Oui je le sais, les fêtes approchent à grands pas, dans une semaine c’est Noël, mais que voulez-vous que je vous dise à part…et alors ? On est obligé d’être content c’est ça, sous prétexte que tata Jacqueline va nous offrir un pull à tête de renne, ou que la belle-sœur qu’on (n’)aime (pas) tant (que ça) va encore nous refourguer un truc acheté à la hâte au supermarché du coin ? Le sapin ? Le saumon ? Le foie gras ? Oui, sauf qu’entre temps, à l’extérieur, loin des bougies et des promesses de bonheur, rien ne va. Mais alors rien. Les sans-abris se pressent dans les rares centres aux places encore vacantes, le monde part toujours à vau-l’eau, et les inégalités sont croissantes, un peu comme ceux fourrés au fromage que vous vous apprêtez à disposer sur la table des mets. Parce que le repas de Noël global n’a pas vraiment des allures de fête de la nativité riche et illuminée. Non, le tableau est plutôt sombre, de plus en plus, comme ce monde à l’agonie qui fait semblant (pour la partie la plus riche et prospère en tout cas) de ne pas voir le précipice dans lequel il s’apprête à tomber. Alors, soyez vraiment heureux, parce que j’ai un cadeau sous la main qui va vous réveiller, sans vous empêcher (peut-être…) de réveillonner. Un cadeau fourni par un ensemble venu de Roumanie qui lui, ne se ballade pas avec un bandeau sur les yeux et des boules Quiès dans les oreilles. Mais peut-être avez-vous entendu parler d’eux à l’occasion de la sortie de leur premier effort. Leur nom ? UCIGAN. Et ils viennent de Bucarest, pas de Brest.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce quintette (Andrei Ionuț – basse, Bogdan Păvăloi – chant, Călin Răduță – guitare, Răzvan Răduță – batterie et Florin Alexandru – batterie) n’est pas gai, mais alors vraiment pas. Venant d’horizons et de formations divers (on trouve dans le line-up des membres ou ex de MEDIOCRACY, TRAGIC, CAP DE CRANIU, H8, HANG HIMSANATOCHIO, GRUI SANGER, entre autres), ces musiciens se sont donc fixé le but de nous proposer un concept album en rapport avec mon petit préambule (fêtes de Noël mises à part évidemment), qui, selon leur description « parle de l’autodestruction de la terre en tant que planète et concept global. Des Dieux et de ces personnes assez stupides pour chercher des réponses auprès de leurs fausses idoles, de l’hypocrisie et de la mort. » En gros, un tableau assez réaliste de la race humaine, de ses travers, déviances, et propension à se justifier d’un inéluctable comme argument en impasse de la crise dans laquelle notre espèce se plonge d’elle-même. Une issue que personne ne peut éviter ? Si, mais malheureusement, nous sommes trop volontiers concentrés sur notre propre mètre-carré de bien-être pour nous préoccuper du sort d’une planète qui vit peut-être ses derniers instants. Et quel meilleur choix comme bande-son pour illustrer cette catastrophe programmée, qu’un gigantesque Hardcore lourd et pesant, louchant sur un Sludgecore vraiment haineux, à tendance Crust, Doom, et tout ce que l’extrême peut proposer comme excroissances bâtardes et bruyantes ? Rien, j’en conviens, mais admettons quand même que les originaires de Bucarest n’ont pas fait les choses à moitié, et ne se sont pas contenté de reprendre des recettes déjà usées pour parvenir à leurs fins…

Doté d’une production signée Marius Costache (AVATAR, BLOODWAY, WHITE WALLS) aux studios 148, Ucigan, l’album, est beaucoup plus fin et nuancé que ce qu’il semble être au prime abord. Le quintette a eu l’intelligence de construire une véritable progression plaçant aux avant-postes les morceaux les plus cruels et épidermiques, pour mieux nous prendre à revers au fur et à mesure de l’avancée. Ainsi, dès l’imposant et écrasant « Spurcatul », l’ambiance change, devient de plus en plus épaisse et intrigante, et nous prend à la gorge de ses mélodies amères, et de sa construction en étagères. L’évidence Core ne l’est plus tant que ça, et les guitares deviennent plus biscornues, tandis que la rythmique adopte une assise de biais, pour une digression qui adopte alors des postures Post Metal assez proches d’un BM trituré et amalgamé dans un maelstrom de violence sourde, et proche des travaux d’AGALLOCH ou de CASTEVET, dans une moindre mesure. Mais ce revirement soudain ne les écarte pas forcément de la route bien tracée qu’ils avaient choisie de suivre, tout au plus représente-il une possibilité de traverse assez intéressante, aussitôt prise en défaut par un franc et massif « Pacatul », qui adapte les différentes visions dans un même contexte. On trouve alors une opposition assez fascinante entre vélocité crue et pesanteur drue, comme si le Sludge le plus maladif s’insinuait dans un organisme Post Black déjà bien anémié, filant comme un virus mutant dans des veines plantées d’aiguilles de riffs dissonants et déviants, alors même que le chant se veut de plus en plus scandé et grave. Une jolie dualité, pour une puissance non altérée, et une troisième voie pas forcément diplomatique qui pointe du doigt les fléaux de notre société. Jolie travail à souligner d’ailleurs de la part de Călin Răduță, qui extirpe des soli flamboyants et vicieux de son instrument, et qui permet à cette musique déjà farouchement personnelle d’accéder à un statut encore plus individuel.

En se plaçant en convergence de tout ce que l’underground recèle de plus abrasif, les UCIGAN agissent en poil à gratter de lucidité, et se jouent des querelles de clocher en grappillant des éléments de Crust, de Sludge, de Hardcore et de Black pour faire passer leur message, qui trouve une épiphanie de violence au travers du traumatique « Sfârșitu », qui relève le défi de la pertinence rythmique en incrustation d’originalité. Via des parties de guitares vraiment accrocheuses et une ambiance délétère, le quintette se permet de rester captivant et entraînant tout en se voulant malsain, et termine même parfois ses envolées par des passages vraiment effrayants, encore une fois emphatiques grâce aux interventions surréalistes d’un guitariste qui décidément, trouve toujours le son juste. C’est énorme, évidemment, épais, forcément, et pourtant propice à un headbanging tout à fait pertinent, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Et comme tout se termine sur une dernière et gigantesque déflagration de Post Sludge encore plus massive que l’ensemble des explosions antérieures, on reste sur un sentiment de plénitude négative, un peu comme si on nous avait fait assimiler notre destin de force, en nous le plaquant sur les yeux. C’est douloureux, mais cathartique, et finalement, franc dans la démarche, comme vital dans le fond.

Avec ce second LP, les roumains d’UCIGAN frappent très fort du poing sur la table pour mettre les choses au point. Ils dénoncent une existence vouée à l’hédonisme et à l’inconscience au travers d’une œuvre aussi conséquente que différente, et portent l’extrême à ébullition, usant de motifs de guitare vraiment perturbants et envoutants, et de percussions tonitruantes. Un LP à réserver aux plus pointilleux des extrêmes, mais qui risque fort de faire date si la perfection est travaillée ultérieurement. On s’en approche de près toutefois, en restant dans un présent un peu moins sombre que nos lendemains.


Titres de l'album:

  1. Priveghiul
  2. Întunericul
  3. Blestemul
  4. Lumea Lui
  5. Spurcatul
  6. Păcatul
  7. Sfârșitu
  8. Deznodământul

Bandcamp officiel


par mortne2001 le 29/12/2017 à 14:57
88 %    308

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