Mieux vaut être seul que mal accompagné. Ou mieux, mieux vaut être seul qu’accompagné. C’est ce qu’ont dû se dire à un moment donné de leur carrière nombre de musiciens qui ont choisi d’élaborer en solo leur œuvre, et pas seulement nommément, mais aussi artistiquement. Les one-man-bands, depuis des années fleurissent aux quatre coins de globe, pour le meilleur parfois, et souvent pour le pire. Mais lorsque le meilleur est en cause, ils sont seuls à en accepter les lauriers induits, et la satisfaction doit-être absolue. C’est le cas de l’américain Gage Love, multi-instrumentiste surdoué, et seul à la barre du navire NAERAMARTH, qui avec son premier LP vient de mettre un gigantesque coup de portée dans la fourmilière progressive. Il est d’usage de considérer ce style comme faisant partie d’une élite, et de l’aborder sous l’angle intellectualiste du solfège et de la technique, mais aussi d’une certaine aspiration à l’élévation intellectuelle, bien au-dessus du plaisir des masses laborieuses se repaissant du tout-venant électrique, et incapable de faire la différence entre un sol septième augmenté et un gros riff plombé. Mais là encore, depuis quelques années, le genre s’est ouvert à d’autres perspectives, et à enterré les enseignements de l’école de Canterbury, pour tremper ses partitions en dehors des eaux stagnantes du classique pour les éprouver de la boue flottant à la surface du marigot Death et Black…Les exemples sont nombreux, et font partie des influences/références proposées par Gage, qui cite volontiers IHSAHN, LEPROUS, ENSLAVED, OPETH, Steven WILSON, et Devin TOWNSEND, ce qui en dit long sur ses ambitions et/ou certitudes…

Car on ne cite pas par hasard ces ténors sans avoir un minimum confiance en soi et ses moyens. Et si Love s’est lancé dans cette aventure en solitaire, il savait pertinemment ce qu’il faisait, et le résultat laisse sinon bouche-bée, du moins admiratif, tant ce premier effort fait preuve d’une maturité nuancée de liberté absolument incroyable. Et une fois n’est pas coutume, les noms laissés en témoignage ne l’ont pas été au hasard, tant sa musique emprunte bien des éléments à OPETH, IHSAHN, Steven WILSON et même à DEATHSPELL OMEGA, sans se teinter d’un occultisme trop opaque. Pourtant, les éléments BM et Death sont très marqués, sur quasiment toutes les compositions, qui proposent un équilibre sidérant entre beauté et laideur de violence, ce qui n’est pas le moindre des exploits. D’ordinaire, les musiciens se souhaitant en porte à faux finissent toujours par commettre un faux pas, et plonger la tête la première dans le nid de poule qui crevait les yeux, en privilégiant l’une ou l’autre des options. Mais Gage est un musicien intelligent, patient, qui a tissé ses textures avec délicatesse et amour, pour nous offrir un canevas aux mailles serrées, mais aux rangs aérés, qui ne compriment pas. En abordant tous les registres proposés, l’homme s’y sent à l’aise comme un poisson dans l’eau, et remarquons d’emblée des parties de chant partagées avec Paul Black (pour les passages en growls), qui sont d’une qualité exceptionnelle, tant les deux vocalistes se complètent merveilleusement. Dès lors, le voyage qui nous est offert nous emmène aux confins d’une galaxie trouble, secouée par une guerre des mondes invisible, qui supporte des attaques incessantes d’une étoile noire Post Black, s’en prenant à une planète sur laquelle règnent l’harmonie et la mélancolie, symbolisées à merveille par l’introductif segment « Through the Cosmos I : Event Horizon » et ses harmonies pures en rythmique épiphanique. On pense lors de cette entrée en matière que le syndrome DREAM THEATER a encore frappé, mais la fausse piste est rapidement évacuée par un tonitruant « Asterisms », qui ne fait pas grand cas de ses inclinaisons Black et Death, noyées dans un océan de créativité progressive, aux vagues moins redondantes que d’ordinaire.

Pourtant, tout au long des quasis neuf minutes de ce morceau épique, les sensations contraires sont stimulées, avec force breaks savamment amenés, et une respiration OPETH/DEPECHE MODE (oui, c’est possible) qui nous enchante de ses arabesques d’arrangements tout sauf surfaits qui ne cachent aucunement le travail vocal accompli. Sur une rythmique féroce qui reprend régulièrement ses droits, le musicien a plaqué des motifs qui rappellent même le boulot le plus remarquable de Devin TOWNSEND, en substituant la voix d’Anneke par des interventions rauques et Death plus appropriées. Sans définir en détail les perspectives à venir, ce premier véritable morceau nous donne des indices importants, indices qui commencent à se transformer en preuves dès « Condescension », qui reprend peu ou prou le même principe, en jonglant avec les divers effets d’arrière-plan, qui loin de simplement décorer, enrichissent l’inspiration d’une touche onirique délicate. Sans casser le schéma pour nous dérouter, Gage préfère digresser par petites touches, et se servir d’un matériau de base pour le mouler à sa convenance, et soudainement catapulter des blasts en partant d’un mid tempo pour imposer un solo rapide, mais pertinent. La densification continue sur des couches de lignes vocales qui se superposent avec beaucoup de clairvoyance, nous faisant perdre nos repères pour mieux nous immerger dans un monde ou seule l’imagination du musicien fait loi. Mais ses mélodies, inspirées et travaillées, et directement héritées du cursus Progressif classique (FATES WARNING, Steven WILSON, DREAM THEATER, PORCUPINE TREE et même QUEENSRYCHE pourquoi pas), intégrées dans un contexte extrême prennent une ampleur doublée, qui les rend encore plus attachantes, lorsque le musicien décide de les noyer dans un maelstrom de violence sourde et crue…

Ses intermèdes, loin de jouer le remplissage (« Cabed Naeramarth »), nous offrent des transitions sublimes, qui ne font que renforcer l’aspect irréel du périple, et permettent sans que cela ne choque d’insérer en chausse-pied des passages électroniques sublimés de nappes de saxo velouté (joué par Jørgen Munkeby du SHINING norvégien, et IHSAHN, ce qui en dit long sur le projet…), pendant un « Luminous Beings » qui part sur d’autres rives, tout en s’accordant très bien du propos générique…Le final grandiloquent rappelle même les BO les plus notables des GOBLIN (Suspiria, Phenomena), mais pas le temps de s’appesantir sur le génie ambiant, puisque l’intro très Rock de « Subterranean » retentit, s’évanouissant soudain dans des nuages de cordes apaisées...Si PARADISE LOST traînait dans les parages de l’antre d’OPETH, la rencontre fortuite aurait pu avoir des allures pareilles, cautionnées par un Neal Morse enfin rassuré de savoir son héritage pérennisé…Mais comme la douceur ne parvient jamais à s’installer durablement, le ton se durcit de façon évolutive, pour oser la citation IHSAHN/CREMATORY fatale….Et sans vouloir jouer la linéarité de la chronique en mode « admiré », je ne ferai qu’effleurer la beauté hypnotisante du final en épopée « Through the Cosmos II : The Arrival », qui renvoie tous les apprentis progressistes à leurs chères études classiques jusqu’à la fin de l’année, au moins…Quant à savoir laquelle…

NAERAMARTH, un nom à retenir qui ne vous demandera aucun effort de mémoire une fois que votre cœur et vos oreilles se seront posées sur le quasi chef d’œuvre qu’est The Innumerable Stars. Les qualités de ce projet et de cet album sont au moins aussi nombreuses que les étoiles discernables à l’œil nu dans le ciel, et sa dualité violence/émotion est à l’image d’un monde qui n’a de cesse de se repaitre de tragédies pour se prouver à quel point la vie est précieuse et fragile. Gage Love vient de prouver qu’avec des idées solides et un talent infini, nul n’a besoin de compagnie pour composer des partitions à la beauté trouble et au charme indéfinissable. Mieux vaut être seul que mal accompagné. Mais la solitude n’existe jamais lorsque la musique la comble de sa présence…


Titres de l'album:

  1. Through the Cosmos I: Event Horizon
  2. Asterisms
  3. Condescension
  4. Cabed Naeramarth
  5. Luminous Beings
  6. Subterranean
  7. Lunar Sea
  8. Through the Cosmos II: The Arrival

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 13/11/2017 à 15:56
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