page officielle les concernant. Comme leurs compagnons de route, ils bénéficient de deux entrées, et jouent l’humilité en occupant l’espace le plus ténu sur le disque. Deux morceaux de six et sept minutes, qui font la part belle à un BM aux aspirations harmoniques mais nihilistes, pour une démonstration de brutalité qui nous renvoie aux plus grandes heures des origines. Riffs acides, chant sous-mixé qui vomit sa bile au lointain, mélodies anémiées qui tournent comme des vautours dans le ciel orageux, et l’affaire est emballée et pesée, mais qui donne envie d’en savoir un peu plus à leur sujet. On pourrait presque prendre pour base les travaux les plus indispensables de DISSECTION, bien que les français s’éloignent de leur modèle par l’utilisation d’ambiances pénétrantes et analogiques, qui n’atténuent en rien la violence du propos, bien au contraire. Le premier crescendo, « Les Terres de la Terreur » offre justement une jolie digression de véhémence, qui se voit soudainement brisée en plein vol par un break atmosphérique du plus bel effet. A peine plus longue, « La Grande Désillusion » s’imprègne d’injonctions Post pour oser l’harmonie en motif principal, avant que la lourdeur oppressante n’empiète sur la quiétude ambiante, pour faire basculer les débats sur le terrain d’un BM âpre et disputé. Le son des guitares rappelle les litanies cauchemardesques de la deuxième vague de BM canadien, alors même que les structures mélodiques rentrent en conflit avec ce constat, pour finalement offrir un quart d’heure d’ambivalence, comme une valse sans hésitation entre deux écoles de pensée.

VERFALLEN se pose beaucoup moins de questions, et se veut moins cryptique dans sa présentation. Projet solo mené par Emmanuel Zuccaro, VERFALLEN a l’honnêteté de ses arguments, et reste fidèle à une démarche individuelle qui respire la franchise. Son géniteur prend même le soin de préciser qu’en aucun cas il n’a « la prétention de révolutionner quoi que ce soit, juste apporter ma contribution et mon point de vue à la musique sombre avec le plus de sincérité, d'intégrité et d'authenticité possible.. ». Dont acte, et deux titres pourtant ambitieux qui accentuent encore plus la sensation de claustrophobie instaurée par BÂ’A. Ne rien révolutionner est un fait, faire avancer les choses sur le terrain de la qualité en est une autre. Certainement frustré de n’avoir pas pu mener à bien le projet CHAOS CONTINUUM, le musicien trouve un exutoire parfait en la pluralité de son nouveau concept, et ose les vingt minutes d’occupation à lui seul, ce qui en fait le plus long contributeur du projet. Mais en écoutant une perle de la valeur de « Derelictus », qui ose une brisure impromptue en son centre, comme une césure à l’hémistiche improbable sous la forme de guitares hispanisantes, on se dit qu’en termes de poids artistique, Emmanuel apporte une gigantesque plus-value à ce split, d’autant qu’il se lâche complètement sur l’homérique et sinueux « La Valeur des Ténèbres ». Plus de dix minutes agencées avec flair et vilénie, pour une introduction qui elle aussi rappelle le séminal Storm Of The Light’s Bane de DISSECTION, tout comme les travaux de DODECAHEDRON, dans une moindre mesure. C’est lent, presque processionnel, mais surtout riche, et truffé d’accélérations, de hurlements au lointain, de chœurs nocturnes, et d’une ambition qui permet de dessiner un avenir pavé de mauvaises intentions pour ce projet unique, qui en deux morceaux seulement incruste son ADN dans le terreau fertile de la scène BM européenne.

Le cas HYRGAL est bien évidemment le plus facile à solder, puisque Serpentine est encore dans toutes les mémoires depuis l’année dernière. Réédité par les Acteurs de l’Ombre, cet album unique avait fait grand effet sur les fans d’un BM pur et authentique, et c’est avec plaisir que nous prenons acte de la présence du trio sur ce split, venu nous ramener dans son giron. Deux morceaux pour eux aussi, et deux chapitres qui continuent le travail entrepris depuis 2007, pour une promenade tout sauf tranquille dans les arcanes d’une musique maladive et oppressive. « Césure », qui justement provoque une cassure en prônant des théories de lourdeur et de monotonie harmonique, et « Sicaire », le plus long morceau de tout l’album, qui semble prendre plaisir à amplifier tous les aspects déjà énoncés par les deux groupes précédents, sans pour autant se départir de son optique habituelle. Une fois encore, le BM de tradition est roi, et se voit incarné par des rythmiques évolutives, refusant la facilité du chaos, pour mieux maîtriser une sorte de Black progressif, pas forcément d’avant-garde, mais suffisamment risqué pour ne pas se contenter d’une étiquette générique. Chant à la limite de l’apoplexie, guitares qui souffrent de ne jamais pouvoir s’extirper de médiums enserrés, batterie qui joue parfois l’économie en se fixant sur des percussion sentencieuses, pour un final orgiaque nous ouvrant les portes d’enfers personnels dans lesquels nous n’avons pas forcément envie de pénétrer, au regard de la schizophrénie vocale incantatoire…

Une pause dans la longue avancée de production des Acteurs, une transition, une façon de garder le contact avec les forces créatives de la scène ? Un peu tout cela, mais même en prenant en compte ces facteurs, ce Split Album est surtout à considérer comme un disque à part entière, et non un vulgaire sampler pour contenter les masses grouillantes. Une musique, trois groupes, trois approches. Quel reflet sera le vôtre dans le miroir des ténèbres ?              

 

Titres de l'album :

                            1.Bâ’a - Les Terres de la Terreur

                            2.Bâ’a - La Grande Desillusion

                            3.Verfallen - Derelictus

                            4.Verfallen - La Valeur des Ténèbres

                            5.Hyrgal - Césure

                            6.Hyrgal - Sicaire

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par mortne2001 le 30/09/2018 à 17:24
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