The Fire I Long For

Avatarium

22/11/2019

Nuclear Blast

On ne peut pas commencer une chronique avec une accroche comme « Le Doom, c’est bath ». Encore moins avec un truc du genre « Le Doom, c’est frais ». Non, le Doom, ça n’est ni bath, ni frais, c’est lourd, pesant, emphatique, ça suinte et ça colle au salpêtre, ça évoque les grottes humides, la misanthropie, les désillusions, le destin fourbe et l’ennui, et ça essaie de le formaliser au détour des sempiternels deux ou trois accords plombés qui généralement se détendent sur sept, huit, ou quatorze minutes, histoire de bien faire comprendre à l’auditeur qu’on est pas là pour les galéjades et autres blagues potaches. Je le concède, je suis toujours resté plus ou moins hermétique au style, même si je peux en apprécier les exagérations. Je n’ai rien contre les litanies plaintives qui occupent toute une face, mais ce genre de grimace a arrêté de me faire peur depuis les premiers SAINT VITUS, TROUBLE, BLACK SABBATH ou…CANDLEMASS. En parlant de CANDLEMASS, j’avais découvert il y a quelques années que Leif Edling avait monté un projet parallèle avec quelques potes aussi enjoués et souriants que lui, AVATARIUM. Peu concerné par le sujet, j’avais écouté d’une oreille distante le premier LP éponyme en 2013, mais je m’étais finalement plus attardé sur le superbe The Girl with the Raven Mask qui m’avait convaincu de l’utilité d’une chronique. J’y avais vu une façon plus nuancée de traiter le Heavy et la solitude instrumentale, et je m’étais répandu en compliments tout à fait justifiés au regard de la qualité de la musique. Aujourd’hui, alors que Leif est plus ou moins retourné dans l’ombre et a laissé les rênes à Marcus Jidell et  Jennie-Ann Smith, AVATARIUM montre une nouvelle facette de son visage marqué avec The Fire I Long For, ce quatrième album qui devrait définitivement asseoir sa réputation déjà bien admise. Car il faut le reconnaître, comme beaucoup de leurs homologues nationaux, les suédois ont une intelligence de propos qui leur fait tourner le dos aux convenances les plus solides et autres clichés. Ici le Doom n’est pas une fin en soi, mais une façon d’exprimer des sentiments, et comme le disait avec malice le grand Bjorn Ulvaeus, en Suède, « c’est bon d’être triste ». Et avec de telles chansons dans les oreilles, je comprends parfaitement son point de vue.

Car AVATARIUM est résolument triste dans le fond, mais ni glauque ni déprimant, ce qui en termes de Doom est une composante essentielle. Ici, pas question de tirer sur la corde de mi pour faire sonner le tocsin funèbre. Plutôt de formaliser des émotions, en eau de pluie, de transformer la douleur en catharsis, et de transformer un style périmé depuis les dernières notes de « Black Sabbath » en nouvelle impulsion, plus mélodique, plus appropriable, sans trahir les dogmes d’origine. Ainsi, plutôt que du côté de Birmingham, c’est vers RAINBOW et DIO qu’il faut chercher l’inspiration des suédois, qui parviennent avec un brio bluffant à transposer le lyrisme flamboyant en un crépuscule rougeoyant. Refusant avec créativité de se voir cloisonné dans une petite case trop restrictive mais bien pratique, The Fire I Long For brille de mille feux, alterne les ambiances, ose le catchy et impose le dreamy, et nous offre les morceaux les plus accrocheurs de sa carrière. Comment définir par un autre terme la tempête de glace qui souffle sur « Shake That Demon », qui plonge le « King of Rock n’Roll » de DIO dans un hiver de neige et de nuit éternelle, et qui parvient à réunir l’esprit du lutin malicieux avec le sens du groove de PRISTINE ? Et c’est cette dualité sans contradiction qui a fait d’AVATARIUM l’un des groupes les plus innovants et essentiels de sa génération…Il faut dire qu’avec Marcus Jidell qui tire de sa guitare les motifs les plus profonds, et la voix magnifique et grave de Jennie-Ann Smith (qui parfois est d’un tel mimétisme avec celle de Ronnie James que ça en devient troublant), le groupe bénéficie de deux artistes hors-norme, qui ne se contentent jamais de rester dans leur zone de confort. En témoigne le très ZEP « Great Beyond », et son parfum « Kashmir » très prononcé, comme un pull d’influence qu’on enfile lorsqu’un mois de janvier est un peu trop frais. Au même titre, le tubesque « Rubicon » sonne comme un inédit du DIO de la grande époque repris par un groupe de Stoner évitant le pastiche, et rendant réellement hommage au Heavy Metal noble et chevaleresque. C’est donc un LP ouvert que nous proposent les suédois, et qui confirme la réputation établie par Hurricanes and Halos, désigné album du mois par de nombreuses rédactions. La filiation en est évidente, tout comme la patte du groupe qui s’affine de disque en disque, mais impossible de résister à cette production à la fois hermétique et émotionnelle, signé par Marcus lui-même. Avec trois morceaux co-composés par Leif Edling, The Fire I Long For est donc vraiment le feu auprès duquel on vient se réchauffer, refroidi par la normalité ambiante et la nostalgie toujours plus envahissante.

Il y a pourtant beaucoup de nostalgie dans cet album. La nostalgie d’un temps où tout était encore possible, pourvu qu’on soit sincère et qu’on s’attache à des valeurs de créativité. Ce temps peut être les seventies, la décennie la plus bouillonnante en termes d’innovation et de liberté, mais aussi les eighties, lorsque les genres commençaient à se brouiller et les fans à se mélanger. Un temps où la lourdeur n’était pas encore une figure imposée mais juste un médium pour exprimer la lenteur du temps qui passe lorsqu’on est loin des siens, la tristesse de voir le monde partir à vau-l’eau (« The Fire I Long For », sublime comme du RAINBOW repris par les GRAVEYARD), et la mélancolie d’une époque où les valeurs humaines pouvaient s’accommoder d’un lyrisme grandiloquent, mais pas pompeux pour autant (« Epitaph Of Heroes »). Avec toujours en exergue ces arrangements d’arrière-plan accentuant encore plus la majesté d’un instrumental emphatique, ce traitement vocal légèrement oriental qui accroche les boucles aux arabesques, et cette puissance sous-jacente ridiculisant la concurrence de sa majesté. Car une fois encore, le point fort d’AVATARIUM est de refuser la facilité de longues marches processionnelles pénibles comme un enterrement sans fin, de puiser dans le Gospel, la Soul et le Folk les mélodies fragiles et la sincérité de cœur (« Stars They Move », du cristal en musique et un peu de la Suède dans l’âme), et finalement, de ne pas s’embarrasser d’un principe de passion obsessionnelle pour ne pas s’écarter d’un chemin un peu trop bien tracé. Et la question se pose, d’importance ou pas. Tout ceci est-il encore du Doom au sens où on l’entend depuis quarante ou cinquante ans ? Absolument pas, car en substance, The Fire I Long For n’est rien d’autre qu’une musique superbe, jouée par des musiciens sincères. Une musique certes sombre, mais lumineuse dans le fond, et euphorisante dans la forme. Une musique qui accepte la gravité du piano pour alourdir encore plus les guitares, qui juxtapose l’orgue Hammond et les riffs les plus gras, et surtout, qui n’a pas oublié qu’une bonne chanson doit le rester une fois débarrassée de tout superflu.

Sans parler de chef d’œuvre puisque chaque album pourrait en revendiquer l’appellation, The Fire I Long For est une pierre précieuse de plus à incruster sur la couronne légitimement portée par AVATARIUM. And no one wants to kill the king.    

         

Titres de l’album :

                       01. Voices

                       02. Rubicon

                       03. Lay Me Down

                       04. Porcelain Skull

                       05. Shake That Demon

                       06. Great Beyond

                       07. The Fire I Long For

                       08. Epitaph Of Heroes

                       09. Stars They Move

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par mortne2001 le 23/11/2019 à 17:42
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