Au moment de dresser l’état des lieux du Hardcore chaotique moderne, il conviendra d’être très honnête et précis. De bien savoir qui placer sur un piédestal sans faire de l’ombre aux seconds couteaux méritants. Mais pourtant. Les statues risquent d’être de taille imposante. Et je m’en vois bien dresser quatre, presque côte à côte, mais avec quelques petits centimètres d’écart. La première, et la plus ancienne, mais pas forcément usée par le temps sera de fer un peu rouillé sur les bords, et maculée de tâches de sang. Celle d’UNSANE forcément. La seconde sera d’un acier aux propriétés souples, pas la plus évidente à deviner dans l’ombre, mais la plus rassurante pour les gardiens du temple underground, célébrant le culte de BREACH au travers de la pénombre de TERRA TENEBROSA. Plus en avant-plan, celle massive mais qu’on distingue d’un coup d’œil fugace, honorant la mémoire d’un DILLINGER ESCAPE PLAN aujourd’hui défunt aussi. Et puis, au centre, un peu en arrière, une des plus vieilles, au pied dégueulant de fleurs fanées et de témoignages de centaines de groupes à la production immaculée. Une figure de proue, presque humble dans sa démesure, à la hauteur décidée par des adorateurs désireux de proportions exactes. Celle de CONVERGE, dont la construction aurait pu être décidée dès 2001 et ce Jane Doe dont beaucoup pensent qu’ils n’ont jamais souillé la légende. Mais non, CONVERGE n’est pas que Jane Doe, cette anonyme déterrée pour l’occasion d’un concept sourd de violence, récemment sortie de la morgue une nouvelle fois pour un dernier baiser live, aussi fougueux que son pendant studio. Car le quatuor absent depuis cinq ans s’est soudainement réveillé pour donner une suite à l’impulsif All We Love We Leave Behind, se demandant à très juste titre ce qu’ils avaient pu laisser derrière eux comme amour envieux. Un héritage à n’en point douter, que la jeune génération assume comme elle peut, tant bien que mal, en répétant des recettes qu’elle a apprises par cœur, mais qu’elle ne comprend pas vraiment. A logique, puisque seuls les principaux concernés en connaissent les secrets.

J’aurais beau jeu de transformer cette chronique en tribune, ou en déclaration d’amour, mais je vais m’en abstenir. Je vais me contenter de traiter cet album pour ce qu’il est, le neuvième LP d’un groupe qui n’a aucun équivalent depuis vingt ans, et qui continue d’explorer les méandres de ses traumas sonores pour justifier d’une course en avant qui marque le pas en terme d’années (cinq depuis leur dernier passage), mais certainement pas en termes d’intensité. Tiens, The Dusk In Us, en toute subjectivité, pourrait être leur tension la plus sournoise et dangereuse, comme un élastique tendu entre deux doigts qui menace de céder à chaque pulsion. Et qui ne claque pas. Solidité oblige, déraison et vertige. Lancez les projectiles, sur n’importe quelle victime, pour que tout le monde souffre des efforts à faire…C’est inévitablement Kurt qu’on retrouve au son, ce son qui n’est plus si huge qu’il n’a été, mais qui s’adapte à l’inspiration du moment. Cette inspiration qui dérive fortement de la cuvée 2012, abrupte, aux forts relents boisés, et qui l’envoyait justement sans prendre de gants. En œnologues avertis, Jacob, Kurt, Nate et Ben savent qu’il faut parfois laisser vieillir en fut pour encore mieux les cogner, et ont laissé les mois passer, sans se soucier de savoir si une pellicule de pourriture noble allait stagner. Mais cette même fine couche de moisissure est bien là, cachant l’une des couleurs les plus nuancées de la cave, d’un rouge parfois sombre et au palais gouleyant, et parfois, de nuances plus subtiles, qui piquent un peu la langue mais réchauffent le cœur. Au départ, le tirage frisait les dix-huit morceaux/bouteilles, mais la production a été ramenée à une quantité plus raisonnable de treize. Est-ce à dire que les scories ont été jetées à la poubelle de l’inutilité ? Peut-être le saurons-nous un jour si le disque initial le voit. Mais pas sûr. Et en tant que tel, The Dusk In Us se suffit largement à lui-même. Moins immédiat donc que son aîné, mais tellement plus riche à déguster, il se concentre sur un survol des techniques passées, et sur les évolutions à venir, celles que les suiveurs de pas ont développées en partant des mêmes constats qu’eux. Et d’ailleurs, il n’y a qu’à tendre les oreilles sur le sublime title-track de plus de sept minutes pour comprendre que les bostoniens accordent l’accolade tant méritée à DEP une fois leur trépas annoncé. Difficile de dire lequel des deux groupes fut/est/sera le plus important de l’histoire, alors donnons crédit aux deux, à égalité. Ils le méritent bien.

Les fulgurances sont toujours aussi pressantes, mais étrangement, lorgnent plus du côté d’UNSANE que du propre vivier. Ainsi, « Wildlife » fait la jonction, de son chant agonisant, et de sa maltraitance de riffs déjà pas forcément très soignés à la base, et nous épate de sa retape de plans qu’on a souvent entendus, mais rarement avec une telle maturité de rage. Les CONVERGE prennent de l’âge, mais gardent intacte la colère, qui aujourd’hui s’exprime différemment, plus insidieusement la plupart du temps, moins ouvertement pour ne pas trop sombrer dans la routine du coup de collier. Certes, « A Single Tear » était l’ouverture rêvée, de sa rythmique mouvante plaquant au mur des arpèges ciselés, mais même la double grosse caisse de Ben sonne modérée dans les doubles croches martelées. Peut-être était-ce la volonté de Kurt de ne pas trop pousser, pour se laisser des portes de sorties moins entrebâillées, laissant ainsi filtrer une lumière moins tamisée. Jacob, de son côté, module comme jamais, utilisant tout son registre pour se montrer menaçant, cajolant, faussement rassurant mais réellement exténuant dans cette démonstration de talent. Il hurle, oui, il scande aussi, martèle ses messages, mais le fait en homme sage, comme le démontre le pourtant viscéral « Eye Of The Quarrel », qui réconcilie les CRO MAGS et le Crust suédois, pourtant à cent lieues de là…Mais c’est une habitude que les américains ont chopée il y a si longtemps qu’on n’y prêt plus guère attention…

Et c’est bien dommage, parce que sous couvert d’une nouvelle sortie de CONVERGE, les avis convergent justement, mais offrent un consensus très injuste envers des artistes aussi exigeants. Tout comme Brian Wilson ne pouvait être évoqué sans que le terme de génie ne soit accolé à son nom, le respect devient presque trop flagrant, et cache la forêt que le baobab de surface dissimule pour certains. Mais une composition aussi lourde, hypnotique et maladive que « Under Duress », une basse aussi énorme et brillante que celle de « Trigger » (UNSANE, JESUS LIZARD, BREACH, encore…), et deux intermèdes aussi lapidaires que « Broken By Light » (Une minute et quarante-sept secondes, brutal mais harmonique) et « Cannibals » (intense et limite Math/Grind au final Rock), pour un final aussi épidermique et progressivement brutal que « Reptilian », ça ne s’invente pas, ça ne sort pas en quelques secondes d’un esprit malade, ça se prépare, ça s’élabore, pour ne manquer aucun détail et soigner la finition sans laisser la pagaille. Alors, attendons un peu avant de lâcher le concert de louanges, et choisissons nos mots comme ils ont choisi leurs riffs, leurs patterns, leurs mots. Une telle somme de boulot se dissèque, et s’apprécie comme les heures passées à jouer les indécis. Dix-huit morceaux, pas dix-huit morceaux ? On se prend à regretter le choix, malgré le fait que cette brièveté (quoique tout à fait dans les standards) conviennent parfaitement à l’agencement des titres…

Et puis, quelle importance, lorsque « Murk & Marrow » règle son compte au Hardcore Noisy qui finit par devenir une trademark douloureuse autant que cathartique ? Se dire qu’ils auraient pu encore écrémer quelques longueurs ? En arguant du fait que Jane Doe évitait justement le trop plein et ainsi touchait la perfection de plein fouet ? Mais Jane Doe n’a jamais été parfait, et c’est pour ça qu’il l’est. CONVERGE n’a jamais cherché la perfection mais bien la réflexion.

Alors pensez-y.

Mais pensez-y avant que le crépuscule qui obscurcit votre lucidité vous pousse à oublier que les meilleurs parlent toujours les derniers. UNSANE, CONVERGE, s’ils ne devaient rester qu’eux, l’année serait déjà si belle à achever…


Titres de l'album:

  1. A Single Tear
  2. Eye of the Quarrel
  3. Under Duress
  4. Arkhipov Calm
  5. I Can Tell You About Pain
  6. The Dusk in Us
  7. Wildlife
  8. Murk & Marrow
  9. Trigger
  10. Broken by Light
  11. Cannibals
  12. Thousands of Miles Between Us
  13. Reptilian

Site officiel


par mortne2001 le 25/11/2017 à 17:03
95 %    288

Commentaires (1) | Ajouter un commentaire


alan
@78.192.38.132
26/11/2017 à 10:25:57
un album décevant

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