Au départ étaient trois styles bien distincts. D’abord, le Folk, l’un des plus anciens, sevré de douces sonorités bucoliques et de textes dédiés à la liberté et dame nature. Mais non dénué de conscience sociale. Puis vint le Progressif, de Canterbury, plus axé sur la théâtralité, la liberté de ton et les expérimentations. Souvent bavard, le genre ne pouvait s’empêcher de digresser pour prouver sa valeur et exprimer ses idées, qui savaient aussi se montrer redondantes et parfois même envahissantes. Et en marge de tout ceci, naquit le Black Metal, le genre le plus nihiliste qui soit, avide de linéarité et de brutalité, d’anarchie et de chaos, à cent lieues des préoccupations des deux autres catégories précitées. Et qui aurait imaginé qu’un jour ces trois sous-divisions pourraient cohabiter sur des albums à la beauté troublante et à la violence prenante ? Certainement pas moi, certain que chaque chasse gardée l’était vraiment, et que l’ouverture d’esprit ne serait pas suffisante pour réconcilier des extrêmes qui semblaient à l’aise dans leur coin. Pourtant, la fusion fut faite, pour le meilleur parfois, mais aussi pour le pire. Sauf que lorsque le meilleur côtoie le sublime, les anges de la terre se manifestent et nous entraînent dans une danse de vie et de mort, unissant Eros et Thanatos dans un même ballet étourdissant de splendeur et d’horreur. Et ça, les polonais de JARUN l’ont bien compris, depuis leurs débuts, eux qui s’ingénient à nous perdre sur les pistes de la provocation pour mieux nous entraîner sur la voie de la passion. Quelle belle conclusion…

Fondé en 2008 sous l’impulsion du guitariste Zagreus, travaillant alors sur un projet annexe combinant la délicatesse acoustique du Folk et la violence abrasive du Black, JARUN est vite devenu un groupe à part entière, abandonnant petit à petit ses oripeaux Folk pour se concentrer sur un BM aux aspirations progressives, distillant ses effluves sur deux longue-durée, Wziemiozstąpienie en 2012 et Pod Niebem Utkanym z Popiołu en 2015. Mais ces mêmes inflexions mélodiques, quoique plus sous-jacentes, n’en ont pas pour autant disparu complètement. C’est en tout cas ce que semble démontrer le troisième LP du quintette (Zagreus - guitare, Pazuzu - batterie, Dawid Wierzbicki - basse, Krzysztof "Gambit" Stanisz - guitare et Mateusz Kujawa - chant), Sporysz, à la pochette aussi absconse que son contenu est riche. Riche de sonorités qui s’assemblent, se désassemblent et se complètent, pour former au final une symphonie de l’étrange, aussi sublime qu’elle ne se replie sur elle-même pour ne pas révéler trop vite sa beauté informelle. En choisissant de trouver un équilibre entre les styles empruntés et abordés, les polonais nous offrent l’un des LP les plus riches de cette fin d’année, de ceux qui rejoignent in-extremis les tops 10 de toute rédaction qui se respecte. On pense à l’écoute de ce troisième chapitre à une mouture/bouture entre ENSLAVED et SHINING, avec quelques allusions au patrimoine culturel régional des roumains de NEGURA BUNGET, alors même que l’identité des JARUN crève les oreilles tout au long de ces six longs morceaux qui font la part belle aux digressions collectives et individuelles. Il serait facile d’en pointer l’acmé en abordant le cas très précis de l’envoutant « Sny jak Ziemia, Sny jak Rzeka », qui se sa rythmique en perpétuelle évolution et de sa guitare en constante régression nous perd dans le dédale d’idées, agencé façon puzzle difficile à reconstituer. Mais entre la voix versatile de Mateusz, qui oscille constamment entre gravité rauque et caresses de médiums, la guitare inventive de Krzysztof qui emprunte les notes et volutes d’IHSAHN et les errances psychédéliques de Piggy, et la rythmique infernale du duo Dawid Wierzbicki/Pazuzu, le choix est vaste et les points de focalisation nombreux, à tel point qu’on se perd parfois dans l’imagination d’un collectif qui n’hésite pas à provoquer le Post Metal pour mieux nourrir des mélodies transversales, striées d’une ligne de basse redondante et imposante (« Malowany Ogień »), qui finit par céder sous la pression d’un BM sauvage et sans complaisance.

Neuf minutes de démonstration, c’est largement suffisant pour jauger du potentiel d’un quintette uni dans la douleur et l’honneur, cet honneur qui leur fait fondre des matériaux dans un creuset d’influences pour n’en retirer que la substantifique moelle d’un Post BM progressif refusant toutes les ficelles les plus usées. Mais tout ceci est remarquable (dans les deux sens du terme) dès le monstrueux et introductif « Sporysz » qui de son énorme basse en ronflements et de sa guitare en carillon semble prévenir les auditeurs que quelque chose de foncièrement différent les attend. Crescendo, ruptures dans la continuité, refus des conventions, pour un Progressif qui redore enfin son blason en acceptant de remiser la démonstration au placard des ambitions futiles. Ici chaque plan se justifie, chaque idée est validée, et l’inspiration ne se tarie jamais, laissant place à des interprétations très personnelles de la brutalité, insérée dans un écrin de beauté trouble et vénéneuse. Voix incantatoire, batterie ondulatoire, à la frappe fluide mais ferme, inflexions jazzy pour perturbation noisy, tout est en place dès l’introduction, et le fil d’Ariane qui relie les thèmes est aussi solide qu’ondulant sous le vent des références. Pas forcément faciles à identifier, mais à vrai dire, seule celle des polonais importe, puisqu’ils ont trouvé leur voie depuis quelques années, et qu’ils la suivent avec foi. Enrobé dans une production à l’équilibre parfait, Sporysz nous parle de la mort, de la folie, de l’humain et de sa nature environnante, sans complaisance, mais avec un regard effrayant d’acuité, un regard de face et de biais, qui semble vouloir extirper de la laideur égoïste de l’humanité, les qualités nécessaires à une survie de l’espoir.

Alors, on se frotte parfois à la délicatesse d’un Post Folk presque Indie dans l’esprit (« Powidoki »), pour mieux introduire l’instrumentation évolutive sans forcer, avant de nous écraser d’une brutalité presque chaotique, rappelant les accès de rage d’un HYPNO5E fou de douleur de constater les ravages causés par l’avidité. De là, il est possible d’accoler définitivement le préfixe si galvaudé de « Post » aux JARUN, sans aucune facilité d’écriture, mais avec la conviction qu’ils vont beaucoup plus loin qu’un simple mélange de BM et de Folk, qui aujourd’hui s’articule plus volontiers autour d’un axe global que sur une somme d’influences externes. On s’accroche à des riffs vraiment mémorisables (« Jesień Wieczności ») malmenés par une rythmique instable, alors même que le chant erre le long d’un brouillard lyrique tout sauf emphatique. Des harmonies, des mélodies, de la force, une puissance incroyable, pour un résultat qui brille de sa pertinence, et qui réconcilie la confiance et le doute. De quoi alimenter les rumeurs, et permettre à ce troisième LP d’accéder au cercle très fermé des œuvres définitives, et de ces fameux classements de fin d’année si prisés…

Au départ étaient trois styles bien distincts, qui aujourd’hui n’en forment plus qu’un. Par magie quelque part, mais aussi grâce aux talent indéniable de musiciens au niveau si élevé que la moindre difficulté ne devient qu’un cap de plus à passer. JARUN enterre 2017 sous une chape de plomb et de rêve, et nous force à regarder de l’avant. En acceptant nos peurs comme nos espoirs.


Titres de l'album:

  1. Sporysz
  2. Powidoki
  3. Jesień Wieczności
  4. Wichry
  5. Sny jak Ziemia, Sny jak Rzeka
  6. Malowany Ogień

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 13/01/2018 à 14:30
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