La Norvège ? Du Black Metal évidemment. La Norvège, pardon ? Du Hard-Rock in your face, délicatement 70’s, un peu psyché, mais hirsute comme jamais. Ah désolé, la Norvège, j’avais mal compris…De l’AOR de très haute volée, gorgé de mélodies sucrées et de refrains fédérés, mais je pense que tout le monde le sait.

Oui, tout le monde sait tout ça, et depuis longtemps, mais deux ou trois autres trucs aussi. Genre, la Norvège, pays de l’expérimentation musicale, de la liberté de ton, de la création sans barrières et sans case dans laquelle la ranger. La Norvège de VULTURE INDUSTRIES par exemple, groupe qui s’agite d’un Post BM depuis ses origines à la fin des années 90, lorsqu’il s’appelait encore DEAD ROSE GARDEN. Depuis, les roses n’ont plus jamais fleuri, mais l’ambiance de leur jardin a légèrement changé. Moins aride la terre, mais des nuages toujours aussi sombres et concentrés au-dessus de la tête. De quoi attendre la pluie à n’importe quel moment. Et en presque vingt ans de carrière, les musiciens ont eu le temps de la faire ainsi que le beau temps, tout au long d’un parcours qui aujourd’hui, trouve une sorte d’achèvement. Un achèvement en pointillés, qui annonce sans doute une suite encore moins prévisible, mais peut-être encore plus riche, qui sait.

Eux ?

Même pas. En tout cas, ça n’est pas certain. Ce qui l’est par contre, c’est que leur dernier né est imposant, un peu triste sur les bords, et d’une approche difficile pour ceux qui préfèrent les caractères francs. Les regards sans détour. Les échanges clairs qui aboutissent à des conclusions tranchées. Mais je peux les comprendre, tout en m’opposant à leurs exigences. Car celles développées par Stranger Times sont précises, et surtout, étranges, comme d’habitude. Mais un peu moins quand même…

Stranger Times rompt justement avec le schéma temporel bien établi, qui voyait un nouvel LP paraître tous les trois ans. Il en aura fallu quatre pour en accoucher, mais les forceps ont été judicieusement employés. Pas de péridurale pour en arriver à ce cri primal, qui voit les norvégiens « normaliser » leur musique sans la rendre moins opaque et indécente. C’est leur créativité qui l’est par contre, pour oser de telles successions dramatiques, et une théâtralité atypique. Presque oubliés les dédales complexes et en impasse de The Tower, et négligée la violence ouverte qui faisait de leurs débuts une entrée en fanfare dans un monde de Post brutalité détournée des codes usuels. Les codes ici sont toujours transgressés, au point qu’il devient impossible de définir avec une quelconque précision modeste la direction empruntée. En neuf morceaux et quarante-cinq minutes, les VULTURE INDUSTRIES redéfinissent leur monde et le nôtre, en admettant que la vérité n’est qu’un concept partiel, qui ne tolère aucun généralisme, si ce n’est celui que les obtus ne veulent bien y voir. De là à affirmer qu’ils bluffent, voire mentent en mettant en avant leurs propres avantages, il y a un pas que je ne franchirai pas. Car la franchise justement, est l’apanage d’un quatrième album qui joue pourtant la mouche du coche. Botté en touche la clarté, et bonjour les couleurs largement nuancées, qui partent parfois d’un monochrome uni pour finir par bourgeonner de teintes criardes, le temps d’un refrain, d’un break, ou d’une envolée vocale lyrique. Il faut dire que le travail vocal de Bjørnar Nilsen est en tout point remarquable, versatile, incarné, narratif, presque cinématographique dans le rendu, et digne d’un bateleur de cirque dans la forme. L’homme ne chante pas, il incarne sa version des faits, ses personnages, et rend l’écoute de ce disque fascinante, d’autant plus que ses camarades de jeu tissent des canevas instrumentaux riches, et multicouches. De quoi en passer quelques-unes sur les murs de la certitude musicale, qui en prend un sacré coup.

« Le but de Stranger Things est de tendre un miroir déformé, de montrer une image aux couleurs plus intenses, au piqué plus vif, et au contraste plus profond. Il abandonne la vérité en tant qu’idéal, mais l’accepte comme un concept subjectif assumé ou non, ou même attendu, pour que tout le monde puisse en livrer une version qui correspond à sa propre vision du monde, plutôt que de suivre un idéal objectif »

Et cette définition de la tournure artistique de leur carrière correspond très bien à l’état d’esprit musical du quintette norvégien (Øyvind Madsen & Eivind Huse – guitares, Tor Helge Gjengedal – batterie, Kyrre Teigen – basse et Bjørnar E. Nilsen – chant), qui en épurant sa musique, l’a rendue encore plus foisonnante. Certains parallèles avec le travail de Mike Patton, de Tom Waits et d’ARCTURUS, ont été établis, à raison, mais plus à considérer en termes d’incarnation et de liberté de ton que comme images sonores concrètes. Et même si certains passages longuement mélodiques ne sont pas à écarter de la piste FAITH NO MORE de Sol Invictus (« Something Vile » par exemple), il est évident que les VULTURE INDUSTRIES évoluent plus en parallèle de ces influences qu’en convergence. On passe parfois par la porte dérobée d’une sorte de cabaret de l’étrange, comme un cabinet de curiosités ouvert tel une boite de Pandore, laissant s’échapper le meilleur des harmonies, et le pire d’un cauchemar vocal en schizophrénie (« My Body, My Blood », qui soudainement se brise d’une envolée acoustique à la PINK FLOYD/OPETH, comme une césure à l’hémistiche aérienne…). Alors, Doom, Post Black, Progressif, Dark Metal, peu importe l’appellation, pourvu que le flacon nous garantisse l’ivresse d’une autre réalité…

Et la construction en crescendo dramatique de ce quatrième LP est aussi d’une intelligence rare. Car le groupe a eu le flair de débuter son nouveau roman par des chapitres plus immédiats, susceptibles d’attirer à lui des lecteurs avides de normalité agressive, sans pour autant les bousculer de constructions intrépides (« Tales Of Woe », que MANSON aurait pu au pic de sa créativité nous proposer en compagnie d’un PAIN enfin calmé de ses ardeurs les plus commerciales affichées). Globalement noir, comme un polar de gare, Stranger Things tombe parfois dans la grandiloquence des stars condamnées d’avance par un scénario sans urgence (« Gentle Touch Of A Killer », menace rampante pour ruelles qu’on arpente la peur au ventre). Mais il sait aussi se faire sinon plus lumineux, tout du moins subtilement heureux, de percussions en mouvement et de riffs syncopant (« Screaming Reflection »), pour se rapprocher de nos héros nationaux de MALEMORT, sans ce côté éclairé qui rend nos français moins désespérés.

Mais qui d’autre qu’eux auraient pu écrire une suite comme « Strangers », qui en effet les transforme en quasi inconnus, tout du moins pour ceux qui connaissant un peu leur vécu. Notes burlesques qui s’échappent en volutes de cauchemar, chant qui use de son vibrato pour effleurer les émotions les plus brutes de la mémoire, et cuivres qui soulignent le tout d’une emphase de pavillons qui observent le tableau de loin, un peu au hasard…Plus qu’un simple album, Stranger Things se veut ouvrage multimédia, qui stimule tous les sens, et qui emprunte même au théâtre son art de la narration. Impossible de résister à cette envie qui pousse des musiciens à repousser toutes les limites, sans perdre de vue leur propre cohérence, et leur propre vérité. Et c’est bien là que le concept se valide de lui-même, puisque les VULTURE INDUSTRIES se posent donc en miroir de leur propre monde, et de leur propre vérité, comme annoncé dans l’explication de l’œuvre. Il est certain que cette vérité musicale ne sera pas table de loi pour tout le monde, encore moins un idéal artistique universel, mais pour ceux dont la vision des choses correspond à celle du quintette, la révélation crèvera les yeux. Stranger Things sera de fait le meilleur album qu’ils auront entendu depuis très longtemps…


Titres de l'album:

  1. Tales of Woe
  2. As The World Burns
  3. Strangers
  4. The Beacon
  5. Something Vile
  6. My Body, My Blood
  7. Gentle Touch Of A Killer
  8. Screaming Reflections
  9. Midnight Draws Near

Site officiel



par mortne2001 le 08/10/2017 à 14:16
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