… The Grand Aversion...

Maladie

16/10/2020

Apostasy Records

Chroniquer le dernier album d’un groupe à la discographie fournie n’est jamais chose facile, sauf lorsque vous traitez du cas d’un ensemble qui depuis ses débuts joue la même musique, de la même façon. Mais lorsque vous abordez le cas d’un combo qui n’appartient pas à un créneau précis, et qui depuis ses origines s’ingénie à repousser les frontières de son inspiration pour brouiller les pistes, la tâche devient de plus en plus complexe. Et pour cause, puisque chaque album n’est qu’un chapitre d’une histoire globale, et qu’une chronique écrite à un moment T ne reflète pas l’ensemble de la saga. Alors, au moment de m’atteler à l’analyse du dernier longue-durée des allemands de MALADIE, un doute m’étreint, et mon clavier semble se bloquer de lui-même. Car après trois albums et un EP depuis sa création, le sextet n’a jamais présenté une copie carbone de ses travaux précédents, évoluant dans un flou artistique que la presse se plaît à définir comme du Black Metal expérimental et avant-gardiste. Alors certes, les originaires de Ludwigshafen comptent un saxophoniste dans leurs rangs. Mais je serais tenté de dire que cet instrument à la base incongru ne l’est plus tant que ça, et que son utilisation ne suffit plus à ranger un groupe dans le cadre de l’avant-garde. Sauf que la musique de MALADIE n’a PAS besoin d’un saxo pour sonner singulière et unique. Le reste de l’instrumentation étant assez culotté pour éviter aux musiciens de se voir rangé sur l’étagère des objets communs. Et depuis Plague Within en 2012, MALADIE n’a eu de cesse d’aller plus loin, de provoquer, utilisant à chaque fois ces trois petits points qui en disent long sur le vague qui nimbe leur créativité. Avec eux, tout est possible, tout est réalisable et envisageable. Et comme son prédécesseur ...of Harm and Salvation..., ...the Grand Aversion... joue la carte de la violence maîtrisée mais complexe, de celles que les DODECAHEDRON, ANOREXIA NERVOSA et autres WOLVES IN THE THRONE ROOM affectionnent depuis leur avènement.

Qui dit avant-garde, fait déjà fuir un certain nombre de lecteurs, hermétiques aux expérimentations les moins excusables. Je les comprends, le style étant propice aux exagérations les moins pardonnables, et servant souvent de paravent à une fumisterie absolue. Qui dit avant-garde, fait déjà fuir les fans d’un BM franc et massif, proche de ses racines, et apte à servir d’exutoire à cette violence larvée qui nous gangrène le cœur. Pourtant lectorat, même si tu es étranger au langage des allemands, je t’invite à rester, car leur œuvre est d’importance, et beaucoup plus cohérente que tu ne pourrais le penser. Je l’admets, une heure et dix minutes de musique pour quatorze morceaux est un timing rédhibitoire lorsqu’on ne connaît pas l’inconnu, et pourtant, cette heure passée avec le groupe est enrichissante, et flatte la créativité dans le sens du poil. Fruit de l’imagination débordante du multi-instrumentiste Björn Köppler, qui depuis plus de dix ans s’épanouit dans la pratique de la guitare, des percussions, des claviers, du violoncelle, de la flute, de l’orgue, de la basse et de la batterie, et principal compositeur, MALADIE héberge pourtant en son sein des musiciens d’exception, ayant tous pratiqué dans des ensembles divers (Déhà, le claviériste/violoncelliste/pianiste et chanteur s’est partagé entre des groupes comme ACATHEXIS, COAG, CULT OF ERINYES, DÉHÀ, GOD EAT GOD, GOD ENSLAVEMENT, IMBER LUMINIS, MERDA MUNDI, SCHMERZ, SILVER KNIFE, SLOW, SORTA MAGORA, THE PENITENT, WE ALL DIE (LAUGHING), WOLVENNEST, YHDARL, ou IGNIFER). Et c’est ainsi qu’on retrouve autour de Björn, Hauke Peters au saxophone, Mark Walther à la guitare, Alexander Wenz au chant, et Kevin Olasz à la guitare, tous présents depuis le début ou presque, ce qui en dit suffisamment long sur leur foi en leur leader et sa musique unique.

MALADIE en appelle au Black Metal donc, évidemment, mais aussi au Gothique, le vrai, celui de la fin des années 70, à l’expressionisme allemand de Murnau, mais aussi au Krautrock des seventies à cause de cette régularité rythmique juxtaposée sur un instrumental sombre et libre, et au Metal le plus générique, sans oublier les réflexes industriels en bruits blancs d’EINSTURZENDE NEUBAUTEN. Un mélange hétéroclite qui résonne pourtant comme une symphonie unique, utilisant souvent le mid-tempo comme cadence d’ensemble, pour mieux broder des thèmes dissonants, et des arrangements classiques sublimés par un saxo qui s’époumone dans la nuit des années 80. Découpé en quatorze chapitres dont quelques inserts instrumentaux de toute beauté (« Odium », « Fastidium », « Non Omnis Moriar »), ...the Grand Aversion... prouve que le groupe allemand, parvenu à son quatrième album n’a rien perdu de sa superbe dans l’audace et la créativité. Bien décidé à asseoir une fois pour toute sa singularité, le sextet entame sa course par une longue préparation de huit minutes pile, avec « Obtestatio » qui ne cherche ni l’humilité, ni la discrétion. Conscient de ses points forts, le groupe se vautre dans la luxure de la dissonance, des mélodies déformées, des arrangements luxurieux, pour planter le décor, évoquant la grandeur de l’architecture allemande des années 30. Des blocs solides, une austérité de surface, mais des velours et des ors précieux, de longs couloirs aux proportions dantesques, et des ouvertures secrètes menant à des passages dérobés. C’est ainsi que leur musique, fermement ancrée dans une tradition de Metal dur à l’allemande se permet des accents Jazz, des déviations arty, sans jamais trahir sa violence originelle.

On se laisse alors porter par ce que l’on pourrait appeler du Metal extrême, sans chercher la complication, mettant de côté les sous-genres qui finalement n’ont pas d’importance. Chacun comprendra la démarche à sa façon, puisqu’il n’y a pas qu’une manière d’aborder l’œuvre de MALADIE. Certains affectionnent sa grandeur, d’autres sa manière de détourner les codes sans se perdre, et pour une fois, le saxophone est omniprésent, même lors des démonstrations de force Heavy (« Lux Et Umbra »). Ce saxo est donc loin d’être un simple gimmick destiné à attirer l’attention, puisqu’il souligne de ses volutes les riffs les plus bruts et les lignes de chant les plus écorchées (« Anastasis »). Itératif, parfois agaçant de ses tics, ce quatrième LP se dévore en plusieurs fois, et révèle ses secrets avec parcimonie, obligeant l’auditeur à y revenir pour en comprendre tous les tenants et aboutissants. Et si les guitares refusent la franchise circulaire des riffs traditionnels du Black Metal, c’est parce que le groupe n’est pas vraiment Black Metal. Il est plutôt unique en son genre, piochant un  peu partout de quoi alimenter sa chaudière à charbon, sachant lâcher la vapeur quand il le faut (« Murmur », archétype de Free Jazz Black), et ralentir le rythme lorsque la narration le réclame. Les morceaux, tous très théâtraux (« Corona ») débordent d’idées, mais ne perturbent jamais de leur orchestration profane. Et en écoutant cet album, on se prend d’envie de se replonger dans la discographie des allemands pour saisir les indices reliant leurs albums.

Parler de MALADIE n’est pas facile, mais l’écouter non plus. Et ne comptez pas sur une quelconque médecine pour vous guérir de ce virus. Il mute trop rapidement pour la science moderne.

                                                  

Titres de l’album:

01. Obtestatio

02. Distentio

03. Odium

04. Detractatio

05. Source Doloris

06. Fastidium

07. Lux Et Umbra

08. Murmur

09. Seditio

10. Aequamentum

11. Corona

12. Non Omnis Moriar

13. Rex Vulnere

14. Anastasis


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par mortne2001 le 26/10/2020 à 14:45
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